Espoir / Djaïli Amadou Amal

J’ai lu tous les romans de Djaïli Amadou Amal publiés aux éditions Emmanuelle Collas. J’ai à chaque fois le même plaisir à retrouver sa plume. Ce nouveau livre est un « roman sans fiction » ou un roman autobiographique. Elle raconte son enfance au Cameroun entre deux cultures. Née d’une mère Égyptienne et d’un père Camerounais, peul plus précisément, elle est prise entre des traditions qui se contredisent. C’est tout le dilemme des enfants métis qui se sentent rejetés des deux côtés.

Elle raconte surtout avec humour ses souvenirs de ses 3 à 13 ans. Déjà curieuse, elle posait beaucoup de questions, trop de questions au goût des adultes, gênés par ces interrogations incessantes notamment sur des sujets tabous.

Son prénom a déterminé son destin. Amal signifie Espoir. Elle est l’espoir de sa famille suite à la mort de sa grande sœur. Elle ne peut pas mourir.

Il y a des personnages hauts en couleurs comme sa tante peule Goggo Nanna ou sa grand-mère paternelle Ayya. Elle nous offre les histoires les plus marquantes de sa famille, nous livre des moments intimes.

Il est aussi question des langues. Sa langue maternelle est l’arabe. Puis elle a parlé le fulfulde et elle a appris le français à l’école. Amal a un lien différent avec chacune d’elles.

Le livre s’arrête au début de l’adolescence. Elle a alors 13 ans et déjà deux demandes en mariage. La suite, on l’espère mais on l’imagine aussi car on retrouve tous les thèmes de ses précédents livres : le mariage forcé, le racisme, la condition féminine, l’esclavagisme, l’excision, la polygamie, la mort et le deuil.

Un roman passionnant que je vous recommande et qui pourra plaire à beaucoup de lectrices et de lecteurs, aux ados aussi avec ce regard d’une enfant sur sa vie.

Je remercie les éditions Emmanuelle Collas pour cette très belle lecture

Je me réjouis de la rencontrer lors de la remise du Prix VLEEL le 18 avril à Paris. D’ailleurs il reste encore quelques places si vous avez vous aussi envie de rencontrer des auteurs et des éditeurs passionnants le temps d’une soirée mémorable.

Replay et podcast VLEEL à venir !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Ma mère avait le visage morose. Elle n’avait pas souri depuis le matin. Elle avait passé la matinée à faire du rangement. Etait-elle triste ? Avait-elle mal ? était-elle anxieuse ? Déprimée ? Du haut de mes trois ans, je savais déjà lire sur le visage de ma mère, et ses émotions s’imprimaient dans mon cœur. »

« A trois ans, je savais que je ne pouvais pas mourir. Ni ma mère, ni mon père, ni mon grand-père égyptien, ni ma grand-mère peule ne me le permettraient. »

« On m’a inscrite à l’école primaire à cinq ans, et j’ai détesté ça immédiatement. Une centaine d’élèves bruyants dans une salle de classe croulante. Un tableau noir qui ne l’était plus vraiment. Je dirais plutôt un tableau gris qui avait dû être noir avant ma naissance. »

« En classe, il était interdit de parler le fulfulde. Nous devions nous exprimer seulement en français. Alors on gardait la bouche fermée ou on chuchotait. Comment pouvions-nous parler dans une langue que nous ne connaissions pas ? »

« Ma première langue est l’arabe. Normal. A l’âge où un enfant apprend à parler, j’ai passé un an en Égypte avec Maama. Puis nous sommes rentrés à Maroua. Nous aurions pu continuer à parler arabe, ma mère et moi, si Grand-mère Ayya n’avait accusé Maama de lui cacher des choses et de la critiquer en arabe. Ma mère en colère avait alors décidé d’apprendre le peul et nous avait par la même occasion privés de sa propre langue.
L’arabe est devenu progressivement dans mon esprit la langue dans laquelle Maama me reprenait devant les gens quand je me comportais mal. J’ai perdu l’habitude au fil du temps de la pratiquer., mais je comprends toujours tout. C’est la langue des secrets. Quand mes parents se faisaient des confidences, c’était toujours en arabe. Curieuse comme je l’étais, continuer à comprendre ma langue maternelle était le moyen de rester informée. »

« Quand nous rentrions à la maison et que nous retrouvions Goggo Nanna, nous redescendions sur Terre, dans la réalité du commun des mortels. Elle s’assurait que nous ne gardions pas les « mauvais comportements des Blancs ». Par Blancs, Goggo Nanna désignait ceux qui n’étaient pas noirs. Pour elle, les Arabes et les Occidentaux étaient tous Blancs et donc tous pareils, et on n’était pas exceptionnels parce que métis ou à moitié blancs. On était juste peuls, et rien d’autre. On ne pouvait pas méprise notre ascendance paternelle parce que nous venions d’une famille noble et érudite qui n’avait rien à envier aux Blancs. D’ailleurs, certains membres de notre famille peule étaient aussi clairs que les Blancs. Pour Goggo Nanna, ce n’était donc pas une question de couleur. »

« Chez nous, à la maison, on était plutôt nourris aux contes de Goggo Nanna. Tous les soirs, on la suppliait pour qu’elle accepte de nous raconter des histoires. Même si elle ne l’a jamais avoué, elle adorait ça. Et les soirs où nous étions encore occupés à jouer sous le clair de lune, elle venait d’elle-même nous chercher avec la promesse alléchante de nous conter une histoire inédite.
Goggo Nanna avait un répertoire digne des plus grands conteurs peuls. »

« A partir de là, elle nous enfermait davantage, Sana’a et moi. Plus de sortie, même pas dans le quartier ! Plus le droit d’aller où que ce soit, sauf accompagnées ! En tant que filles, donc vulnérables et en danger, on nous emprisonnait, pendant que mon frère, plus jeune, obtenait de plus en plus de liberté. Il avait le droit de sortir, de jouer dehors, d’avoir des amis et de se rendre chez eux sans permission. Toute la journée, il partait où il le désirait pour nager dans la rivière avec ses camarades sans que ma mère s’inquiète de son absence. Il n’avait rien à perdre ou à préserver d’aussi précieux qu’une virginité. »

« Le mariage semblait être un événement heureux. Les gens étaient bien habillés, il y avait toujours des friandises, de la musique et des griots. Seules les mariées ne paraissaient pas heureuses : elles pleuraient toutes, et cela m’intriguait au plus haut point. »

« Car, ici, on ne parle pas de viol, ni de « faire l’amour ». On dit joliment : « Que l’époux a tenu la main de son épouse… »
Je n’avais pas posé plus de questions, mais j’en avais conclu que se faire « tenir la main » devait être horrible et que, même si on recevait des cadeaux aussi beaux que le thermos brillant, le mariage n’était finalement pas si amusant que ça ! »

« Grand-mère Ayya avait des idées tranchées et, en tant que peule, elle se croyait supérieure aux autres, ceux qui venaient des montagnes, qui avaient le teint plu foncé et qui étaient généralement chrétiens et avaient refusé de s’islamiser. Ils étaient kaado ou haabé, termes péjoratifs pour les désigner, eux qui étaient de caste ou d’ethnie inférieures à la sienne.
Mon père s’évertuait souvent à lui expliquer qu’aucune personne n’est supérieure à une autre sauf par son degré d’humanisme et de gentillesse. Grand-mère Ayya prenait une moue boudeuse et dédaigneuse et elle lui lançait alors un regard noir. »

Un avis sur « Espoir / Djaïli Amadou Amal »

Laisser un commentaire