Le ciel est immense / Feurat Alani

Coup de cœur pour cette histoire hautement romanesque. Taymour vit en France et rend visite à sa famille maternelle en Irak. Il découvre les photos d’Adel, son oncle, pilote d’avion militaire porté disparu. Il veut en savoir plus sur lui. Il interroge sa mère, sa grand-mère, ses tantes. C’est toujours la même fin de non-recevoir, la même gêne, le même silence. Mais Taymour est têtu. Il réussit à glaner des informations. Cependant le mystère reste entier. Et il en est de même pour les lecteurs. Feurat Alani maintient le suspense jusqu’au bout du roman et nous ballade dans le temps. Dans les dernières pages, Taymour raconte son passage dans l’émission russe Zhdi Menya, l’équivalent de « perdu de vue » en France. C’est un ascenseur émotionnel pour le narrateur et les lecteurs.

Ce secret de famille est bien gardé par la grand-mère qui est un personnage fort du livre. L’auteur nous plonge dans des souvenirs à l’odeur du thé à la cardamome. L’histoire de l’Irak se déroule en arrière-plan, avec les effets sur Adel. Dès les premières pages j’ai été saisie par l’écriture poétique. Le narrateur pose des questions autour de la transmission, de l’identité, de la construction autour d’un absent. Les silences et les non-dits sont très présents. . J’ai noté de nombreux extraits et je le relirai assurément. Une très belle lecture.

Son premier roman avait été multi-primé, ce second est déjà sélectionné pour le Prix Renaudot et celui des lycéens. Je lui souhaite le meilleur et vous le recommande vivement si vous aimez les fresques familiales.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Prologue
Toutes les familles ont un secret.
Il peut s’accrocher à une vie entière, emmurer les personnes qui le protègent, les forcer à marcher sur de la moquette épaisse, pour étouffer le bruit de leurs pas. Il est un silence qui étreint le cœur, qui ne nous libère jamais de son emprise. Il prend discrètement la place, jusqu’à écarter les parois d’une coquille invisible, pour permettre de s’y faufiler. Parois, il finit même par se fissurer.
Toutes les familles ont un souterrain.
Je ne saurais dire si j’ai eu raison de forcer cette porte fermée à double tour, une porte qu’on finit par approcher à force d’allusions voilées. Qu’on le veuille ou non, le mutisme familial se transmet. Il ne suffit pas d’en amortir le bruit, de masquer les visages. Le chemin vers ce souterrain ne cesse de resurgir.
Toutes les familles ont un fantôme. »

« Parfois, il suffit d’une phrase pour infléchir le cours d’une vie. Une phrase anodine en apparence, qui se faufile à travers une porte entrouverte, tel un souffle, et finit par vous marquer à jamais. »

« A chaque génération, chacun compose avec ce qu’il reçoit et ce qu’il choisit ou non de s’approprier. Mais cette liberté est-elle aussi grande ? Sommes-nous les véritables auteurs de notre identité, ou bien sommes-nous reliés par les fils invisibles à ceux qui nous ont précédés, même lorsque nous croyons nous en détacher ? »

« En passant devant son miroir, j’y vis l’enfant que je n’étais plus, l’adulte que j’étais devenu et à qui l’on avait menti. Si je pouvais parler à cet enfant je lui dirais que la vérité est encore plus insolente que son indignation. Je lui dirais qu’il lui avait fallu du courage pour suivre ces souterrains qui menaient à l’autel familial, à ce mythe auquel on ne devait pas toucher.
Je lui dirais aussi qu’avec le temps le secret était devenu un monticule de sable autour duquel la famille s’était soudée tant bien que mal.
C’est fragile un monticule de sable. Ça s’effrite.
Le miroir de ma grand-mère me renvoya à une question. Si j’arrivais à le percer, ce secret allait-il me soulager ? »

« C’est aussi ça la transmission : choisir de se taire ou de continuer de poser des questions. Si je décide de me taire, ne suis-je pas en train de refermer un livre que je n’ai jamais pu lire en entier ? Dois-je prendre le risque de parler de ce mystère sans clé ?
J’ai peu de souvenirs des jours qui ont suivi. Je sais seulement que j’ai vécu à côté de moi, comme un désaxé. Puis, j’ai repris mes habitudes et tenté d’oublier le soleil brûlant sur ma peau, le goût du thé à la cardamome, l’odeur de la terre après l’irrigation. »

« Toutes les familles ont un secret. Si la vérité peut être une délivrance, qu’en est-il des conséquences ? La lumière est-elle toujours préférable à la nuit ? Tous les secrets doivent-ils être déterrés ?
Dehors, la neige a continué de tomber, se chargeant d’effacer Adel.
J’ai saisi mon cahier et j’ai écrit :
Flocons blancs, sans traces, en silence
Un monde sans fleuve, ni ciel, ni nuage
Sans le Tigre, sans l’Euphrate, sans rivage
Aujourd’hui il a neigé sur Bagdad
Aujourd’hui, le ciel est immense
. »

3 commentaires sur « Le ciel est immense / Feurat Alani »

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