Laurine Roux est une de mes autrices chouchous. J’ai eu le bonheur de la rencontrer plusieurs fois notamment lors de la remise du Prix Orange en 2022 dont j’étais jurée. Et j’ai commencé l’aventure VLEEL avec une rencontre en ligne en 2020 avec elle. Elle a reçu la mention spéciale du Prix VLEEL 2025 pour ce roman au mois d’avril, juste avant d’être lauréate du Prix des libraires 2026.
Un beau parcours et une œuvre qui s’enrichit. Chaque roman est différent et toujours passionnant. Dans celui-ci on plonge dans une histoire familiale au Moyen Âge, mais l’époque importe peu ici. Le roman s’ouvre avec Miou, une jeune fille, qui vient de tuer son grand-père, Hugon de Bure, un seigneur brutal. Une vengeance qui lui incombe avec cette phrase : « Avant toi, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra les réparer. » Ensuite le roman nous emmène dans le passé, à l’origine des fautes commises par son aïeul. On pourrait le rapprocher aussi du conte.
Trois enfants naissent avec une tache au cou mais ne grandissent pas ensemble. Un secret les relie. Il est question de domination masculine et de violence, de ce qu’on transmet. On traverse des montagnes qui ressemblent aux Alpes. La nature est très présente, dès la magnifique couverture. D’ailleurs même la structure du texte est botanique. Les chapitres s’intitulent « racine », « branche », « sève » et « drageon ». Les figures féminines sont fondamentales. Je préfère ne pas vous en dire davantage pour ne pas gâcher votre plaisir de lecture.
Encore un roman de toute beauté dont l’écriture poétique et puissante m’a totalement happée et emportée dans les contrées de Bure. Une épopée sensorielle où la langue est belle et la fiction à l’honneur. Toujours publié chez les éditions du Sonneur, maison d’édition chouchou !
Podcast et replay de la rencontre VLEEL à venir !
Incipit :
« Le sac brinquebale contre le flanc du cheval. »
Profitant de la discorde, Éphraïm s’est discrètement avancé. Les houppes remuent, libérant des parfums poivrés. On dirait une marée puissante, brassée d’un côté, de l’autre, qui bave son écume jusqu’aux montagnes. Çà et là, des panaches verts éclaboussent les pierriers. L’adolescent se sent happé. Reviens ! s’époumonent les fraters. Éphraïm ne les entend pas, il accélère, sa silhouette confondue avec les jeunes buissons. Guillaume s’élance après lui, rendu fou à l’idée de le perdre, bravant la griffure des chardons et des méchants cailloux, Éphraïm, Éphraïm ! L’adolescent l’ignore mais, rapide et robuste, le prieur le rattrape et le ceinture. En face, Bénévent. Un pas de plus, les bois goberaient le garçon. Dont le corps palpite, prêt à filer entre les doigts du père. Seul et ultime recours, Guillaume plaque son front contre celui du gamin, répète, Mon grand, mon tout grand. Des mots simples, sincères. Il relève le menton imberbe, ordonne, Regarde-moi ! L’adolescent obéit. Dans ses prunelles, vert phosphorescent, marron or : forêt furieuse. Guillaume l’attire prestement loin des arbres.
Le doigté de coupe-chou se révèle fameux. Le maître de la preuve, le surnomme-t-on à demi-mot. Le vieux bouc dédaigne pourtant l’attirail habituel. Avec lui, rien de massif ni se spectaculaire, foin de chevalets, de brodequins, d’estrapades ou de pals, quand une lampe savamment introduite jusqu’à la lunule, entre l’ongle et la peau, obtient des résultats épatants. Lorsqu’il officie, le sombre personnage ne joue pas les fiers-à-bras, il prend son temps, formule ses tâtonnements à voix haute, Tranchant denté ? Plutôt cranté ? Son empirisme panique les suppliciés. De fait, les encouragements du tourmenteur – ainsi désigne-t-il sa méthode – font merveille. Les uns livrent des cachettes, d’autres leurs voisins, quand beaucoup renient leur foi et se convertissent au catholicisme. Le prêtre de Pierre-Grosse a même envoyé une missive à Innocent III pour l’informer de ces succès inespérés. Lettre accueillie avec le plus grand intérêt. Car le souverain pontife a décidé de durcir ses positions. Tous ces courants spirituels – cathares, bogomiles, vaudois et consorts – menacent l’unité chrétienne. Un concile est convoqué à Latran, où l’expérience de Pierre-Grosse est applaudie. Le prêtre boit du petit-lait. On continuera longtemps de trucider du vaudois, et pas qu’un peu.

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