Hors champ / Marie-Hélène Lafon

Marie-Hélène Lafon est une de mes autrices préférées. Je ne manque aucune publication. Ce nouveau roman reprend les thèmes chers à l’écrivaine : la ruralité (plus particulièrement le Cantal), la vie à la ferme, les relations familiales et ses obligations. Certains passages ont déjà été publiés dans des textes parus récemment, comme « La vie de Gilles ». Il fait aussi écho au livre « Les Sources » où on entrevoyait les personnages.

Dans « Hors champ », elle s’attache plus particulièrement à son frère, Gilles. Elle retrace 50 ans de sa vie, entre silences et non-dits. Elle parle de l’enfance, de la violence du père, du fait qu’il n’a pas le choix de sa vie. Il est le fils, il doit reprendre la ferme. Alors qu’elle, Claire dans le roman, elle vit sa vie à Paris et ne revient jamais très longtemps à la ferme. Quand elle s’y trouve, elle s’active tout le temps : lessive, repassage, ménage. Elle aborde les moments où Gilles se livre, ses difficultés, ses regrets, les peurs et les drames qui le hantent. En parlant de son frère, elle évoque aussi sa vie, ses souvenirs. Avec toujours cette honte du quand dira-t-on et de ne rien dévoiler de l’intimité familiale.

J’ai eu envie de souligner toutes les phrases du livre. Chaque mot est juste. L’essentiel est là, comme à chaque fois, avec précision et dans une langue magnifique. Roman après roman, Marie-Hélène Lafon nous donne encore des clés pour entrer davantage dans son œuvre, puissante.

Avec cette lecture de la rentrée littéraire d’hiver 2026, je coche la case « roman rural » du challenge de l’hiver VLEEL !

#lafonmania

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« La balançoire grince sous l’érable dans la cour verte et bleue. Claire et Gilles sont ressortis en pyjama après la grande toilette du samedi. Leur mère n’a rien dit, elle était trop occupée à ranger les affaires du bain, la bassine, la serviette, le gant. Gilles ne se balance pas, il est assis sur le mur du jardin et il regarde devant lui. Il ne regarde pas sa sœur ; il ne l’accompagne pas comme il le fait parfois en imitant le mouvement de ses jambes pour se donner de l’élan. Claire sent qu’il est là sans être là, comme s’il avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut, ou quand il a peur. »

« L’écran de la télévision est bombé, comme leurs fronts, le sien et celui de son frère ; ça leur vient de famille mais ça s’arrange avec le temps. »

« Jusqu’à la fin de la cinquième, elle aurait préféré être un mâle, un couillu ; ensuite elle a changé d’avis. »

« Gilles regrette que cette grand-mère, du côté de la mère, habite aussi loin, à l’autre bout du département, et ne vienne pas plus souvent à la ferme. Le père la respecte et se retient quand elle est là ; elle n’a pas besoin de parler, il suffit qu’elle soit présente pour que l’on vive mieux pendant quelques jours mais ça ne dure pas et le père se rattrape après son départ comme s’il avait de la méchanceté en réserve. Pour le père, il hésite entre méchant et fou et il pense qu’il est les deux à la fois ; on doit se méfier tout le temps, on ne sait pas d’où vont venir les mauvaises paroles et les coups tordus mais ils vont venir, c’est sûr, et il faudra faire face. Il voit que la mère fatigue ; elle a autant de mal que lui à se lever, elle se recouche quand il est enfin descendu à l’étable, elle refuserait de l’avouer mais il en est certain. Même s’il le voulait vraiment, même s’il avait le culot de tout plaquer et de laisser le père se débrouiller avec sa ferme, ses vaches, ses fromages, son ouvrier et tout le bazar, il ne pourrait pas laisser la mère derrière lui, seule avec le père ; et elle ne quittera jamais la ferme, jamais. »

« Il savait que sa sœur lui aurait répété sa phrase, cette phrase qu’il ne comprenait pas bien, si un jour tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi. »

« Il ne disait plus le père, il disait le vieux ou l’autre quand il parlait à sa sœur qui l’écoutait sans l’interrompre les rares fois où ils étaient seuls, dans le pré, ou dans la voiture, pendant les leçons de conduite qu’il lui donnait sur la petite route du plateau. Il ne la regardait pas, il déroulait en boucle des phrases folles qu’il ne reconnaissait pas. Il voyait que sa sœur était complètement dépassée, elle bougeait les mains sans raison et ses pieds s’agitaient aussi quand elle était assise sur le siège à côté de lui. Il la trouvait de plus en plus maigre, supposait que c’était à cause de cette vie qu’elle avait à Paris, une vie qu’il n’imaginait pas. Elle avait étudié, elle était devenue professeur, mais elle continuait à étudier encore, il ne savait pas pourquoi. Quand elle venait quelques jours à la ferme, elle ne tenait pas en place, changeait les draps, repassait et rangeait le linge, passait l’aspirateur partout et allait même jusqu’à lustrer avec de la cire les boiseries de sa chambre. »

« Depuis deux ans, ils donnent le lait au laitier de Condat, on a toujours dit donner au lieu de vendre, et c’est une défaite ; le père la vomit et la ressasse, la mère parle d’autre chose, mais Claire comprend que l’honneur des parents est perdu. »

« Le dernier matin, avant de partir, elle descend au bord de la Santoire et passe par l’étable pour lui dire au revoir avec des mots maigres, les mots de l’hiver, toujours les mêmes, j’ai posé ton cadeau sur ton lit, je reviens bientôt, bon courage tiens bon, j’appellerai le 1er janvier pour souhaiter la bonne année. Elle ne l’embrasse pas, il n’aime pas ça, elle non plus ; si c’est possible, elle le touche, elle pose une main sur son épaule, elle est plus petite que lui, elle le regarde aux yeux. »

« Sa sœur écrit des livres. La mère les lit et les garde sur une étagère dans sa chambre ou sur le rebord de la fenêtre à côté de la table à repasser avec le dictionnaire et les catalogues. Deux ou trois fois des gens lui en ont parlé au café à Lugarde parce qu’il y avait eu un article dans le journal. Un type de Saint-Bonnet a même fait rigoler tout le monde en disant qu’il fallait pas raconter n’importe quoi devant lui parce que s’il le répétait à sa sœur, on pouvait finir dans un livre. Marianne n’a pas ru et a calmé ce gars qui a la langue pointue et fait souvent le malin pour amuser la galerie. »

« Détraqué ; la mère employait ce mot au téléphone pour parler de lui à l’époque de Christine et aussi de Nadine ; le même mot que pour la pendule quand elle retarde ou s’arrête carrément ; la pendule se détraque, la télévision aussi, le lave-vaisselle, la cafetière, mais on peut changer les choses ou les réparer. On ne change pas les gens et il ne sait pas comment il faudrait s’y prendre pour les réparer. »

« C’était en 1976, l’année de la grande sécheresse. Claire s souvient exactement des mots de sa mère, on aurait arrêté là les frais si tu avais été un garçon. Elle allait avoir quatorze ans et n’avait pas répondu à sa mère que longtemps, elle aurait préféré, elle aussi, être un garçon. Elle n’avait rien dit parce que, depuis toujours, elle ne peut pas vraiment parler avec sa mère : elle l’écoute, elle lui donne plus ou moins vaguement la réplique, mais elle sent, elle sait qu’il est impossible d’aller plus loin avec elle et de passer de l’autre côté du flux ordinaire. Sa mère est barricadée ; parfois, quelque chose, une expression, suinte, ou fuse, comme une giclée de pus, on aurait arrêté là les frais ; et c’est tout. Ensuite ça tient, c’est écrit en lettres de fer et de feu, ça résiste à l’abrasion des années et Claire appelle ça des scènes. Elle a compris, depuis les premières confidences chuchotées entre amies au pensionnat, que chacun s’arrange avec les siennes, une maigre poignée, ou un répertoire plus ou moins fourni, une litanie, une encyclopédie de scènes. »

« La route est belle ; d’abord le plateau, couché sous le ciel immense, scarifié de clôtures, émaillé de vaches en troupeaux, marqueté de rares bosquets toujours mangés de vent ; ensuite la côte de Lugarde qui plonge vers la vallée de la Santoire, la traversée du bourg et la ferme au bout d’un chemin pentu ourlé de noisetiers. La pente du chemin est inscrite sous la plante de ses pieds, dans ses jambes, son bassin, sa colonne vertébrale, ses épaules, sa nuque. »

« Elle s’accroche aux choses qui restent à leur place et ne font pas défaut. »

« Elle se lance, c’est du beau foin cette coupe, quand tu auras fini de faner, tu viendras manger un dimanche, comme on fait toujours, je me mettrai en cuisine, je m’appliquerai, pour ton anniversaire, tes cinquante ans. Il s’est tourné vers elle et, avant de remonter sur le tracteur, il a dit sans hargne dans un sourire cabossé, cinquante ans de quoi, cinquante ans de vie de merde. »

6 commentaires sur « Hors champ / Marie-Hélène Lafon »

  1. Évidemment dès que je l’aurai en mains je le dévorerai ! #lafonmania aussi . Seulement, le livreur de ma librairie préférée était soi-disant en vacances ! Il a fallu tout mon attachement à la filière indépendante pour ne pas me précipitait dans une grande enseigne ! 😡 Alors, j’attends que le livreur revienne mais avec la neige en région parisienne peut-être est-il resté faire deux ou trois glissades de plus 🤣

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