Murielle Szac décrit un pan de l’histoire de la Grèce peu connue, de 1943 à 1951. Alors que les nazis quittent Athènes, une guerre civile éclate. On suit le destin d’une adolescente, Sophia, qui s’engage dans la lutte armée et s’émancipe. Elle devient clandestine, se cache dans les montagnes, passe par la prison alors qu’elle n’est pas majeure. Elle tente de comprendre le monde qui l’entoure. Elle a peur, doute, ne sait plus reconnaître les personnes de son camp.
Un beau portrait de femme courageuse et engagée, une héroïne au cœur de la résistance. Impossible de ne pas s’attacher à Sophia et espérer qu’elle survive. On vibre sous la plume poétique de Murielle Szac.
L’autrice glisse quelques lignes de l’Odyssée, un poème de 1944 d’Eluard dédié au peuple grec. A la fin, elle joint les références bibliographiques qui ont nourri l’écriture de son roman. D’un livre à l’autre, ses héroïnes se répondent, ainsi que celles de Bruno Doucey qu’elle cite.
Un roman très actuel donc nécessaire que je vous recommande. A lire si vous aimez les romans historiques, les héroïnes, la Grèce, les odes à la liberté.
Je remercie les éditions Emmanuelle Collas pour cette magnifique lecture
Replay et podcast de la rencontre VLEEL à venir !
Prologue :
3 décembre 1944, Athènes
Elle ne la quitte pas des yeux, hypnotisée. De toute sa vie, Sofia n’a jamais rien vu de pareil. C’est comme une apparition. On ne voit qu’elle au milieu de la foule, cette femme juchée sur son cheval. Tous les regards convergent vers elle. La crinière du cheval flotte au vent d’hiver qui balaie la place. La cavalière secoue sa chevelure détachée en riant aux éclats et brandit un drapeau aux couleurs de la nation. Le blanc et le bleu claquent, se mêlent au châle rouge qui enlace ses épaules. Sa peau hâlée, le soleil qui joue avec la fraîcheur de sa gorge, les plis de sa jupe noire, suffisamment retroussée pour que l’on devine ses genoux jusqu’au haut de ses cuisses. Elle monte à cheval à califourchon, comme un homme. Elle agite l’étendard, comme un pallikári. Et elle crie, oui, elle crie à pleins poumons, Laokratía ! Laokratía !
Sofia la regarde, éblouie, prise de vertige. Cette femme, tout droit descendue des maquis, l’éclabousse de sa force, de sa joie, de sa liberté. Sofia se rêve à sa place. De toutes ses forces l’adolescente s’enivre de cette vision sauvage, saoulée de promesses et d’espérances.
Le ciel est d’un bleu profond ce matin. Pas un nuage. On se croirait encore en été. Sofia et Chryssoula rentrent des prés, les paniers chargés des herbes sauvages qu’elles sont parties cueillir. En passant devant la petite chapelle de leur quartier, un des rares bâtiments encore debout, elles aperçoivent une bande de jeunes rassemblés autour d’une fille juchée sur une caisse renversée. Elles reconnaissent Haroula, la nièce de Stratis, et s’approchent.
Joignez-vous à nous, les filles !
La jeune femme n’a que deux ou trois ans de plus qu’elles, mais en impose. Elle se présente tête nue, un foulard rouge noué autour du cou. Chryssoula admire ses bottes.
Chut, tais-toi et écoutons-la cinq minutes !
Sofia a toujours envié l’aisance de Haroula, qui sait que dire ou que faire en toute circonstance. Elle ne l’a jamais confié à sa cousine, mais c’est elle qui lui avait glissé en cachette le poème pour la patrie, dans le petit bout de papier roulé. Ce n’est un secret pour personne : son oncle Stratis milite au sein du Front de libération nationale ; quant à ses frères, ils ont rejoint la lutte armée. Maintenant Haroula explique que c’est à eux, les jeunes Grecs, de se battre pour chasser l’occupant et construire un monde meilleur. Elle parle des impérialistes, qui veulent annexer leur pays, des riches qui refusent de partager leurs terres et exploitent les travailleurs, des nantis qui collaborent avec l’ennemi pour maintenir leurs privilèges… Elle parle du roi et de ses amis, qui se sont lâchement sauvés en Égypte en emportant l’or et en abandonnant le peuple à son sort. Elle dit qu’il faut balayer les nazis et préparer la suite. L’adolescente ne comprend pas tout du discours politique de Haroula, mais elle entend des mots qu’elle a appris à aimer, ceux que prononçaient si souvent Fanis et ses camarades, patrie, paix, liberté, résistance, fraternité… Des mots qui vibrent et la font vibrer. Haroula y ajoute les mots révolution, prolétariat, lutte des classes… Elle dit qu’ils doivent tous se mobiliser pour préparer l’avènement du pouvoir du peuple. C’est la première fois que Sofia entend le mot
Laokratía. Le pouvoir du peuple. Tout de suite, elle l’aime. Comme on aime un cri longtemps étouffé, qui sort enfin du gosier. Un cri d’amour et d’espoir. Un cri qui sauve. Sofia regarde autour d’elle. Les visages sont souriants, les yeux brillants, oui, la parole de Haroula fait du bien. Mais qu’attend d’eux la jeune femme ?
Il faut vous enrôler maintenant ! Militer, vous engager, l’avenir viendra de nos efforts à tous !
Les jeunes filles présentes dans l’assistance se regardent, incrédules. Sont-elles bien concernées par cet appel ?
Oui, les filles aussi bien sûr, vous croyez quoi ? Que la libération du pays peut se passer de nous ? Que la révolution est réservée aux seuls garçons ?
Des rires gênés accompagnent ces derniers mots. Alors Sofia se dresse.
Moi je veux bien en être ! Que faut-il faire ?
Un papier chiffonné sort de la poche de Haroula.
Tu peux adhérer aux Aiglons, c’est pour les enfants, ou bien à l’EPON, pour les jeunes.
Je ne suis plus une enfant !
L’agacement de Sofia fait sourire Haroula. Elle poursuit :
Tu peux aussi rejoindre les réservistes de l’Armée de libération et le Parti communiste. Choisis et viens signer !
Un murmure de crainte parcourt le petit groupe. Communiste ! Ceux-là même que le pope excommunie ? Ceux-là même qui sont pourchassés par la police ?
Oui, communiste, répond Haroula, et alors ? Et elle ajoute que ceux et celles qui s’enrôleront comme réservistes recevront des brodequins cloutés.
Depuis le massacre de la place Syntagma, la ville est à feu et à sang. Les combats de rues ont pris possession d’Athènes. Des tireurs embusqués guettent à chaque pâté de maison, sur chaque toit. On peut sortir faire la queue à la boulangerie et ne jamais revenir. On peut tomber entre les mains des uns ou des autres. Il y a des hommes et des femmes armés partout. Et des balles qui sifflent aux oreilles à tout instant. Des Grecs tirent sur des Grecs. On ne sait plus très bien qui est qui. Il y a des Anglais au milieu, qui tirent aussi, en se rangeant du côté d’un gouvernement dont on ne sait pas qui l’a choisi, ni qui il représente. Certainement pas le peuple grec en tout cas.
Yorgos rentre tard de son bureau, qu’il s’entête à fréquenter quotidiennement, malgré les risques. Lorsqu’il revient, il s’installe dans le salon et bougonne en lisant le journal. Sa femme a beau le supplier de ne pas ramener le Rizospastis à la maison, il est trop heureux que le journal du Parti communiste, si longtemps interdit, puisse enfin reparaître. Il le passe ensuite à Sofia, l’encourageant à le lire pour s’instruire de la marche du monde. Elle s’applique, lovée tout près de la cheminée. Découvre chaque jour un peu plus, horrifiée, les nouvelles de la trahison des anciens Alliés. Le général Scobie a fait venir en masse des soldats pour mater la révolte des faubourgs. Les Anglais exigent que la Résistance dépose les armes. Les Occidentaux ont une peur panique que la Grève ne tombe dans l’escarcelle de la Russie de Staline. D’où leur choix de soutenir les forces réactionnaires du pays, et tant pis si, pour cela, ils ont relâché les collaborateurs et assassins de toutes les prisons, leur permettant même de s’enrôler dans la Garde nationale. Et tant pis si leurs armes pilonnent sans relâche la population grecque. Tout plutôt que les bolcheviks !
Même les armes prises aux Allemands sont désormais aux mains des anciens collabos, un comble ! Partout ailleurs en Europe, les forces de la Résistance qui ont contribué à vaincre les nazis participent à des gouvernements d’union nationale. Il n’y a qu’en Grèce que les partisans sont mis à l’écart et persécutés. Tant d’injustice l’écœure.
Il y a ceux de ton camp. Et il y a les autres. Comment les reconnaître ? Ils parlent tous ta langue. Ils sont tous nés dans le même village, la même région que toi. Ils ont souvent ton âge. Vous avez partagé les bancs de l’école, prié ensemble à l’église, noué vos mains dans de joyeuses danses aux fêtes villageoises, mangé dans les mêmes plats, bu aux mêmes fontaines. […] Vos ancêtres respirent sous la même pierre. Vous êtes de la même terre. Mais aujourd’hui elle ne vous rassemble plus, elle vous divise. Les uns contre les autres, jusqu’à en mourir.
