Pages volées / Alexandra Koszelyk

J’ai aimé tous les romans d’Alexandra, je me réjouissais donc de lire celui-ci en cette rentrée littéraire. Il s’agit d’un texte hybride, écrit lors d’une résidence et nourri par les rencontres avec les lecteurs autour de « L’Archiviste », son précédent roman.

La forme change, c’est un récit intime ou de l’autofiction. Il est organisé à la manière d’un journal, avec une date et un lieu à chaque chapitre. Elle parle de sa vie depuis l’accident de voiture où ses parents sont morts. Elle a survécu, ainsi que son frère. A 8 ans et demi, elle a déménagé chez son oncle et sa tante. C’est un deuil impossible pour elle, elle n’a pas pu assister à l’enterrement. Son enfance est marquée par la tristesse et l’impossibilité de l’exprimer. Elle a une sorte d’amnésie de ses 8 premières années, aucun souvenir de ses parents.

Elle parle de la façon dont elle a grandi, des choix qu’elle a fait pour ses études notamment, de son rôle de mère. Elle fait des liens avec la littérature, beaucoup d’auteurs sont cités comme Kundera. Tout fait sens et résonne. Elle dit également l’importance de l’écriture et de la lecture dans sa vie, qui sont un refuge.

Elle tisse des liens et nous donne des clés de compréhension de ses romans, des personnages et des thèmes. Dans ce livre elle a voulu parler d’identité aussi, de ses origines ukrainiennes. C’est passionnant, riche et généreux.

J’ai noté de nombreuses phrases, signe que j’ai beaucoup aimé ce livre sincère et magnifiquement écrit, qui m’a touchée. C’est un beau cadeau qu’Alexandra nous offre. J’aimerais désormais le relire, en version papier, en prenant mon temps, au même rythme où il a été écrit. C’est une lecture qui demande parfois plus d’attention et de concentration.

Si vous aimez les récits intimes et les références à la littérature, ce livre peut vous plaire !

Je remercie Netgalley et les éditions Aux forges de Vulcain pour cette lecture enrichissante

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
Mortagne-au-Perche, samedi 8 juillet 2023
« Pourquoi une histoire sur tes origines ? Tu as déjà écrit deux romans qui y font allusion ? Me demande mon oncle.
– Cette fois-ci, je n’ai pas envie d’écrire un roman.
– Tu veux parler de toi ?
– Entre autres. De moi, de l’identité, de la place qu’on occupe, bien ou mal, de l’importance de la littérature, des mots, et des langues. De mes parents aussi.
– Mais tu n’as pas de souvenirs d’eux, que vas-tu écrire ? Les inventer ?
L’invention de mes parents. L’invention d’une vie. »

« Écrire est un mouvement de balancier surprenant. D’un côté, l’envie ou le besoin d’écrire chaque jour, comme un entraînement que le corps d’un sportif réclame. De l’autre, l’impression d’être Sisyphe et de pousser une pierre, sans savoir où la montagne s’arrêtera. »

« Chaque personne est ce formidable guerrier qui fait la nique à ce que la réalité ne lui a pas donné, ou lui a enlevé. »

« On ne peut pas passer ses journées à pleurer, à être triste de ces deux morts. Je souris, je blague, je continue de lire, de manger, de sortir avec ces nouveaux copains faits à l’école, de jouer comme une autre enfant, de chanter aussi lors des récrés. La vie ne s’arrête pas, le chagrin en nous non plus. Nous cohabitons, et il devient une partie de moi, sans que cette tristesse n’entame mes actions.
Survivre, c’est vivre deux fois. Pour moi. Et pour eux qui ne le pouvaient plus. »

« Dans ce mouvement de balancier entre l’oubli et la ribambelle de questions, les livres ont été une planche de salut. Sans doute est-ce la seule activité qui relie ma première enfance à la seconde, ce seul lien qui préexistait à ma nouvelle vie, comme quelque chose qu’on ne peut pas m’enlever, malgré les accidents, les pertes et les abandons, le monde des livres se perpétuerait.
La bibliothèque est devenue un refuge. Des gens penchés sur une quatrième de couverture. Les épaules un peu voûtées, ils ouvrent une page au hasard, lisent quelques lignes, en ouvrent une autre. Le caractère sacré de l’écriture est resté là, figé. Le lecteur est celui qui se dénude au moment d’entrer dans un sanctuaire. Il est avide de découverte. En refermant le livre, il portera de nouveaux habits, sera allé à la rencontre d’autres vies, d’autres histoires, et portera vers l’autre le regard d’un ami. »

« Les livres me font fuir la réalité pour respirer. »

« Les livres sont ces histoires qui me permettent de saisir que la vie est faite d’embûches dont il faut se relever. »

« Chaque mot est un barreau d’échelle qui m’élève, là où la réalité a fait de moi une orpheline. »

« Qu’est-ce que la lecture, si ce n’est retrouver des émotions. »

« Je ne sais pas faire autrement que d’ouvrir des livres, et de me fondre dans cette mélodie d’histoires et de mots qui me pansent et me font rester en mouvement. »

« La littérature explore diverses sensibilités, le lecteur en attrape certaines, les fait siennes, la littérature est sensibilité d’un auteur traversé par son regard sur le monde, vers un lecteur, lui-même autre sensibilité. C’est un échange, une conversation qui, bien qu’elle ait lieu dans la solitude de deux êtres, abolit au contraire les barrières et fait communiquer les êtres. »

« J’ai découvert que parfois on ne souhaitait pas retrouver la mémoire, tout simplement parce que la connaître ferait bien plus de mal que de l’avoir oubliée. »

« A la manière des livres qui font voyager, l’écriture permet de s’extraire du monde, sans que ce soit un emprisonnement. Au contraire, même. »

« Faire de la littérature sa barque. Point d’appui pour plonger dans des profondeurs, refuge-berceau pour voir et observer le monde. »

« Aujourd’hui, il y a alors une urgence à dire et à crier de prendre le temps d’observer, de ressentir, de s’arrêter, d’ouvrir un livre, de contempler un tableau, de prendre de la distance quand plus rien n’a de sens. Prendre du temps, dans un monde où nous ne l’avons plus, où notre capacité à imaginer se réduit comme peau de chagrin. »

« Aujourd’hui, l’école est menacée, les suppressions d’heures en cascade empêchent de mener de tels projets. Or ce sont eux, quand on sort du carcan de l’école, qui permettent justement aux élèves de devenir des citoyens aptes à réfléchir, à devenir eux-mêmes, grâce à la création. »

« Nous enterrons nos morts en les enveloppant d’histoires, des pages volées à l’oubli. »

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