Encore une lecture coup de poing de l’excellent écrivain Dimitri Rouchon-Borie. Ce roman vient clore une trilogie sur la violence. Il est moins fort et marquant que son premier roman, « Le démon de la colline aux loups ». Mais sa structure est un véritable coup de génie. Tout s’éclaircit dans les dernières pages et c’est assez bluffant.
Imaginez un homme qui se réveille dans le Boyau, entouré de roche. Il a perdu la mémoire et ne sait pas qui il est ni ce qu’il s’est passé. Pour passer le temps, il se met à ramper. Pour rompre sa solitude, il nomme les objets qu’il possède ; Pochao, Bouloche, Petit Apollon. Être coincé sous terre, c’est oppressant. L’humidité suinte. Les odeurs envahissent tout.
Le livre se découpe en 5 parties. Dans la première, il est seul. Dans la deuxième partie il rencontre d’autres personnes dans le Gouffre. Dans les deux dernières parties, l’auteur nous donne à comprendre ce qu’a vécu cet homme.
Tous les sens sont sollicités dans le Boyau. Dans ce huis clos, le personnage principal tente de trouver un peu d’humanité dans son enfermement. Une lecture qui peut être inconfortable mais reste indéniablement poétique.
Mieux vaut en savoir le moins possible avant de lire ce livre. Si vous aimez les OLNI (objets littéraires non identifiés) et les livres qui bousculent, font réfléchir, permettent de se mettre à la place de, ce roman est fait pour vous !
N’ayant pas lu le livre avant la rencontre VLEEL, j’ai hâte d’avoir le replay pour visionner la partie révélation sur la fin du roman et connaître les propos de l’auteur sur cet ouvrage.
Incipit :
« Je vais raconter bien pire qu’une chute, une étreinte avec l’oubli. Je vais parler de la peau de terre grasse, de l’impossible amour et du souffle court. Je vais dire un cauchemar devenu monde. La vie. Ma vie.
ça a commencé d’un seul coup, quand je me suis réveillé dans une veine de roche, sous terre. Déposé là je ne sais comment. C’est ce qui m’est arrivé et qui n’est le sort de personne en vrai. »
« Je racle la roche pour user tout l’espoir possible. »
« Quand on tombe, on peut se faire croire qu’accrocher le courant d’air d’un mensonge va suffire. A la façon d’un pendu aussitôt repentant et qui s’agripperait à la corde. Quand il s’agit de se sauver soi-même, comment s’en vouloir ? Comment pouvoir ? »
« L’air est plus frais, et mouillé. Ma respiration est devenue moins brève : j’arrive à lui donner un peu d’aise. J’améliore ma technique pour ramper. J’imagine que je vais m’endurcir. Je m’arrête un instant pour caresser la paroi : est-ce qu’il y a là d’autres gens comme moi, dans la roche ? Est-ce que leur âme est ici ? Ils ont durci peu à peu et ensuite ils ont été digérés ? Je ne ressens aucune présence. Aucune. Je n’arrive pas à savoir si le Boyau est une présence. Il n’est pas quelqu’un. Mais il n’est pas rien non plus.
Quand le tunnel bifurque sur la gauche, je remarque cette balafre dans la roche. Elle m’arrête un instant. Je caresse cette cicatrice, la couture du hasard pour unir dans l’éternité ces masses qui n’étaient peut-être pas faites l’une pour l’autre. Du trait d’union goutte franchement une eau claire. Je me contorsionne comme il faut pour déposer Pochao et m’allonger sur le dos. La tête sous le goutte-à-goutte. L’eau est froide. Je m’en frotte le visage. »
« Je suis revenu me caler dans un coin sombre, à bonne distance des deux bourreaux, et j’essore encore ma tunique quand Mouette, qui m’observait du coin de l’œil, approche.
– Tu tiens le coup ?
– Oui, ça va aller…
– Ils ne t’ont pas raté…
– J’étais si bien dans le Gouffre, tout seul. Tomber sur ces gars, c’est comme trouver une merde dans la salade.
Je repense à la salade. Quel goût ça peut bien avoir ?
Elle me passe une main dans les cheveux, puis frotte pour m’ébouriffer.
– Et le Gouffre, il était mieux sans moi, aussi ?
-Je lui fais une réponse de benêt. Elle s’en amuse puis fronce soudain les sourcils.
– Pourquoi tu ne leur donnes pas plus de fil à retordre ? Tu n’es pas un gringalet, tu pourrais te défendre.
– Je ne sais pas… c’est le Boyau, il me fait un drôle d’effet.
– C’est quoi ?
– Ma force, ici, ça ne vient pas.
– Comment ça ?
– Dans le Boyau, je suis tellement fragile. Peut-être qu’il m’a volé quelque chose ? Ou peut-être bien que je suis trop épuisé. Mais je n’ai pas l’idée de m’opposer. Je ne sais pas comment l’exprimer… »
« Je me suis rapproché des bougies, car voilà des lumières que je supportais enfin. J’ai passé ma main doucement au-dessus d’elles, pour en sentir la chaleur, me brûler presque, et contempler leur danse vacillante sous l’effet de mon souffle. »

Un avis sur « Mouette / Dimitri Rouchon-Borie »