Ce premier roman se passe au Québec dans les années 1980. C’est le printemps. Lucie, 8 ans, raconte l’histoire de sa famille. Elle a 2 sœurs plus âgées, Judith et Suzanne. Cette dernière est entrée dans l’adolescence. Leur père est peu présent. Et surtout leur mère, Denise, est de plus en plus souvent en colère. Lucie nomme cet état la Furie. Et quand la Furie est présente, il vaut mieux aller dans la chambre et attendre que ça passe ou que sa mère sorte faire un tour.
Mais à leur retour des vacances d’été, leur mère est partie. C’est leur grand-mère paternelle qui vient s’occuper d’elles, la Vieille fatigante. L’ambiance est de plus en plus pesante.
L’autrice brosse le portrait d’une femme mal dans sa peau de mère, dans son couple, mal dans son temps. Elle aimerait travailler, gagner de l’argent.
Ce qui est intéressant, c’est le point de vue. Raconté à hauteur d’enfant avec des souvenirs d’enfance, avec ses sœurs, avec une sorte de candeur et d’humour mais déjà une incroyable envie de comprendre le monde qui l’entoure. Il y a un aspect sociologique indéniable, mais surtout psychologique.
L’écriture est détachée, sans pathos. Quelques expressions et mots québécois surgissent dans le texte. En tout cas rien qui empêche la lecture, au contraire. J’ai aimé passer un moment avec Lucie et suivre ses observations, ses interrogations : l’absence d’une mère, les non-dits et silences, ce qui est transmis de mère en fille.
C’est toujours un plaisir pour moi de lire les publications des éditions Québec Amérique. Une belle découverte faite grâce à VLEEL. Le replay de la rencontre en ligne est disponible sur la chaîne Youtube.
Incipit :
« Cette nuit, comme presque toutes les nuits, Lucie ne s’endort pas, elle regarde le lit au-dessus du sien et elle réfléchit. »
« C’est au printemps de la même année que tout avait déboulé. À ce moment, la Furie qui jusque-là s’était manifestée seulement à l’occasion avait augmenté ses apparitions, puis elle s’était mise à occuper tout l’espace, tellement d’espace que sa mère avait commencé à étouffer, comme elle le disait tout le temps ;
– J’en peux plus, je sors prendre de l’air, j’étouffe.
A partir du printemps, la Furie était devenue impitoyable, elle sortait des limites du corps de sa mère et se répandait partout dans la maison, elle s’accrochait aux murs, aux planchers, aux meubles, comme une fumée épaisse, une puanteur qui passait sous les portes et rentrait dans toutes les pièces, même dans la chambre où Lucie se réfugiait avec Judith quand elle sentait sa présence.
Il n’y avait rien à faire pour y échapper. Il fallait attendre que ça passe, ce qui finissait par arriver après une cigarette ou deux ou trois, ou encore, attendre que leur mère ouvre la porte de la maison et qu’elle sorte, entraînant avec elle la Furie, comme lorsqu’on ouvre une fenêtre pour laisser échapper la fumée. Et quand elle sortait, tout le monde pouvait recommencer à respirer. »
« C’est septembre maintenant. Leur mer est partie.
La grand-mère dit que c’est de leur faute. Elle leur a dit dès qu’elle est arrivée dans la maison, quelques semaines après la disparition.
– Y’a jamais une mère qui est partie comme ça pour rien. Ça doit être de votre faute.
Elle leur répète souvent au souper, la Vieille Fatigante, quand elle leur sert le pâté chinois dont l’odeur désagréable s’est répandue dans toute la maison et qu’elle les voit tasser le mélange de part et d’autre de l’assiette sans manger une seule bouchée. Lucie, Judith et Suzanne la voient qui devient toute rouge. On dirait qu’elle va exploser.
– Vous êtes tellement difficiles, vous êtes pas endurables, c’est sûr que c’est de votre faute si votre mère est partie, siffle-t-elle entre ses dents en débarrassant leurs assiettes.
– Crisse de Vieille Fatigante, dit Suzanne quand la grand-mère se retourne vers l’évier pour commencer à laver la vaisselle.
Suzanne, elle, n’en croit pas un mot. Quand la grand-mère n’est pas là pour entendre, surtout le soir avant de s’endormir, elle chuchote à ses sœurs que ça n’arrive pas tous les jours, des mères qui s’en vont, et que la grand-mère ne connaît rien à rien. Les mères ne restent pas toujours. Mais surtout, la leur va revenir. »
« Elle repense à tout ce que sa mère répétait, l’inventaire de ce qui lui rendait la vie impossible qu’elle débitait tout haut sans avoir l’air de parler à quelqu’un, à la Furie qui revenait de plus en plus souvent, elle repense à tout ce qui s’est passé juste avant son départ, et c’est comme ça, à force de réfléchir, qu’elle a dressé une liste des raisons les plus probables pour expliquer sa disparition.
Dans cette liste, il y a les tâches ménagères qu’elle détestait tellement, et qui revenaient inlassablement comme si elle travaillait dans le vide, disait-elle, la honte qu’elle avait ressentie envers ses filles après le vol des cerises au mois de mai, le manque d’argent qui l’empêchait depuis toujours de s’acheter ce qu’elle voulait, même pas la moindre bébelle pour se faire plaisir, les nombreuses absences inexpliquées de Robert, son mari et leur père, toujours parti, peut-être chez la mère de Justine, comme Lucie l’avait découvert pendant l’été.
Lucie se dit que la clé se trouve quelque part dans cette liste-là, elle ne sait juste pas où encore, peut-être aussi que c’est plus qu’une affaire, un bouquet de raisons, une touffe.
Récemment, Lucie a ajouté une nouvelle raison à sa liste, une tout aussi plausible que les autres, et cette raison, c’est Suzanne.
Suzanne qui ne manquait pas une occasion de créer de la chicane, de tout remettre en question. Suzanne qui faisait toujours fâcher leur mère. Suzanne qui la provoquait. Suzanne qui ne savait jamais quand c’était le temps de s’enfermer dans sa chambre pour laisser passer la Furie. Suzanne qui n’obéissait plus à la voix. Suzanne qui se levait tard. Suzanne qui était bête comme ses pieds.
Suzanne et son adolescence. »
« Denise s’était rallumé une cigarette pendant que Robert se servait une bière. Décidément, les hommes ne comprenaient rien. Denise avait pris une bouffée de cigarette. Elle avait eu envie de lui demander comment elle aurait le temps de les faire, ses belles photos de mariage, avec les petites qui étaient toujours dans ses jambes, et lui qui faisait des quarts de fou pendant l’été ? Ce n’est pas comme s’ils avaient de la famille autour pour s’épauler, avec sa mère à elle qui était décédée et la sienne qui vivait trop loin et qui, de toute façon, était trop fatigante quand elle les visitait. Qui s’occuperait d’elles pendant qu’elle remplirait ses contrats ? N’y avait-il pas pensé ? Non, parce que les hommes ne pensaient jamais à ce genre de choses. Ils ne pensaient à rien.
Mais elle n’avait rien dit de tout ça. Elle avait plutôt écrasé sa cigarette, s’était levée et avait dit : « On verra bien ce qu’on verra. » »
« A une autre époque, Denise avait cru qu’il suffisait d’y mettre du sien, de se lever chaque matin sans se poser de questions, de juste faire ce qu’elle avait à faire, jour après jour pour repousser la noirceur, et de s’efforcer de faire jaillir des étincelles pour entretenir le feu qui brûlait en elle, car c’était au milieu de ce feu que naîtrait quelque chose qui ressemblerait au bonheur. »

2 commentaires sur « Une fenêtre par où s’échapper / Madeleine Allard »