La loi de la tartine beurrée / J.M. Erre

Lendemain de pendaison de crémaillère chez les Godart, un couple de psychothérapeute et psychanalyste. Jean-Luc Godart a écrit un livre, exposé dans son salon, « Les emmerdes ne volent pas toujours en escadrille. » Maxime qu’il va pouvoir vivre avec plus ou moins de philosophie et de patience.

Alors qu’ils émergent, avec peu de souvenirs de leur soirée, quelqu’un sonne à la porte. C’est un plombier appelé en urgence pour déboucher leurs toilettes qui ne sont pas bouchées. Jean-Luc ne l’a pas appelé. C’est à n’y rien comprendre.

Les péripéties s’enchainent avec de nombreuses livraisons de choses invraisemblables, payées avec la carte de JL (pour les intimes). Emmaüs vient emporter des meubles. L’extérieur envahit l’intérieur, encombre l’espace intime, déclenche des scènes conjugales.

On se demande bien comment va se terminer cette histoire. Mais tout le suspense réside dans cette tartine collée au plafond. Va-t-elle tomber ? Si oui, de quel côté ? Et surtout comment tient-elle ? Anna répond à cette question par une autre : « Comment on fait tous pour tenir ? »

L’auteur interpelle les lecteurs au début du roman. Il dresse la scène d’ouverture avec les personnages et les décors. Il nous conseille d’imaginer des gens qu’on n’aime pas, « ce serait dommage de passer à côté du plaisir coupable délicieusement cathartique de voir des gens qu’on n’aime pas en baver, Non ? Si. Assumons, assumons. » Il insère avec malice les titres de ses précédents romans qui se font écho.

En lisant, je me suis tout de suite dit que je le verrai bien adapté au théâtre. D’ailleurs lors de la rencontre VLEEL, Jean-Marcel Erre a dit que ce roman était au départ une pièce de théâtre, mais qu’il n’avait pas trouvé d’éditeur pour la publier ni de metteur en scène pour la monter. Il l’a alors transformée en roman.

Avec des dialogues savoureux et beaucoup d’humour, cette satire sociale se lit d’une traite et fait du bien.

« Les emmerdements sont la force noire qui régit l’univers, et le petit récit qui va suivre se propose d’en être la plaisante illustration, histoire d’oublier un instant nos emmerdes en nous divertissant avec ceux des autres.
Au fond, les romans servent-ils à autre chose ? »

J.M. Erre écrit également des scénarios pour le cinéma et la BD. Sa première comédie sort ce mercredi sur grand écran : « Haut les mains ».

Je remercie Buchet Chastel pour cette lecture propice à la détente de mes zygomatiques que je vous recommande fortement.

Replay et podcast de la passionnante rencontre VLEEL à venir !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Au commencement, il n’y avait rien.
Pas de temps, pas d’espace, pas de matière, pas de pensée, pas de mot, pas de pas. Même le néant n’existait pas, c’est dire. »

« Les époux Godart, Anna et Jean-Luc, sont nos personnages principaux. Ils peuvent avoir trente-trois, quarante-six ou soixante-neuf ans, qu’importe. Disons qu’ils ont votre âge, ça facilitera l’identification. Leurs caractéristiques physiques ? Visualisez des voisins, des collègues, des membres de votre famille, et vous tenez le couple Godart. Un conseil : prenez des gens que vous n’aimez pas. Comme il va leur tomber pas mal de trucs sur le coin de la figure, ce serait dommage de passer à côté du plaisir coupable délicieusement cathartique de voir des gens qu’on n’aime pas en baver, non ? Si. Assumons, assumons. »

« Vous avez demandé une intervention express d’Hervé Le Quellec, plombier impec. »

« Le Quellec jette un regard inquiet à JL qui le rassure :
– Anna est psychanalyste, elle aime traquer les lapsus.
– Ou les actes manqués, complète Anna. Comme acheter quinze pizzas pour deux. On sait que Freud relie les fonctions alimentaires et sexuelles, et la démesure des manifestations de l’oralité au refoulement sexuel.
– Je n’ai pas… tente JL.
– Ou comme faire venir un plombier pour « déboucher » quelque chose chez nous.
– Je n’ai…
– Ou comme porter un soutien-gorge ? tente Le Quellec.
– Exactement ! s’amuse Anna alors que JL se ferme. Il l’aimait bien son soutien-gorge, hein ?
– N’importe quoi… grommelle JL.
– Bon, c’est pas tout ça, fait Le Quellec en s’essuyant les mains sur sa salopette. Je vais vous faire la facture.
– Allez-y, dit Anna. C’est un autre point commun entre les psys et les plombiers, les tarifs prohibitifs.
– ça m’étonnerait qu’il arrive à te battre, rétorque JL.
– Jaloux. »

« Troisième sonnerie, puis des coups à la porte.
– Tu ne vas pas ouvrir ?
– Eh non.
– Rétention de la fuite freudienne ! s’exclame Le Quellec.
– Attitude de déni, refus d’affronter le réel, soupire Anna en s’engouffrant dans le couloir menant à la porte d’entrée. Mon pauvre Jean-Luc, tu files du mauvais coton. »

« – Excusez-moi, je suis fatiguée. Quelle était votre question ?
– Eh bien, j’ai remarqué votre tartine collée au plafond…
– Oui, je sais… soupire Anna.
– Je me demandais… Comment elle fait pour tenir ?
Anna lève les yeux vers la tartine et la fixe un long moment.
– Vous posez la seule vraie question, cher monsieur. Comment on fait tous pour tenir ? »

J’achève mon exil pour un retour tremblant / Natasha Kanapé Fontaine

Il s’agit du premier recueil de poésie de l’artiste, comédienne et écrivaine Natasha Kanapé Fontaine, qu’elle a écrit à l’âge de 20 ans. D’origine innu, elle raconte son exil puis son retour dans sa communauté. Elle milite pour les droits autochtones et environnementaux.

D’abord publié en 2012 au Canada sous le titre « N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures », emprunté à un proverbe tzigane. Elle republie ce recueil en 2024 sous un nouveau titre issu d’un de ses poèmes et apporte quelques modifications. Les politiques d’assimilation et leurs conséquences sont au cœur des textes de l’autrice résolument tournée vers l’avenir.

Son écriture sensorielle regorge d’animalité et de minéralité. Elle a deux langues qui n’ont pas de racines communes. La pensée autochtone est une façon de penser très différente, avec des concepts dissemblables. Elle requestionne sa relation au monde avec l’héritage de ses ancêtres.

Un très beau recueil publié par les éditions Dépaysage.

Note : 4 sur 5.

« Les bouleaux blancs
grandissent toujours

Les fleuves nous emportent
d’un monde à l’autre

sentiers et feuilles mortes
aurores boréales café
pages frontières

perlage blanc
et rouge

ishinakuan
pakushenitamun

la loi des Indiens »

« Trop longtemps
j’ai porté mon canot
en des forêts citadines
mon pays me revient
j’achève mon exil
pour un retour
tremblant. »

« Voir sans regarder,
regarder sans voir,
tu as les mains pleines d’histoires. »

De bleu, de blanc, de rouge et d’étoiles / Sarah Barukh

J’avais lu un roman de Sarah Barukh il y a quelques années, j’avais beaucoup aimé son écriture. Je dois dire que dans ce livre j’ai trouvé son écriture encore plus belle, tellement fluide, malgré les sujets difficiles qu’elle aborde.

Dans ce roman choral, différentes personnes racontent leur vie ou un événement traumatique de leur vie. Un drapeau relie toutes ces femmes et tous ces hommes, une belle symbolique. Le point de départ est l’attentat contre Charlie Hebdo qui fait remonter des peurs en Jeanne, une jeune femme juive, française. Elle va alors partir s’installer en Israël. Là-bas elle découvre une autre réalité, la haine entre deux peuples, des familles bouleversées par le terrorisme. A son retour à Paris, elle tombe amoureuse d’un musulman. L’un et l’autre n’en peuvent plus des préjugés et du racisme.

Il y a aussi Mo, un ami d’enfance de Jeanne. « On ne choisit pas sa famille » pourrait être la phrase qui correspond le mieux à son histoire. Son frère s’est radicalisé et impose de nouvelles règles au sein de leur famille.

Rimas, jeune Pakistanaise, sous le joug des hommes, mariée de force. Isaias, migrant, il a quitté l’Erythrée pour une vie meilleure mais qui tarde à advenir. Jin a fui son destin de paysan en Chine pour devenir marin et transporter des cargaisons dont il ne préfère rien savoir.

Tous ces enchainements de situations violentes, de racisme donnent un sentiment de malaise. On ne peut qu’être ému en lisant chaque histoire inspirée de faits réels. L’autrice donne les références à la fin et rend encore plus humain ces récits. Un roman à mettre en toutes les mains.

Ce roman sera suivi d’un autre livre prévu en 2026, plus intime, pour poursuivre ce message d’amour, de tolérance et d’humanité. Les mots sont les armes de Sarah Barukh pour dénoncer les systèmes d’oppression, de haine et de discrimination.

Je remercie Babelio et HarperCollins pour cette masse critique privilégiée

Note : 5 sur 5.

Incipit :
On a tué Charlie Hebdo
Paris, 7 janvier 2015
– Papa ? Tu es chez toi ?
– Oui, je ne bouge pas.
– Promets-le.
– Je te promets, Jeanne.
Léon raccroche et fixe l’écran de télévision dans le salon. Il s’assoit sur la table basse, le fauteuil est trop loin.


« Il est parfois inutile de chercher les étoiles de l’espoir dans le ciel. Il arrive qu’elles brillent autour de nous. »

La baronne perchée / Delphine Bertholon

Billie, bientôt 13 ans, vit au bord de l’océan Atlantique. Elle aime se ressourcer dans la nature et lire. C’est une jeune fille intelligente, débrouillarde et pleine de vie. Mais son enfance n’a pas rimé avec insouciance.

Elle vit avec son père, Léo. Il travaille dans une conserverie. Il est plutôt absent, porté sur la bouteille, a des difficultés à exprimer ses sentiments. Il faut dire que Billie ressemble tellement à sa mère, Mathilde, qu’il lui est difficile de faire un geste d’amour envers elle. De sa mère, elle ne sait quasiment rien. Son père lui a dit qu’elle est partie, sans plus d’explications.

L’histoire se déroule sur quelques jours. Billie décide d’ouvrir les yeux de son père. Elle fugue et part s’installer dans les arbres, dans un ancien parc aventure à l’abandon. Elle veut habiter dans une cabane dans les arbres et ne pas poser le pied sur la terre comme le héros d’Italo Calvino dans Le Baron perché.

D’ailleurs elle laisse un indice sur son lit destiné à son père, le livre d’Italo Calvino. Va-t-il comprendre le sens de ce livre ? Va-t-il la retrouver ? Arrivera-t-il à lui dire qu’il l’aime ? Saura-t-il sortir de son silence ? Lui révèlera-t-il quelques secrets ?

Une seule façon de le savoir, lire ce merveilleux roman ! Billie est très attachante, impossible de la lâcher. Ce livre se dévore. Il m’a fait penser par moment à un roman pour ados. La nature est omniprésente avec notamment les couchers de soleil admirés par la jeune héroïne. Il y a des références littéraires qui raviront les passionnés. Bref, un coup de cœur que je vous recommande !

Je remercie Netgalley et Buchet Chastel pour cette lecture qui fait du bien.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Jamais Billie n’aurait pensé vivre un jour dans les arbres. Jamais, non plus, elle n’aurait cru que, vu d’ici, l’océan prendrait à ce point une autre dimension. Il semblait plus infini encore que depuis la terre ferme. »

Villa Bergamote / Mona Messine

En cette rentrée littéraire d’hiver paraît le second roman de Mona Messine, publié non pas chez les Livres agités mais chez Bouclard, deux maisons d’édition que j’apprécie tout particulièrement.

Il nous plonge dans une atmosphère particulière et surtout dans une famille de politiques qu’on reconnaît aisément, leurs affaires judiciaires et leurs interviews ayant fait la une des médias à l’époque.

Le roman se place du point de vue de Roxane, une jeune femme qui devient la belle-fille de ce couple politique, Monsieur et Madame. Pour son mariage avec leur fils, Chéri, ils lui offrent la Villa Bergamote située dans une île des Caraïbes. La majeure partie du roman s’y déroule.

Pour Roxane, c’est la belle vie. Elle évolue dans un milieu qui n’est pas le sien et elle s’y plaît, enfin au début. Elle raconte les deux décennies au sein de cette famille particulière et on comprend qu’il s’agit d’une déposition.

Une personnalité brumeuse, ambiguë, comme l’ambiance qui règne à la Villa Bergamote. Des trafics se font la nuit. Des réunions aux allures mafieuses se font le jour dans le jardin.

Un roman qui peut déstabiliser par son côté malaisant mais qui est très addictif. Le couple de Monsieur est Madame est tout à fait fascinant. Évidemment les secrets, mensonges et manipulations sont fréquents dans cette histoire. Et la réalité dépasse largement la fiction.

Une satire qui se dévore et où on ressent le plaisir qu’a eu l’autrice à écrire cette histoire. Il y a plein de références. Je vous recommande la lecture de ce livre.

Cette lecture me permet de cocher la case « une maison d’édition des Pays de la Loire » pour le challenge de l’hiver VLEEL !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Entrailles éclaboussées sur les pavés extérieurs, le cancrelat ruisselle. La bête est en train de mourir, couchée sur le dos. La tête est arrachée, mais elle bouge encore : la décapitation n’a pas suffi, on croirait qu’elle en redemande. »

« J’ai déjà pris perpète, je ne crains donc rien avec cette déposition. Je vous signerai le bas du document, les yeux fermés. Il me reste seulement à vous détailler tout ce qui a découlé de cette soirée. Vous verrez, tout est fou, mais tout est vrai. Paraît-il que le grand public aime les histoires. Je vous donne de quoi vous satisfaire. »

« Il restait toutefois toute cette énigme autour de la Villa Bergamote : peut-on donner ce qui ne nous appartient pas ? Parfois, s’imaginer posséder quelque chose, sans même détenir un titre de propriété valable, suffit. Et puis, j’allais me panacher à leur ADN. Mélanger. Les langues et les fluides. Tout ce qu’ils détestaient. Vous trouvez le procédé dégueulasse ? Il est utilisé depuis la nuit des temps. Ce n’est pas parce qu’une chose n’est pas nommée qu’elle n’existe pas. Nos consciences ne sont que des volets sur un hublot qu’on décide chaque jour ou non d’ouvrir. Et petit à petit, je me suis prise au jeu des journalistes, pour apprendre à les connaître eux aussi. Je me disais que ça toucherait beaucoup Chéri. »

« Et si au début, je les admirais, l’ampleur de l’amour que le couple générait, sans rien accomplir, me terrifia. Moi, je mettais du cœur à l’ouvrage, et, rien, enfin, pas grand-chose. Eux, ils essayaient à peine, et on les adorait. J’ai commencé par me sentir envieuse. Et doucement, en moi, s’est plantée la graine sauvage de la détestation. Il lui fallut plusieurs années supplémentaires pour germer, mais elle était en place. »

« J’étais écartée des lieux de décision et d’action, c’est le principe de la décoration. »

« Il y avait bien un truc sur lequel nous nous accordions dans cette maison : le but c’était de s’élever le plus haut possible dans le rêve éveillé, le plus loin possible de la pataugeoire dans laquelle traînaient tous ces pauvres. J’aurais pu mener ma propre vie au lieu d’être dans celle des autres, mais c’est un fait : je n’avais aucune imagination, je devais m’incruster dans ce qui existait. »

« Chéri veux-tu bien m’aider, me rendre honneur, dignité, m’adresser la parole, un instant me donner de l’amour, juste un peu, c’est comme me prêter de l’argent, tu sais, cela ne te coûte, à toi, rien, veux-tu ? »

« Charlie s’agitait grave et appelait des journalistes pour balancer des ragots. Untel avait oublié de fournir sa déclaration de biens, il tentait toujours de mettre en pratique sa propre maxime : quand on est emmerdé par une affaire, il faut susciter une affaire dans l’affaire, et si nécessaire une autre affaire dans l’affaire de l’affaire, jusqu’à ce que personne n’y comprenne plus rien. C’était leur façon, à chacun, de réagir aux menaces qui montaient. »

Il n’a jamais été trop tard / Lola Lafon

Je ne me lasse pas de l’écriture de Lola Lafon. Tout devient intéressant sous sa plume et son regard. Dans ce livre, elle publie des chroniques écrites pour le journal Libération en 2023 et 2024. Des sujets d’actualité qui résonnent encore aujourd’hui. Elle nous fait part de ses réflexions mais nous incite aussi à réfléchir.

Il y a souvent un post-scriptum à la fin des chroniques qui conclut le sujet ou l’ouvre. En tout cas il serait dommage de passer à côté de ces condensés de sagesse. Des textes à lire d’une traitre, comme moi, ou à picorer selon vos envies.

J’ai relevé de nombreuses phrases, ce qui signifie que j’ai beaucoup aimé ce livre.

Des textes engagés, à la fois intimes et universels, à lire absolument. Et à relire aussi.

Je remercie Netgalley et Stock pour cette lecture enrichissante

Note : 5 sur 5.

« Veille à garder la bonne distance avec ce que tu traverseras, à retenir l’horizon, comme une leçon toujours en cours. »

« Les amis sont ces paysages dont on connaît si bien les recoins accidentés. »

« Nous savons tout de la réparation, nous sommes rompus à nous acclimater à ce qui nous détruit. »

« C’est un monde miroir où on se découvrira envieux, avide mais de quoi. Un espace au sein duquel on tient son rôle, sans jamais l’avoir appris. Un monde dans lequel on est envahi du désir d’avoir ce qu’on ne désire pas. »

« Que deviennent-ils, les mots qu’on n’a pas dits ? Que deviennent-ils, les gestes qu’on n’a pas faits ? Sont-ils quelque part, stockés dans notre cerveau, une réserve de belles intentions dans laquelle on imagine qu’on piochera un jour, un airbag existentiel ? Ou, au contraire, les gestes qu’on n’a pas faits, les mots qu’on n’a pas dits, s’accumulent, s’agglomèrent, et ils se calcifient, nous enferment dans un ciment de regrets. »

« Si le temps est un écoulement, l’actualité, elle, est un éboulement. A peine nous frôlent-ils, ces drames qui ne sont pas les nôtres, que nous passons à la suite, rodés à nous protéger. »

« On saura alors intimement, que l’écriture est une arme, et qu’elle doit être protégée à tout prix. »

« L’écriture ne sauve rien, elle ne raccommode pas plus qu’elle ne répare, les mots ne retiennent pas de leçons, ils se proposent sans s’imposer, nous laissent libres, jusqu’à l’égarement. On s’y perd, dans l’écriture, mais pas comme dans un labyrinthe. On s’y oublie, détachée de soi, enfin.
L’écriture est sœur du silence et du vacillement. Elle naît du non-dit et se fabrique à bas bruit. Peut-être permet-elle de reprendre : un tracé, son souffle, la route. On y était si seule, avant de l’écrire. »

« S’il faut aujourd’hui vérifier la nationalité d’un cadavre avant d’être sûr qu’on puisse le pleurer, alors vivement la fin du monde. »

« En cet automne de désespoirs, ce qu’on persiste à appeler « la vraie vie » ressemble de plus en plus à une fiction inspirée de faits réels, à laquelle, certains jours, on n’arrive pas à croire, à laquelle il est parfois difficile de participer. »

« On ne peut pas dire qu’on ne sait pas. Mais on peut dire que plus on sait et moins on peut.
On peut dire que tous les jours, on oscille entre le désir de ne plus rien savoir et le désir de ne rien oublier. Ce que nous avons en commun aujourd’hui, c’est bien notre capacité d’oubli. Mais il n’est pas sûr qu’elle soit sans fin.
On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas. Mais on pourra dire qu’on en savait pas quoi faire de ce qu’on savait. »

« Avoir été une proie est une chute vertigineuse. On saura ce que personne ne devrait avoir à apprendre : il suffit de quelques minutes pour être rayée de la Déclaration des droits de l’homme. Il suffit de quelques instants pour ne plus être que ça, une viande, un corps, un paillasson. »

« Il y a quelques semaines, au détour d’une ruelle parisienne, j’ai vu ces quelques mots inscrits sur un mur : « It was never too late. » Une phrase énigmatique, pleine d’espoir et troublante, aussi, car elle interroge nos choix, ce qu’on fera ou pas du futur : il n’a jamais été trop tard. »

Les gestes / Amanda Sthers

Le roman s’ouvre sur une lettre d’un père à son fils adoptif. Marc veut transmettre à Camillo l’histoire de sa famille originaire d’Égypte. Il veut surtout lui parler de son père, Hippolyte, né en Grèce et de son grand-père, des figures paternelles assez absentes. Il est donc question de relation père-fils, de paternité, de famille, de secrets, de transmission. Marc souhaite ne pas transmettre les mêmes gestes, traumatismes, à son fils.

Les personnages sont haut en couleur. Hippolyte brûle la vie par les deux bouts. Grand séducteur, il ne peut être l’homme d’une seule femme. A l’inverse, Marc peut toujours compter sur sa mère, son pilier. Les gestes ont une importance. Vous retrouverez des allusions et des liens tout au long de votre lecture.

Un roman foisonnant, un peu trop à mon goût. L’écriture nous emporte dans un tourbillon d’événements, pas le temps de respirer dans cette fresque. Toute la vie de cette famille se déroule à 100 à l’heure. Un roman agréable à lire mais je préfère incontestablement son précédent, « Le café suspendu », véritable coup de cœur que je vous recommande.

Et vous, l’avez-vous lu ? quel est votre roman préféré d’Amanda Sthers ?

Je remercie Netgalley et Stock pour cette lecture

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Camillo,
J’ai lu ton court dossier au centre d’adoption. Tu ne sais rien de moi ni de ton autre papa, pourtant je te connais par cœur et je t’attends. Quand tu auras grandi, que tu tireras sur les fils du passé pour pouvoir t’accrocher à l’avenir, tu ouvriras ce livret. Tu y trouveras ce que je sais de l’histoire de ton grand-père Hippolyte, quelques lettres qu’il n’a pas postées, pas jetées non plus, comme s’il espérait qu’elles soient lues, des photos, la retranscription d’enregistrements qui datent de mon enfance et certains plus récents que je me suis amusé à faire à son insu avec mon téléphone portable. Je serai heureux de te les faire écouter si, un jour, tu souhaites entendre sa voix.
Quel âge auras-tu quand tu liras ces pages ? A quel moment ressentons-nous le besoin de connaître nos fantômes ?
Tu arrives l’année où j’ai perdu mon père. »

« Il y a évidemment des secrets derrière ses secrets, des moments de mystère, de tristesse et de joie dans l’ombre des silences que certains entendront. Il est possible que mes souvenirs aient leurs fantaisies, mais j’ai fait de mon mieux pour lui rendre justice, pour exprimer ce que mon père m’a raconté comme ce qu’il a tu, les gestes que je vais te transmettre et ceux qu’il n’a pas faits. »

« La main devant son visage
Papa m’a montré la façon qu’avait sa mère de mettre la main devant elle quand il apparaissait, comme pour s’en protéger, même quand il était tout petit. C’est ainsi qu’il parlait d’elle, il ne prononçait pas son prénom, il ne disait pas « nous allons voir mamie », il ne l’appelait pas maman, ni Florentine, il disait « c’est (main devant le visage) qui vient te chercher à l’école ». Sa mère était personnifiée par un simple geste. Il avait fallu des années pour que la famille comprenne que cette main qui la masquait quand on se précipitait vers elle était la conséquence d’une pathologie et non d’un dégoût. Avant que sa maladie ne soit diagnostiquée, on croyait Florentine bête, voire folle. Mon père s’amusait à me faire répéter « prosopagnosie », un mot que j’ai écorché jusqu’à l’adolescence. J’ai pu enfin le prononcer quand j’ai compris sa racine en cours de grec ancien : prosopon signifie « le visage » et agnosis souligne l’ignorance. Ce trouble est une forme d’amnésie visuelle qui rend très difficile l’identification des faciès humains, même le sien. Papa me racontait en riant que ma grand-mère s’excusait en se cognant dans les miroirs contre son propre reflet. »

« Pour parler avec justesse d’un être ou d’un endroit, il faut l’avoir perdu. Mon père a quitté son pays à huit ans. »

« On écrit sans doute plus facilement pour accorder son pardon ou parce qu’on espère une réponse à nos questions. Les mots sont vivants, même quand ceux qui les ont prononcés ne le sont plus. »

« On fait mine de connaître le passé mais les souvenirs sont des légendes revisitées sans cesse tandis que l’avenir est inscrit dans chacun de nos gestes qui l’appellent comme les grands danseurs attirent à eux une chorégraphie qu’ils ont déjà intégrée. »

Le ciel est mon drapeau / Vidya Narine

Pour son second livre, l’autrice nous propose un texte hybride. Elle raconte à la fois l’histoire de sa grand-mère ayant fui en 1955 ou 1956 le Vietnam, tout en mêlant des références historiques tel un essai. Elle prend du recul et elle apporte un regard sociologique et critique sur le colonialisme. L’histoire de sa famille est fortement marquée par l’exil. Le thème de l’identité est au cœur du livre. Qu’est-ce qu’être Français ? Elle fait partie de la troisième génération après l’Indochine. Une belle matière à réflexion avec une écriture poétique.

Au final, une lecture en demi-teinte pour ma part. Il y a à mon goût trop de références historiques, trop de variations dans le texte pour que ma lecture soit fluide. Et puis j’ai encore en tête ma lecture du livre de Nathacha Appanah, « La mémoire délavée », qui m’a davantage marqué que celui-ci.

Et vous, avez-vous été touchés par ce récit engagé de la rentrée littéraire d’hiver ?

Je remercie Netgalley et Les Avrils pour cette lecture

Note : 3 sur 5.

Incipit :
Mouvement du bois
Soit un paysage comme un corps. La chaleur qui émane de ses profondeurs, la palette infinie de sa peau, le relief de ses toisons. Il respire l’air bleu par tous ses pores.
Dans la broussaille du souvenir, un drapé de lumière s’avance, calme et résolu. Il trace un chemin clair, réchauffe la terre d’un manteau de particules d’or. Au matin du printemps, une graine germe. Une force primitive qui grandit sous terre et dans le ciel d’un même élan, les maintient ensemble.

« L’État parle pour tous nos corps d’une seule langue, une seule voix, une voix de stentor, et pour raconter notre histoire commune, il enjambe des ornières, alors il a des trous de mémoire. Le corps de l’État avance à grandes enjambées mais c’est un cheval de Troie, toujours prêt à trébucher.
J’exhume un corps, celui du Viêt Nam dans le corps français, disparu avec son histoire, ses contours et ses organes, j’exhume un corps sans mausolée. »

« Est-ce que l’on écrit pour « venger sa race » si l’on ne ressent pas de colère ? Ni de honte géographique sociale, ou même langagière puisque nous parlons le français ? Je n’ai pas de volonté de trahir non plus, et d’ailleurs d’où je viens on ne trahit pas, et surtout pas ses aîné·
es, et encore faudrait-il qu’il y ait quelque chose à trahir or pour l’instant il n’y a qu’un vide. Je ne suis pas transfuge, seulement attirée par les reflets du trou de mémoire que je porte, et convaincue de la capacité de celui-ci à venger d’autres que moi. »

« Finis ton bol surtout ! Sinon tu resteras autant d’années en enfer qu’il y a de grains de riz au fond de ton bol, tu le sais ! »

« La mémoire est une pile de papiers qui bruissent, certains s’envolent, reviennent puis s’installent, oiseaux migrateurs. »

« Qui parle au Ciel en 1944, quand tous les empereurs sont morts, ou envoyés en exil ? Au Tonkin, on meurt de faim. Ma grand-mère et ses quatre aînés survivent, je ne sais par quel miracle. De cette période restent quelques rares photos en noir et blanc. Des morts et des vivants décharnés, tête et cage thoracique gonflé, des adultes et des enfants sous un soleil aveuglant, le regard au fond d’eux-mêmes, affamés car d’autres peuples valaient plus cher, économie de guerre. Les mêmes images, les mêmes corps qu’au Bengale sous domination anglaise un an plus tôt. Pas de chiffres sous Churchill, mais quatre millions de morts estimés aujourd’hui, et huit en tout sous le Raj britannique, soit plus que pendant la Shoah en Europe. On ne dit pas assez qu’Adolf Hitler était un grand admirateur de la colonisation anglaise, et qu’il s’est inspiré des camps de travail là-bas pour élaborer ses camps de la mort en Europe, alors je l’écris ici, puisque l’Indochine est un trait d’union vers l’Inde. »

« Notre histoire s’est délestée de sa gravité avec les années, le rire a évaporé les larmes et c’est seulement ainsi, légère comme un nuage, qu’elle a su traverser le temps. »

« Si la colère, celle née de l’injustice, de l’occupation, des liens rompus, de la violence, celle qui a su engendrer la résistance, a disparu tel un nuage après la pluie, qui êtes-vous ? ai-je parfois envie de demander à ma mère, ma tante, aux Vietnamiens de France. Des surfemmes, des surhommes ? La rage est-elle restée à tourner en rond à l’intérieur de vos corps ? »

Malville / Emmanuel Ruben

Voici un roman que j’ai lu dans le cadre du Prix du Roman d’Écologie 2025 et qui était passé inaperçu sous mes radars. Il est donc arrivé entre mes mains grâce à la sélection du prix et j’en suis très heureuse car ce livre est un coup de cœur !

Le narrateur se situe en 2036, dans une France gouvernée par l’extrême droite. Suite à un accident nucléaire, il est confiné dans sa cave à cause d’un virus nucléaire. Samuel se remémore alors son enfance dans les années 80-90 sur les bords du Rhône, avec la centrale en arrière-plan où travaille son père. Il vit dans un lotissement, comme les autres « gosses de la centrale », avec ses parents qui se disputent et son grand frère.

Entre roman d’apprentissage et roman d’anticipation, c’est le premier qui l’emporte. Je me suis retrouvée plongée dans l’enfance de Samuel. J’ai aimé découvrir la Zyntarie, le pays et la langue inventés par les deux frères. Après le départ de l’aîné, Samuel continue d’imaginer la Zyntarie et en dresse une carte, écrit son histoire et ses lois.

Puis vient l’adolescence. Il y a Astrid dont Samuel et amoureux. Et Thomas en qui il trouve un véritable ami et qui l’emmène découvrir les bord du fleuve. Une liberté que son père lui refuse. Le Rhône est un personnage à part entière. Il y a de très belles descriptions de la nature.

Il y a des passages sur la catastrophe de Tchernobyl, une référence aux Simpsons. Samuel compare son père à Homer. Je me suis retrouvée dans cet enfant des années 80-90.

C’est un roman engagé contre le nucléaire. On sent rejaillir les influences de la vie de l’écrivain-voyageur-géographe. J’ai été emportée par son écriture et son univers. Un roman de la rentrée littéraire 2024 que je vous recommande et qui fait partie de la sélection du Prix du Roman d’Écologie 2025.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
Sur les bords de Loire, juillet 2036
C’est la colère qui guide ma plume. Une colère froide qui vient de loin. A l’heure où j’écris ces lignes, le virus nucléaire a tué mon père, a causé le cancer de mon premier amour, ravagé les paysages de mon enfance et rendu l’air irrespirable.

« L’oreille pendue à la radio, ma mère se morfond dans le vieux canapé du salon et se lime les ongles – un bruit qui me flanque la chair de poule – en attendant le retour de mon père et du courant électrique. »

« Je ne m’intéressais pas encore à l’emprise des marques qui envahissait de plus en plus nos esprits. Depuis la chute du Mur, il fallait avoir des coussins d’air sous ses semelles ou dans la languette de ses baskets ; le monde de la récré se partageait entre les partisans de Nike et ceux de Reebok, de même que le monde entier s’était jadis partagé entre le bloc de l’Est et le bloc de l’Ouest ; les marques françaises – Kickers ou Le Coq sportif – étaient has been. La moitié des mecs de la classe rêvaient de posséder, tel Jibé alias le Troll, ce petit ballon orange qu’il arborait sur le devant de sa cheville, la languette de ses Pump bien relevée sur l’ourlet de son jean, et qu’il pressait de temps en temps d’un air lubrique ; certains rêvaient de le caresser, comme ils rêvaient de caresser le téton d’une fille. »

« Avec la chute du Mur et l’explosion du bloc de l’Est, plus rien ne pouvait freiner l’expansion de l’Empire du Bien et la diffusion de ses marchandises criardes et stéréotypées. L’américanisation des esprits gagnait en ampleur. Les sitcoms déferlaient sur nos écrans : je ne voulais plus manquer un seul épisode d’Alf ou du Prince de Bel-Air, avec leurs gags répétitifs qui me pliaient en quatre et leurs rires enregistrés qui exaspéraient ma mère. Mais en décembre 91 j’eus l’impression de voir l’écran se transformer en miroir : tous les samedis, vers dix-huit heures, sur Canal+, Les Simpson, la famille américaine la plus célèbre du monde, nous réunissaient sur le vieux canapé, mon père, ma mère, mon frère de retour de l’internat et moi. Homer Simpson, le père de Bart, travaillait à la centrale atomique de Springfield comme technicien puis comme responsable de la sécurité. Matt Groening, le producteur, s’était inspiré de sa propre famille pour inventer cette famille nucléaire et déséquilibrée dont il n’avait même pas pris la peine de changer les prénoms. Springfield, inspiré de la centrale de Trojan, dans l’Oregon, qui connut des incidents à répétition et qui finirait dynamitée, c’était le Malville américain. »

« Heureusement qu’il y a des archipels de papier pour consoler les adolescents éconduits. J’ai mis longtemps à l’analyser mais je crois que je vivais mon premier chagrin d’amour. »

« Il faut dire que, depuis que je me suis confiné sous terre, je rêve énormément. Ma vie nocturne, inconsciente, est devenue beaucoup plus passionnante que ma vie diurne. Tous les matins, je passe la première heure à retranscrire mes rêves dans mes carnets du sous-sol. Et tous ces rêves me ramènent au bord du fleuve de mon enfance. Plus le temps passe et plus j’ai l’impression qu’il est moins facile de vivre que d’écrire. »

« Qu’on imagine un homme condamné toute sa vie à faire puis à défaire le même objet et qui se rend compte que cet objet – le plus perfectionné et le plus dangereux du monde – n’a jamais servi à rien et l’on comprendra que le mythe de Sisyphe est d’une terrifiante modernité. C’est là tout l’absurdité de l’industrie nucléaire et de l’ère atomique. Demain, lorsque la forêt aura repoussé, lorsque la faune et la flore auront repris leurs droits, lorsque les ruines d’Astrid et de Superphénix auront disparu, il ne restera rien du travail absurde de mon père pendant plus d’un quart de siècle. Alors que le sol et le sous-sol, eux, seront contaminés pour des millions d’années. »

« On croit que la campagne est un immense Ehpad, mais on ne se rend pas compte à quel point la ville est un mouroir car on n’y voit pas le temps passer. Et pourtant, il suffit de faire halte un instant et de penser à tout ce temps perdu dans des bus, des tramways, des métros, des bouchons, et alors on comprend à quel point on tourne en rond, sur ces boulevards périphériques et ces avenues concentriques, dans toutes les ces rues aux tracés trop prémédités, aux noms trop ressassés, qui ne nous offrent plus la moindre surprise. »

Carcoma / Layla Martinez

Dans ce roman on pourrait presque dire que la maison est le personnage principal, car elle est vivante, tremble, réagit aux situations vécues par ses occupants. Mais les deux narratrices ont bien plus de choses à nous dire. Un récit à deux voix donc, celles d’une grand-mère et de sa petite-fille dans un village espagnol. Une histoire de vengeance aussi, de secrets et de classes sociales.

Petit arrêt sur le titre assez évocateur quand on lit les définitions en 4ème de couverture.
« Carcoma : 1. Vrillette, ver à bois. 2. Préoccupation constante et grave qui vous consume, vous ronge peu à peu. »

Dans cette famille, les femmes se transmettent des secrets de génération en génération mais aussi de la rancœur. Les hommes ne font pas long feu dans cette maison. La grand-mère a une réputation de sorcière qui peut jeter des sorts. Elle a des visions et voit une sainte qui lui raconte le passé et le futur. Sa petite-fille aussi voit la sainte. On découvre par bribes l’histoire familiale. Puis on arrive au présent, à l’affaire qui les occupe désormais : la fille a été accusée et envoyée en prison un temps suite à la disparition d’un enfant qu’elle gardait.

Il y a beaucoup de mystères et de non-dits dans ce roman inspiré de faits réels. Dans une ambiance pesante, j’ai été hypnotisée par cette histoire entre réalisme magique et conte horrifique. La langue m’a également beaucoup plu. Un récit puissant, noir et grinçant qui ne vous laissera pas indifférent.

Je remercie Babelio et le Seuil pour cette masse critique privilégiée de la rentrée littéraire d’hiver.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Quand j’ai franchi le seuil, la maison s’est jetée sur moi. C’est toujours pareil avec ce tas de briques et de crasse. Il se rue sur tous ceux qui passent la porte et leur tord les boyaux jusqu’à leur couper la respiration. Ma mère disait que cette maison faisait tomber les dents et asséchait les entrailles, mais il y a longtemps qu’elle a pris le large et je n’ai plus aucun souvenir d’elle. »

« Dans cette maison on n’hérite pas de bagues en or ni de draps brodés à ses initiales, non, ici les morts nous laissent des lits et du ressentiment. La rage et un endroit où t’étendre la nuit, voilà tout ce que peut te léguer cette maison. »

« J’ai rangé mes habits dans le dernier tiroir de la commode tout en sachant que c’était débile car le lendemain je devrais les chercher dans le placard de la cuisine, le coffre de l’entrée ou sur les étagères de la remise. C’est toujours pareil, dans cette maison il faut se méfier de tout, en particulier des armoires et des murs. Les commodes sont un peu plus fiables, et encore. »

« Ma petite-fille a menti à la Guardia Civil, au juge et à vous. Moi elle ne peut me berner ni sur ce point car j’ai tout vu, ni sur le reste car je connais la carcoma, ce ver qui ma ronge, ce prurit dans la poitrine, pareil à un cheval sur le point de ruer mais qui n’en fait rien, rien, et qui en fin de compte ne s’emballe pas. »

« Toutes les familles ont leurs morts sous les lits, la seule différence c’est que nous, on voit les nôtres, disait ma mère.
Mais moi je vois beaucoup d’autres choses qui échappaient à ma mère. La sainte m’est apparue quand j’avais six ans. »

« Ma mère était allée récupérer son dû lorsque j’avais vu la sainte. Elle m’avait laissée seule à la maison, à carder la laine, une tâche qui me dégoûtait car enfant déjà je ne supportais pas cette odeur de poil mort, mais ma mère s’en fichait, le dégoût étant une chose que les pauvres ne peuvent pas se permettre, la compassion non plus. »

« Nous autres, les femmes de cette famille, devenions vite des veuves. Nos hommes se consumaient comme des cierges peu de temps après le mariage, il ne restait d’eux qu’une auréole sur un drap, qui ne partait pas, même si nous usions les mains à force de les frotter. Ma mère disait que cette maison les asséchait de l’intérieur jusqu’à ce que mort s’ensuive. »