Scopophilia / Alexandra Matine

J’ai lu les deux premiers romans de cette autrice, j’étais curieuse de lire son nouveau roman et de voir dans quel univers elle m’emmènerait.

Le roman débute lors du Covid. Georgia se retrouve seule dans sa résidence étudiante. Elle ne veut pas rentrer dans sa famille comme les autres jeunes. Pour passer son temps, elle monte sur le toit et commence à faire des vidéos qu’elle diffuse sur les réseaux sociaux appelés « la plateforme ». Ses vidéos connaissent un succès grandissant. Elle compte les millions de vue, les fans et scrute les commentaires. Le regard des autres prend de plus en plus d’importance et de place dans sa vie.

Il s’agit d’une histoire inspirée de faits réels. Les commentaires sont authentiques. On sent que l’autrice s’est documentée. Elle cite des vidéos, interviews de célébrités et influenceuses harcelées. Ensuite l’intrigue est poussée au-delà du réel. La fiction entre en scène pour mieux dénoncer encore l’influence des réseaux sociaux sur notre corps, celui des femmes. On assiste alors à une transformation kafkaïenne.

Le titre m’a intriguée. On pourrait le traduire ou le résumer rapidement par le voyeurisme, le plaisir de regarder l’autre. J’ai voulu savoir comment se terminerait l’histoire de Georgia. Un livre dont on tourne les pages encore et encore en étant troublé ou dérangé. Et c’est ce que j’aime dans la littérature.

Un roman glaçant de vérité sur notre société !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Quand la plateforme surgit, organique et spontanée, comme créée par personne, nous avons cru qu’elle était née de tous. Née de notre désir de se réunir, de se connaître, de se voir. De l’inquiétude de nos mains tendues et de nos yeux écarquillés durant la nuit cruelle.
Une planète nouvelle, brillante et providentielle ; déchirure dans la toile noire du vide galactique. Irruption salvatrice dans notre voyage incertain à travers le néant. Une Terre promise. Un jardin d’Éden où il serait suffisant de se montrer pour être vus, de parler pour être entendus, d’être là pour être proches. »

« Avant de devenir Georgia Samsa, elle était tout simplement Georgia. Elle aurait aimé pouvoir dire que ses amies l’appelaient Jo, mais ses amitiés ne duraient pas. La vie de Georgia était verrouillée, les activités surveillées, les plaisir comptabilisés. L’amitié, inévitablement, s’effilochait au fur et à mesure des invitations qu’elle devait refuser. Les enfants n’ont pas le temps d’attendre le pardon d’un adulte. Alors Georgia restait Georgia.
Elle cachait son chagrin au reste de la maison, où on lui apprenait que l’amour des autres était un mensonge à décrypter, l’amour de soi une vanité à bannir. »

« Sur la plateforme, les contenus sont comme le sucre pétillant qu’enfant elle saupoudrait sur sa langue tirée entre ses dents pour entendre les cristaux crépiter. Ils fondent avant même d’être avalés, leur seule trace : une salive fruitée et poisseuse.
Le silence qui suit le crépitement, la fin de la pétillance est intolérable. La non-stimulation est intersidérale. La langue soudain épaisse et comme-viande entre les parois suintantes des joues.
Elle doit en reprendre, pour éviter de dériver, dans le silence, le noir et le lisse. Elle renverse la tête, tire la langue, et la poudre à nouveau submerge, titille et distrait ses sens. »

« Sur les forums où les gens discutent de ce qu’elle porte, de ce qu’elle mange, de sa couleur de cheveux, la cascade descendante de commentaires tombe irrévocablement sur la même interrogation, qui est de savoir si elle mérite ce qu’elle a. »

« Une intellectuelle dit que l’industrie de la beauté a été inventée pour détourner les femmes de la réflexion. Pour leur voler leur temps énergie argent. Pour les empêcher de contempler, les sourcils froncés et les lèvres serrées, la réalité de leur condition. Pour séparer les femmes qui les corrigent, les effacent de celles qui en portent les stigmates. »

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