Femme-rivière / Katherena Vermette

Katherena Vermette est une autrice autochtone récompensée par le Prix du Gouverneur général, elle est également cinéaste. Dans ce magnifique recueil, traduit de l’anglais canadien par Rose Després, elle rend hommage à ses racines et surtout aux « femmes pareilles aux rivières, qui façonnent le monde autour d’elles, érodant une à une les pierres de l’oppression raciale, et accueillant la vie. »

Elle aborde beaucoup de thèmes comme la famille, la transmission, l’amour, la maternité. La nature est très présente. Ce recueil est tellement beau que j’avais envie de mettre un post-it à chaque page.

Je remercie les éditions Dépaysage pour cette lecture poétique

Note : 5 sur 5.

Nuit

arrive aussi
confortable
qu’un lit aussi
encombrant que des
branches aussi douce
qu’un arc pour poser
la main dessous aussi riche
qu’une tranche de lune si sucrée
tu dois m’offrir des cuillerées
en petites bouchées rondes
que je grignote lentement
les savoure en forgées
longues et langoureuses
lapant leur texture
avec ma langue
un goût si
magnifique
il me manque
avant même
d’avaler

Parle

parle
jase
écoute
sois
silencieux
comme
le
lac
en
hiver

J’ai raté
son gel
maintenant il est
froid
et tranquille
comme un

ne parle
pas
ne jase pas
ne chuchote
pas
entends-les
vent
arbres
se parlent

les fantômes
racontent des histoires
ceux qui
se dégagent
du lac
dansent
à travers
la brousse
tombent sur nos
cheveux
ces histoires-là

parlent maintenant
jasent
chuchotent
écoute
écoute
n’oublie pas
d’écouter

Anishnaabemowin

je sors le livre
le soir quand
on s’assoit ensemble
tranquilles
je veux apprendre le langage
que j’aurais dû connaître
ma langue trébuche
sur les voyelles doubles
comme des pieds
dans les chaussures trop grandes

je me souviens
des mots tout aussi
intangibles que des
rêves
tellement réels
la nuit
mais le jour
je ne les saisis
pas tout à fait

Femme-rivière

cette rivière est une femme
elle est brillante
et elle est belle
elle a déjà porté
toutes les nations jusqu’ici
mais elle est
une de ces femmes
trop vite oubliées
rompue comme un corps
qui supplie sans mots
seules des mains rugueuses
qui s’étendent
les paumes élevées

cette rivière est une femme
elle a été draguée
puis traînée
des bobines de métal agrippent
ses cheveux emmêlés
tous veulent connaître
ses secrets mais
elle les garde
ne les lâchera pas
à moins de vous faire confiance
à moins que vous demandiez très gentiment
à moins qu’elle en ait envie

cette rivière est une femme
elle est pleine de
bonnes intentions
vilains regrets
parfois elle se replie simplement
sur elle-même
peut se ralentir en gadoue
puis se précipiter à la course
courants indiscernables
schémas intangibles
et en dessous
elle va encore plus
vite

cette rivière est une femme
infinie
retournant
s’entortillant vers le nord
un serpent sculpté
dans l’herbe des prairies
se cachant partout
érodée par l’âge
gravée dans les lisières
et nouvellement née
chaque jour

cette rivière est ton amante
elle s’enroule autour
de toi pulse
et te remplit
comme un battement de cœur
si tu es très silencieux
tu n’entends qu’elle

cette rivière est ta mère
elle coule encore et encore
inaperçue ensuite
elle entre en se faufilant
elle sort furtive
comme si elle n’avait jamais
été ici
comme si elle était toujours ici

cette rivière est ma sœur
elle est brillante et belle
et brune
chante doucement chaque été
nous soutient tout l’hiver
puis chaque printemps se gonfle
nous rappelle que nous ne
sommes que des visiteurs ici
celui-ci est son pays
elle est cette femme-là
sa voix juste
se projette
cassée par tout ce qui a été
jetée en elle
mais
son esprit réussit à rager
car
semble-t-il
une chanson
comme elle
ne s’éteint jamais

Métis Sage

mon sang est ici depuis toujours
aussi enraciné que la rivière
et tout aussi menacé

ce corps a martelé
prairie et pemmican
piétiné et considéré
chaque butte et trou

nous ne sommes pas moins
que l’énorme ciel tout étiré
rien de plus
que les cheveux ballant qui dansent dedans

mon sang est ici depuis toujours
aussi longtemps que la terre
et aussi peu protégé

Cabane / Abel Quentin

En 1972, le professeur Daniel W. Stoddard réunit quatre jeunes chercheurs de l’université de Berkeley. Ensemble, ils mettent au point un programme avec un ordinateur IBM 360 permettant de faire des projections sur l’évolution de la planète. Ils rédigent leurs conclusions dans le rapport 21 et alertent sur l’urgence écologique.

Ce roman choral raconte l’histoire de ce rapport et les suites de sa publication. Une bonne partie du roman est centrée sur le couple américain Mildred et Eugene Dundee. Ils se sont déplacés en Europe pour faire des conférences et promouvoir le rapport. Ensuite la parole est donnée au polytechnicien français, Paul Quérillot. Il raconte son point de vue sur cette aventure qui a bouleversé leurs vies. Le quatrième chercheur est un mathématicien norvégien, Johannes Gudsonn. La cabane du titre, c’est celle de Gudsonn où il se réfugie pour fuir la croissance exponentielle du monde et ses effets sur la nature. Un être insaisissable qui disparaît et qu’un journaliste français tente de retrouver 50 ans plus tard. Rudy écrit un article pour les 50 ans du rapport 21.

L’auteur indique en préambule qu’il s’est inspiré du rapport Meadows sur « Les limites de la croissance », du MIT en 1972. Je salue la somme de travail pour vulgariser ce rapport et montrer la non prise de conscience de l’urgence écologique.

C’est très documenté mais j’avoue n’avoir pas été séduite par l’écriture plutôt journalistique. Pour moi, il y a trop de longueurs et de détails. Le roman devient intéressant et romanesque quand on découvre le journal de Gudsonn, mais ensuite il prend un virage ésotérique. Je me suis donc ennuyée et je me suis forcée à terminer ce livre pour ma participation au jury du Prix du Roman d’Écologie. Une lecture mitigée pour ma part où je n’ai pas toujours saisi les traits d’humour. Mais il a été apprécié par d’autres lecteurs puisqu’il est lauréat du Prix des libraires de Nancy et des journalistes du Point 2024.

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Le 1er juillet 2007, le Français Paul Quérillot rendit visite au couple Dundee, à l’occasion d’un colloque qui l’avait conduit à traverser l’Atlantique pour se rendre non loin de leur élevage de porcs, au sud de Salt Lake City.
A cette date, les quatre auteurs du « rapport 21 » étaient encore en vie. »

« Il n’y a rien de plus monstrueux qu’une fonction exponentielle, poursuivit le maître. Or, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous sommes entrés dans une ère de croissance exponentielle. Mais nous ne nous en inquiétons pas, pour une raison très simple : le bon sens ne craint pas ce qu’il ne peut pas se représenter. La seule chose qui nous intéresse, c’est de constater que l’humanité s’enrichit. »

« Je ne suis pas le premier à penser que nous allons au-devant de très graves problèmes. De l’effondrement de notre civilisation thermo-industrielle, peut-être. Seulement, personne n’a jamais pu le démontrer. Scientifiquement, je veux dire. C’est ce que je vous propose de faire. »

« Gros Bébé était formel : aucune de ces mesures ne pouvait, seule, éviter l’effondrement. Pour espérer une issue favorable, elles devaient être mises en œuvre SIMULTANEMENT… et IMMEDIATEMENT. En d’autres termes, il fallait ralentir immédiatement la croissance mondiale. Et, dans le même temps, introduire un contrôle drastique des naissances, ajoutait Eugene, soucieux, presque vieilli. Quérillot se mit à fumer. Plus personne n’avait envie de rire, pas même Mildred, la plus enjouée des quatre. »

« Est-ce que Nixon allait démissionner, c’est ce qui passionnait les citoyens américains de 1974. L’avenir des États-Unis dans deux ou dix ans, disait-on en substance aux Dundee, est une chose sérieuse. L’avenir du monde dans cent ans ne l’est pas. L’avenir du monde est une préoccupation oiseuse, une lubie bizarre pour tout dire. Si on se préoccupe de l’avenir du monde alors on oublie l’avenir des États-Unis et pendant ce temps-là les Chinois n’oublient pas l’avenir de la Chine, eux. Les Russes n’oublient pas l’avenir de la Russie, eux. Et pendant que vous rêvez tout haut, pendant que vous lisez l’avenir dans vos graphiques et vos modèles compliqués, vous vous faites voler. Les Chinois et les Russes vous font les poches en riant. Ils nettoient les poches, littéralement. L’avenir du monde est une préoccupation de perdant, de raté, de poissard, ça déprime tout le monde et rapidement les gens vous fuient comme si vous aviez la peste. Les gens n’avaient pas envie qu’on les angoisse avec des images de destruction et de mort. Ils en avaient eu envie un peu, un moment, à présent ils en avaient assez. Ils ont aimé se faire peur, parce que la vie était incroyablement douce, et que l’on pouvait se payer ce luxe-là, de penser aux siècles à venir. A présent la vie est un peu moins douce. »

« Mildred et Eugene firent l’expérience amère des vieux chanteurs d’un seul succès, les has-been qui ressassent leurs tubes dans des salles des fêtes après avoir connu l’ivresse du Carnegie Hall. »

« En 1980, l’espoir des Dundee fut brisé net.
Au moment de voter des mesures concrètes, les parlementaires américains tortillèrent du cul, tergiversèrent. Un groupe d’experts, réuni au mois d’octobre. Au milieu des stucs rose meringue, les participants bricolèrent un texte embarrassé, bourré de conditionnels et d’incertitudes. »

« A vrai dire, les Dundee avaient senti aussi qu’il se passait quelque chose. L’année 1992 avait été l’occasion d’une nouvelle jeunesse du rapport. Toiletté par Mildred, réactualisé, il s’était vendu auprès d’une jeune génération qui ne savait pas encore lire en 1972. Le livre était auréolé d’une revanche éclatante, celle des chiffres : vingt ans après le rapport, chacune de ses anticipations s’était révélée exacte. »

« Ce retour en grâce coïncidait avec le sommet de la Terre qui se tint à Rio de Janeiro, au mois de juin de cette année-là. Les Dundee avaient été invités. »

« En gros : les écologistes formaient une caste d’emmerdeurs professionnels, de gens qui détestaient la vie ; non contents d’y renoncer pour eux-mêmes, ils ambitionnaient de gâcher celle des autres. »

« Je voyais bien qu’il y avait un problème. Seulement, il me semblait qu’il n’était pas nécessaire de tout remettre à plat, c’était un problème localisé, il suffisait de changer un peu, de protéger les maisons avec de laine de verre, remplacer les radiateurs de type « grille-pain » par des poêles à granulés, faire le tri. Ce n’était pas la peine de se mettre la tête à l’envers, quoi.
Jiminy Cricket me susurrait encore à l’oreille, mais il ne portait plus la toque du Duce, il l’avait troquée contre une chemise Bruce Field immaculée et des petites lunettes carrées de cadre chez Areva. Au lieu d’éructer il parlait doctement, ses mains jointes en chapiteau : « le cri d’alarme des écologistes est justifié, mais pourquoi s’accompagne-t-il d’autres réflexions totalement délirantes qui jettent le doute sur tout le reste : animisme, hantise des vaccins, obsession antinucléaire, et surtout (pensais-je alors) technophobie primaire qui les conduit trop souvent à jeter le bébé avec l’eau du bain ? »
Évidemment, j’étais encore loin du compte. Il me fallut quelques années supplémentaires pour comprendre que les pamphlétaires conservateurs, tout brillants qu’ils fussent, étaient des imbéciles. »

« Je terminai le rapport. Le livre n’était pas une lecture aisée, et cependant il était d’une puissance rare. Il racontait, en creux, un aveuglement collectif qui durait depuis cinquante ans. Un demi-siècle après sa publication, même un lecteur averti le prenait en pleine face. »

« Les inégalités étaient un des cancers abordés par le rapport 21. De façon curieuse, d’après Mildred Dundee et ses collègues, elles participaient de la frénésie consommatrice. Une société inégalitaire consommait plus, écrivaient les auteurs. Ce, à cause d’un phénomène appelé consommation ostentatoire, forgé par un sociologue américain au début du XXe siècle. Il se résume assez simplement : chaque classe sociale veut imiter celle du dessus, et notamment ses habitudes de consommation (les « signes extérieurs de richesse »). De cette manière, les inégalités entretiennent une compétition mortifère et alimentent la spirale infernale qui conduit à l’épuisement des ressources. »

Sister-ship / Élisabeth Filhol

Ce roman de science-fiction alterne entre plusieurs narrateurs. Il débute par le discours de clôture du congrès international d’astronautique en 2082 de Lee Wang, le directeur de l’Agence spatiale internationale, et alterne avec le journal de bord de cinq astronautes en mission en 2097.

Ils transportent 52 cuves d’azote liquide avec les génomes d’espèces animales et végétales. La 53ème cuve est sujet à controverse, elle contient le génome humain. Leur mission est de sauver ce patrimoine génétique et de le mettre en sécurité sur Titan, la plus grande lune de Saturne. Pendant ce temps, la planète Terre est en proie à de nombreux feux à cause du réchauffement climatique.

A bord du vaisseau il y a Helen, Viktor, Hari, Tracy et Aiko. Mais également Milena, une intelligence artificielle. Sans elle, la mission serait impossible. J’ai aimé me retrouver plongée dans cet univers d’astronautes. On les suit au quotidien. On découvre les inventions pour produire de l’oxygène notamment. Il y a un peu suspense tout au long du roman. Vont-ils réussir leur mission ? Que vont devenir les humains et la Terre ?

Je ne suis pas une grande lectrice de science-fiction, d’ailleurs ce roman a été publié en littérature blanche. Je trouve qu’il résonne particulièrement en ce moment avec les effets du réchauffement climatique. Il pourrait être considéré aussi comme un roman d’anticipation. Des scientifiques et des pays font des choix à un instant t dont il ne verront peut-être pas les effets et seront poursuivis par d’autres personnes.

Ce roman peut être qualifié de plus exigeant et demande un peu de concentration au début, mais si vous aimez les aventures spatiales, ce roman devrait vous plaire. Ne vous attendez pas à des rebondissements ou à des scénarios catastrophes. Dans cette mission scientifique, tout a été pensé et étudié rigoureusement pour sauver tout ce qui vit sur la Terre. Il pose des questions plus philosophiques sur notre rapport au monde.

Il fait partie de la sélection du Prix du Roman d’Écologie 2025 dont je participe au jury dans le cadre de Strasbourg capitale mondiale du livre – UNESCO

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Il existe une terre dans notre Système solaire qui n’a pas rang de planète mais le mériterait, annonça Lee Wang. Par sa taille, elle le mériterait, presque aussi grande que la planète Mars, mais moins inhospitalière. »

« Il rêvait de poser son pied sur la Lune. Il l’a fait. Il militait pour que l’Australie se dote sur la Lune d’un poste avancé. Elle l’a fait. Il n’attendait pas grand-chose du sous-sol lunaire. Il savait que la bataille pour la glace d’eau préservée au fond des cratères d’impact, là où la paroi ne voit jamais le soleil, à l’heure du grand partage, puis de la vente à la découpe, spécialement autour des concessions du pôle Sud, il savait que cette bataille serait rude, et elle le fut. Il se projetait déjà dans l’étape suivante. Son objectif : ouvrir une ligne régulière, installer une rotation. Des dessertes programmées, cadencées. Puis prolonger la ligne, un tronçon succédant à un autre, établir des relais, des comptoirs, en s’appuyant sur les points de Lagrange, ces rares points de stabilité dans l’espace qui accompagnent fidèlement un astre dans sa révolution. Relier ces points entre eux, amorcer un réseau et pousser plus avant, au prétexte que dans l’histoire de la colonisation, le transport précède toujours la mis en valeur. Il voulait s’affranchir, libérer son corps de la finitude de la Terre. Il a marché sur la Lune, il y a vécu, il en est revenu, il y est reparti. Il a pointé son télescope vers le jalon suivant. »

« Son alter ego ou presque, de même classe, de jauge similaire, qui présente des caractéristiques comparables, son sister-ship, comme on qualifiait entre eux les grands transatlantiques , son navire-jumeau, son bateau-frère. »

« On apprend à vivre sous le regard de Milena. Rien ne lui échappe, tout est consigné, stocké, transmis à la demande ou automatiquement, pour notre confort et notre sécurité. Elle anticipe, elle prend en charge. On a appris à vivre avec. On ne l’oublie pas, mais. Prêts à tout sacrifier, pour. Avant d’en arriver là, il y a eu des sacrifices plus grands. On intériorise le fait que chacun de nos gestes laisse une trace à l’image, nos paroles sur les enregistrements sonores, nos écrits sur le serveur. Nos paramètres et nos comportements sont suivis en temps réel, jaugés, analysés. L’individu subordonné au groupe, l’intérêt du groupe subordonné à celui supérieur de la mission, on l’accepte, comme une évidence. »

« Cinq êtres humains transportés loin de leur planète d’origine pour une mission de sauvetage, prioritaire entre toutes, et qui vaut davantage que nos cinq vies, même réunies. »

« Je ne vois que l’aventure spatiale capable de ça, de dépasser les frontières, d’enjamber le fossé de nos origines et la malédiction de Babel. »

« L’objectif de la mission Vavilov est de sauver ce qui peut l’être, constituer une arche du vivant et l’exporter loin d’ici, avec l’espoir dans un avenir plus ou moins proche, sur cette planète ou une autre, de pouvoir repartir, rebondir, en faisant gagner du temps à l’évolution. »

Dors ton sommeil de brute / Carole Martinez

Voici un roman choral hypnotique et quelque peu flippant, j’ai dû faire quelques pauses par moment, mais je l’ai trouvé incroyable.

Eva est médecin neurologue spécialiste du sommeil. Elle fuit son mari, Pierre, devenu violent envers leur fille de 8 ans, Lucie. Mère et fille se cachent dans une ancienne maison de guardian isolée en Camargue. Lors d’une balade elles vont rencontrer Serge, un grand homme taiseux, torturé intérieurement par son secret. Les rêves de Lucie les rapprochent au fur et à mesure de leurs apparitions.

Une nuit, tous les enfants se mettent à hurler et le cri se propage sur toute la planète. Un rêve collectif part d’une ligne et fait le tour du monde. Mais au fur et à mesure que de nouveaux rêves apparaissent, les effets se font plus forts et dangereux. La nuit ne rime plus avec calme et repos apaisant. Et si la nature essayait de communiquer quelque chose aux humains à travers ce Phénomène ?

J’aime beaucoup les romans et l’écriture poétique de cette autrice que je suis depuis quelques livres. Ce roman oscille entre conte, fantastique et réalisme magique. La nature est omniprésente, sauvage. Une histoire originale qui m’a tenue en haleine et dont je me demandais qu’elle allait en être l’issue. Les personnages sont attachants et les paysages magnifiques. Une expérience de lecture unique que je vous recommande. Je vous en dis le moins possible sur l’histoire pour vous laisser découvrir les événements et les personnages. Mention spéciale à l’histoire du pull dont le fil se détricote. Le titre est tiré d’un poème de Baudelaire, Les fleurs du mal.

Il fait partie de la sélection du Prix du Roman d’Écologie 2025 dont je participe au jury dans le cadre de Strasbourg capitale mondiale du livre – UNESCO

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« J’ai d’abord oublié mon état.
C’était comme une guerre à l’autre bout dont j’étais le territoire occupé. Mais depuis quelques mois la créature bouge, me déforme l’abdomen, se tourne et se retourne, fait des bosses sous ma peau tendue à se rompre, elle est devenue trop présente pour que je parvienne à l’enterrer. Cet être m’obsède et me tient éveillée. Bientôt, mon ventre se videra et je dormirai de nouveau. »

« j’ai choisi d’être neurologue pour me plonger dans le sommeil humain.
Ce qui s’agite dans mon ventre rêve aussi. »

« Ton poste a beaucoup parlé de ce test d’un insecticide censé ne s’attaquer qu’aux moustiques, avant que l’actualité ne soit bousculée par le Phénomène. Tu ne les aimes pas, ces insectes, si petits soient-ils ils transmettent des maladies mortelles et tuent plus de 750 000 personnes chaque année. Mais une question d’ordre éthique et écologique s’était alors posée : pouvait-on supprimer totalement une espèce, si meurtrière soit-elle ? Était-on certain que le reste de la faune ne serait pas affecté ? Toute une île ! Avant de passer à la planète entière ? Liquider une espèce, ce n’est pas rien. »

« Je souffrais de son indépendance au lieu de m’en réjouir. Le plus souvent, elle menait sa vie sans moi et j’avais la sensation de disparaître. Je la surprenais parfois alors qu’elle parlait en secret à la terre. A quatre pattes sur le sol, elle enfonçait ses doigts dans la boue, creusait des petits trous qu’elle emplissait de murmures, de mots d’amour et de questions avant de les refermer, elle lançait des phrases dans le vent aussi qui les emportait où bon lui semblait, les disséminant comme graines. Elle semblait perméable à tout, sensible au moindre froissement d’ailes ou de feuilles, attentive aux bruits d’insectes, aux vols d’oiseaux, aux traces, aux pierres, les poissons eux-mêmes remontaient en surface, attirés par son reflet sur l’eau. Elle avait de longs tête-à-tête avec l’étang ou les arbres, elle leur causait. »

« On ne peut visiblement pas lui échapper. Ce qui arrive à l’humanité nous touche tous, aussi séparés que nous puissions être du reste du monde, nous sommes un morceau d’humanité et tout ce qui la secoue nous secoue. »

Ceux du lac / Corinne Royer

Une famille tsigane, composée d’un père, de 6 enfants et d’un chien, est forcée de quitter sa cabane située au bord d’un lac en Roumanie. Ce lac va être réaménagé pour en faire une réserve naturelle et une zone touristique. Fini la pêche, fini les poules et le cochon. Leur mode de vie change radicalement. Ils se retrouvent enfermés dans un immeuble où les plus jeunes ont le vertige. La nature pourvoyait à tous leurs besoins. Désormais ils dépendent d’aides sociales.

Ce déracinement familial est émouvant. La solitude du père est palpable dans l’absence de la mère. Chacun poursuit ses rêves et cherche sa liberté malgré les contradictions.

Cette fiction est inspirée d’une histoire vraie, hautement romanesque. Elle alterne entre roman et poésies. Quelques secrets apportent un autre regard sur la situation.

Une lecture qui m’a plu et que je vous recommande si vous aimez les histoires rocambolesques avec des personnages hauts en couleur. L’écriture est magnifique. La nature est un personnage à part entière et le cœur de ce roman dans lequel l’autrice pose des questions essentielles sur notre rapport à celle-ci.

Ce livre fait partie de la sélection du Prix du Roman D’Écologie 2025. Rendez-vous en avril pour suivre les délibérations du jury dont je fais partie cette année dans le cadre de Strasbourg capitale mondiale du livre – UNESCO.

[Edit du 16/04/25] Corinne Royer a remporté le Prix du Roman d’Écologie 2025 !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« De loin, on aurait pu croire que c’était un chien. Une masse sombre. Une tête émergeant au ras de l’eau, mais pas une tête entière, seulement un crâne, ou plus exactement l’arrière d’un crâne couvert d’une toison noire flottait sur un large cercle tronqué par les courants et elle paraissait démesurée par rapport à la taille du crâne.
Un chien donc. Voilà tout ce qu’on voyait. »

« On sait d’expérience ancienne que la guerre froide entre les hommes et les femmes peut se révéler tout aussi longue et tenace qu’entre les nations. Elle est parfois plus sournoise que le feu nourri du conflit et il faut alors beaucoup de temps et de pardon avant que les murs érigés par les vieilles rancœurs, ne tombent aux pieds d’une réconciliation trop longtemps repoussée. »

« Il n’y a peut-être plus de place
pour nous en ce monde, mais
n’oublie pas, Naya, nous sommes
les enfants du lac.
Et le lac n’a pas de pays.
Il est né des eaux qui viennent
de plus loin que les frontières
des hommes, et qui iront plus loin
que les frontières des hommes.
Il est né de toutes les sources
qui jaillissent du sol, charriant
une histoire plus vieille que le récit
tronqué des nations, plus vieille
que la mémoire viciée
des morts et des vivants.
Dans ses eaux, tu verras, un jour
se noiera le venin.
Alors, nous serons les enfants
d’un monde nouveau.

Un monde sans nations et la joie
coulera enfin dans nos veines.
Toujours, partout.
Sur les langues.
Sur toutes les langues. »

« Le père avait bel et bien perdu la tête.
Plus rien de ce qui avait forgé ses opinions n’était aujourd’hui en adéquation avec ses actes. Il vivait désormais dans la résignation d’une domesticité qui le rendait dépendant des allocations que Daniela Ponor et les services sociaux voulaient bien lui accorder. Il avait besoin d’électricité et de gaz, puisqu’il ne pouvait plus faire de feu. Il avait besoin d’eau courante, puisqu’il ne pouvait plus accéder au lac et à la rivière. Il avait besoin d’acheter de la nourriture, puisqu’il ne pouvait plus élever de poules et de cochons. Mais le soutien financier, dont il était devenu tributaire pour assumer ces nécessités, le rendait surtout redevable d’une dette sociale l’inclinant à adopter des codes qui n’étaient pas les siens, jusqu’à élever ses enfants d’une manière contraire à ses convictions les plus fermes. Il tentait de maquiller, sous des ricanements stupides, la peine induite par ce douloureux effort de conciliation, mais nul n’était dupe du désastreux constat : il était un homme qu’on avait réduit à empailler son passé. »

La sélection des 68 premières fois 2025

J’avais tenté l’aventure en 2021 et depuis je participe chaque année avec la même joie !

Le principe : un comité établit une sélection de premiers romans parus en 2024 (pour cette édition), puis les fais voyager à partir de mars au sein d’un groupe de lecteurs (inscription en janvier). Le but : susciter de la curiosité pour de nouveaux écrivains, élargir ses horizons littéraires. Si vous voulez en savoir plus, rendez-vous sur le site internet de l’association : https://68premieresfois.wordpress.com/ ou sur la page FB et Instagram.

Du suspense encore et toujours ! la sélection 2025 a été dévoilée au fur et à mesure, 3 livres par jour, pour arriver à cette mosaïques de 24 romans. Il y a des premiers romans et aussi des seconds romans, car chez les 68 quand on a aimé un premier roman on suit les auteurs avec bonheur dans leur nouvelle publication (#etplussiaffinites).

Voici la liste des 17 premiers romans sélectionnés par les 68 premières fois :

  • Un été chez Jida, Lolita SENE, Éditions Le Cherche midi
  • Le tube de Coolidge, Sonia HANIHINA, Éditions JC Lattès
  • Du même bois, Marion FAYOLLE, Éditions Gallimard
  • L’Escale, Marion LEJEUNE, Éditions Le bruit du monde
  • L’Appelé, Guillaume VIRY, Éditions du Canoë
  • C’est là que vous disparaissez, Chloé AEBERHARDT, Éditions Denoël
  • Camera Obscura, Gwenaëlle LENOIR, Éditions Julliard
  • Écouter les sirènes, Fabrice MELQUIOT, Éditions Actes Sud
  • En Île, Karine PARQUET, Éditions De Borée
  • Banc de brume, Sophie BERGER, Éditions Gallimard
  • La maison de mon père, Akos VERBOCZY, Éditions Le bruit du monde
  • La poète aux mains noires, Ingrid GLOWACKI, Éditions Gallimard
  • Un éclat rouge, Clémentine BIANO, Éditions Calmann-Lévy
  • Je suis fait de leur absence, Tim DUP, Éditions Stock
  • Ce que la vie a de plus beau, Ismaël KHELIFA, Éditions Les Escales
  • Et nos routes toujours se croisent, Marie VILLEQUIER, Éditions de la Rémanence
  • Parfois l’homme, Sébastien BAILLY, Éditions Le Tripode

Et la liste des 7 seconds romans :

  • Le livre d’Anna, Madeline ROTH, Éditions La fosse aux ours
  • Kintsugi, Isabelle GUTIERREZ, Éditions La fosse aux ours
  • Bientôt les vivants, Amina DAMERDJI, Éditions Gallimard
  • La maison de jeu, Charles ROUX, Éditions Rivages
  • Les âmes féroces, Marie VINGTRAS, Éditions de L’Olivier
  • Les vérités parallèles, Marie MANGEZ, Éditions Finitude
  • Conque, Perrine TRIPIER, Éditions Gallimard

J’ai déjà lu 4 romans. Ma PAL comprend 10 titres. Donc il me reste un certain nombre de découvertes à faire et c’est plutôt une bonne nouvelle. Les livres vont bientôt commencer à voyager entre les lecteurs et les chroniques vont se multiplier !

Je mettrai à jour la liste de mes chroniques au fur et à mesure de mes lectures :

A retrouver également avec le tag : https://joellebooks.fr/tag/68-premieres-fois/

Visuel © 68 premières fois

La saison des bêtises / Mathilde Henzelin

On suit Victoire, de ses 25 à ses 30 ans. Où se voit-elle dans 5 ans ? Elle ne le sait pas, ni qui elle est. Elle sait qu’elle n’a pas d’ambition et que Berlin est une ville qui lui correspond bien. Au début du roman, elle vit à Berlin, va de fête en fête, se drogue, boit de l’alcool. Elle explique l’effet des drogues qu’elle prend et comment elle les associent pour être toujours dans un « parfait », les codes du milieu. Puis elle rentre en France, elle a un job à Paris qu’elle n’aime pas. Sa vie est rythmée par les week-end où elle retrouve enfin ses amis pour des fêtes à base de drogues et d’alcool. Avec les années et certains événements, elle va revoir son mode de vie et se demander ce qu’est être adulte.

J’ai aimé suivre Victoire dans ses réflexions, dans sa vie chaotique, découvrir l’univers des drogues et des fêtes interminables, les boîtes de nuit. Ce n’est certes pas un roman très joyeux, mais le reflet de la vie d’une jeune femme qui se cherche. L’autrice excelle à montrer ce passage de la jeunesse à l’âge adulte de Victoire, avec ses doutes, ses illusions et ses décalages avec ses amis. Un premier roman addictif et original, encore une belle pépite littéraire découverte par Les Avrils. Avec ce talent, j’espère déjà un second roman et j’ai hâte de découvrir quel en sera le sujet.

Je remercie Netgalley et Les Avrils pour cette lecture addictive

Note : 4.5 sur 5.

« 25 ans
« I’ll give you an advice. In Berlin, don’t go too fast, too deep. »
Il vient à peine de prononcer ces mots que déjà le type se met à rouler sévère des yeux, avant de s’affaisser dans un fauteuil en s’exclamant : « Fuck, it feels fucking good. » Ce n’est pas le premier conseil avisé que Victoire reçoit du monde de la nuit, entre un rail de kétamine et une extra avalée avec une gorgée de Moscow Mule. Victoire tapote la joue du type qui bave de plaisir et ne réagit pas. C’est ce qu’on appelle faire un hole, un trou. »

« On rentre à plusieurs dans les cabines, garçons et filles, pour se faire des traits de coke ou de kétamine ensemble. On pourrait prendre de la drogue au milieu du dancefloor, mais ça ne se fait pas trop, même dans une fête où tout le monde se drogue. Ce n’est pas parce qu’on chie tous qu’on doit le faire au milieu de la pièce, non ?
[…]
Le savoir-vivre dans la défonce, c’est ce qui fait qu’on n’est pas complètement dedans, qu’on n’est pas lâché dans la misère comme les crackheads qui fument en pleine rue et vous proposent de vous sucer la bite pour 5 euros. « On a des manières, nous ». Donc, les toilettes, c’est bien. »

« Tout le monde a ses raisons de venir à Berlin. Tel un ami sincère, Berlin ne juge personne. »

« Et puis ça y est. La musique s’arrête. Les lumières se rallument. Il est 9 heures. A chaque fois, on se dit « déjà ». Le jour est une trahison à laquelle on ne s’attend jamais. On a dansé pendant 10, 15, 20 heures, et maintenant le monde va redevenir vaste et vide. On ne veut pas songer à la morne continuité du temps après ce passage au travers du feu et du magma. »

« Berlin. Ce que Victoire apprécie ici, c’est que la plupart des gens ne semblent pas être là dans l’idée d’accomplir un destin particulier. Ils sont simplement . Ils font du vélo, se promènent dans les parcs, chinent dans les brocantes, vont en soirée, sortent dans des bars, mangent une glace le long des canaux, boivent des bières à Tempelhof ou karaokètent à Mauerpark. Ils profitent de la vie et de l’oisiveté que leur offre cette ville si peu chère, si accessible, où un petit job à mi-temps suffit à combler tous les plaisirs de la jeunesse alternative, le cinéma, les expos, les bouquins, les sorties, la défonce. Victoire aime Berlin parce qu’elle ne l’oblige pas à se projeter dans l’avenir, parce qu’elle y trouve sa place mieux que partout ailleurs. »

« Berlin s’accorde parfaitement à ceux dont le kiff est de se laisser aller dans la vie. »

« Victoire aime Berlin parce qu’elle en attend peu, aussi peu que Berlin attend d’elle. Elle aime ce deal de relation non contraignante qui satisfait sans jamais faire souffrir. L’amour parfait en somme. »

« Et pourtant, quelque chose la retient. Quelque chose en elle s’oppose fermement, sans concession à ce qu’elle mène cette existence parfaite et douce. »

« Mais ce n’est pas le moment d’y penser. Elle a 25 ans, elle a tout son temps. Elle n’en est qu’à la première saison de sa vie, la saison où tout est encore permis. Pour l’heure, il saut profiter. Profiter sans cesse de tous les instants de la jeunesse. »

« N’empêche, aujourd’hui, elle n’est plus dupe. Elle a compris que la « vie d’adulte » n’est rien d’autre qu’un leurre, un outil de marketing destiné à vendre à quelques pré-trentenaires en crise existentielle des voitures en leasing, des aspirateurs Dyson, des abonnements à des salles de sport et des assurances habitation. Or Victoire est sûre de ne jamais acheter ni Dyson ni abonnement de piscine ou autre connerie du genre. Si c’est ça, être adulte, elle se promet de ne jamais l’être. »

« Lundi. C’est toujours un moment difficile. Lundi-fatigue. Lundi-descente. Lundi-vraie-vie. Le lundi est un sas entre le week-end et la semaine. Le contraste est vertigineux. Week-end-antidote, lundi-poison. Le week-end est puissant et coloré, le lundi pue la grisaille. Le week-end, c’est l’aventure, savoir quand ça commence, mais pas quand ça finit. Le lundi, c’est rentrer sagement à l’abreuvoir. Le week-end, elle est elle-même. Le lundi, il lui faut renfiler son costume de scène dont les coutures craquent et qui ne lui va plus. »

« C’est la seule au bureau qui vouvoie Victoire et que Victoire vouvoie. Victoire y voit un moyen de ne pas s’attacher, comme des animaux de ferme auxquels on ne donne pas de prénom parce qu’on va finir par les manger. En travail comme en amour, on appelle ça « mettre des limites » et Margaux y tient beaucoup. »

« Mais ce que les gens pensent d’elle, Victoire s’en fout royalement, et puis en l’occurrence, ils ont raison. Dans la vie, Victoire ne veut rien, rien d’autre que d’attendre le week-end. »

« Elle admire les gens qui décident de leur propre agenda, vivent dans des squats, se contentent de petits boulots et se sont affranchis du regard de la société. »

« La vérité, c’est que la drogue ne l’a plus jamais vraiment quittée. 10 ans qu’elles cohabitent, par intermittence, comme une relation un peu compliquée, comme un ex à qui on dit sans y croire que tout est terminé et qui revient, séduisant, ripoliné, flatteur, promettant tout. »

« Elle n’aime pas regarder à l’intérieur d’elle, avec l’impression de farfouiller dans une motte de terre humide et sombre. Elle a peur de cette obscurité et de découvrir quelque chose de pire encore que le silence. Et puis de toute façon, chercher une raison n’a aucun sens. On ne se drogue pas à cause de quelque chose. On se drogue pour être quelqu’un d’autre. »

« Quand quelqu’un ne demande pas d’aide, c’est qu’il n’en veut pas et ça ne sert à rien de lui en proposer. »

« Elle est peut-être adulte, mais eux le sont aussi. Et être adulte doit signifier quelque chose. Dans certains pays, être adulte signifie faire la guerre, être marié de force, faire des enfants avec quelqu’un qu’on n’aime pas, et eux sont libres, oui, mais doivent-ils pour autant s’affranchir de toute décence vis-à-vis d’eux-mêmes ? Une soirée, c’est aguichant certes, mais ça l’est comme un bel objet dans une vitrine ou sur un site d’achat en ligne, comme tous ces articles qu’on sauvegarde dans une wishlist ou un panier virtuel et dont on sait qu’ils ne nous rendront ni plus conscients ni plus heureux, on le sait parce qu’on a déjà fait l’expérience d’acheter tout ce que contenait le panier et que rien, strictement rien, n’a changé. »

« Les drogues aussi doivent avoir des dates de péremptions, comme les aliments, les relations et les gens. »

Histoire de la femme sauvage / Isabelle Desesquelles

J’ai lu plusieurs romans de cette autrice que j’ai beaucoup aimés. J’ai donc plongé avec plaisir dans cette masse critique privilégiée proposée par Babelio. J’avoue avoir eu du mal à entrer dans l’histoire au début, plutôt hachée, avec une écriture sèche et compliquée. Avec un peu de concentration pour comprendre la structure, j’ai passé le cap et je suis entrée dans l’histoire en voulant connaître la suite et fin de ce roman autobiographique passionnant et riche en émotions.

Il alterne passé et présent avec quatre générations de femmes un peu rebelles, au caractère bien trempé. Entre Kabylie et France, on découvre l’histoire familiale de GrandMa, Léa, Mathilde qui s’est renommée Made et Laure.

Le roman est centré sur l’enfance de Made en Algérie en 1954. Ses parents, pieds-noirs, ont une ferme d’oliviers. Elle a 13 ans, écrit dans son cahierlivre, sorte de journal intime. Elle vit une amitié fusionnelle avec Nour, sa presque sœur. Elles ont grandi ensemble mais n’ont pas la même condition sociale puisque les parents de Nour travaillent pour ceux de Made. Léa, la mère de Made, veut que ses enfants fassent des études, que ses filles puissent choisir leur vie, ne pas dépendre d’un homme. La Grand-mère possède un Leica et photographie son entourage. Et puis il y a un oncle revenu blessé de la guerre. L’Histoire en arrière-plan est présente, la colonisation et les prémices de la guerre d’Algérie, mais l’essentiel n’est pas là.

Laure, bien des années plus tard en France, essaye de comprendre qui était sa mère, Made, décédée trop tôt. Il y a deux sujets à éviter dans sa famille maternelle, Made et l’Algérie. Après leur exil en 1961 en France, il n’a plus jamais été question de leur passé. Laure a besoin de connaître son histoire familiale, ses racines. Elle décide de faire le chemin inverse et part en Algérie avec quelques bribes d’informations qu’elle a réussi à extorquer à sa grand-mère.

Vous l’aurez compris les secrets enferment cette famille et étouffent Laure. On pressent un drame sur cette terre algérienne mais il ne sera dévoilé que vers la fin du roman.

Je remercie Babelio et JC Lattès pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Les souvenirs ont besoin de nous pour les raconter.
Qu’on les cache et ils rusent, continuent leur vie plus longue que la nôtre.
Ils ne sont pas les cendres, ils sont l’étincelle.
Et plein d’imagination. »

« Pourquoi j’erre dans le temps, attrapant un oubli, étirant le passé sans le lisser ?
Pourquoi pourquoi on hériterait d’une mémoire trop courte enroulée comme une boucle ?
On tire dessus, on a les épaules pour. »

« été 1954
Il fait chaud, tous sont rentrés se mettre au frais comme on met des provisions au réfrigérateur. Made attrape les phrases tel un filet attrapant les poissons et les papillons, elle s’amuse des mots dits, les a sur le bout de la langue, les fait rebondir d’une joue à l’autre, les retient. Ils la propulsent hors du périmètre établi par les adultes, la limite à ne pas franchir, cette loi, la famille.
Pour elle, en sortir c’est s’en sortir.
A treize ans, difficile de se le formuler aussi précisément, cela viendra plus tard, mais elle a compris l’essentiel, faire prendre l’air à son imagination lui est salutaire. »

« Sa petite-fille pense à Nour, au malheur que ce serait de la perdre, et pour se délester de cette menace, Made l’a écrit dans son cahierlivre où une enfant note tout qui ferait une histoire et elle existe. Même quand tout est fini, quand on est fini nous, on n’ira pas tout à fait dans l’oubli si quelqu’un la lit. Même après des années, après plusieurs vies.
Hier elle a copié une phrase entière en lettres capitales, on aurait dit qu’elle prenait toute la place. Une phrase de Grand Ma, en la prononçant elle n’avait plus son visage de maintenant ni son visage de jeune fille, elle avait le visage des mots.
Lorsqu’un autre devient pour nous unique et qu’on veut le garder, on se garde soi. Mais peut-être le sais-tu déjà, petite fille. »

« On attend de Laure qu’elle se contente du présent, laisse le passé où il est, comme s’il ne la concernait pas. Combien d’années encore avant de situer précisément ce coin de terre où sa mère a grandi ? On les a mises elle et l’Algérie dans le même sac, on n’en parle pas. Mais quel vacarme dans la tête de sa fille. Elle ne gâchera pas le réveillon, gardera ses questions. »

« Sa main ne note pas assez vite, Made après n’a plus de jambes, elle ira au bout du cahierlivre, pense déjà au suivant plein de Pourquoi pourquoi, à la liberté d’y répondre, elle écrira le cousin Philippe, qu’il soit encore entier quelque part, découvre qu’elle peut agrandir sa vie d’enfant. »

« Est-ce qu’il se rompt, l’exil ? Il la constitue, s’est déposé en Laure et remonte tel un limon.
Exil intérieur.
Sur El Djazaïr II, elle fait le trajet dans le sens inverse des siens en 1961. Que s’est-il passé en Kabylie pour qu’ils en partent tous, que pas un n’en parle de ce qui est arrivé ? Et un horizon bouge, il l’entraîne à faire le voyage, rompre l’opacité, ne pas en être exclue, de leur passé. »

« Une chape de silence, fondations d’une famille qui s’est construite dessus, on arrive bien à bâtir sur un vide. »

« Made rejoint Luc en cachette, le regarde écrire, avoir le droit de croire que c’est une vie possible, elle ne le distrait pas, aussi concentrée que lui à trouvé ce qu’ont de foudroyant les mots. Ça ne la quitte pas, les dérouler, se livrer à eux, ne pouvoir faire autrement, être une clé pour ouvrir la serrure d’un monde enfoui en nous, et sans limite.
Elle en a trouvé l’entrée, la mer sera son premier poème. Elle l’offrira à Nour, ne sait pas encore qu’elle pourrait lui dédier. »

Vies et survies d’Elisabeth Halpern / Carine Hazan

La narratrice part rendre visite à sa grand-mère en Australie. Celle-ci l’emmène faire un séjour à la neige. Dans la station de montagne où elle a ses habitudes, Elisabeth retrouve un vieil Allemand cardiaque.

Elle demande à sa petite-fille de l’aide pour penser le crime parfait et se débarrasser de ce nazi. Elle imagine répondre favorablement à sa demande en mariage puis lui révéler sa judéité après la cérémonie juive en espérant provoquer une crise cardiaque.

Elisabeth est juive mais blonde. Son apparence lui sauve la vie à plusieurs occasions. Elle a changé d’identité plusieurs fois et de mari également. Le roman est jalonné d’anecdotes et de récits de son passé. Un peu trop à mon goût, seul bémol en ce qui concerne ma lecture.

Un roman sur les traumas qui peuvent se transmettre sur 3 générations de femmes. Peut-on se venger ou rendre justice soi-même ? Entre thriller et comédie, on sent la scénariste derrière la trame de ce roman inspiré de la vie de sa grand-mère. Un bel hommage.

Je remercie Netgalley et Phébus pour cette lecture

Replay et podcast de la passionnante rencontre VLEEL à venir !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Elisabeth aurait pu être romancière. Elle s’était essayée à l’exercice dans le cadre d’ateliers d’écriture offerts par le Beth Weizmann Jewish Community Centre de Melbourne à une poignée de retraités survivants de la Shoah. Ses récits avaient ébloui l’animatrice qui l’avait alors considérée comme la plus talentueuse du groupe ; ce qu’Elisabeth avait aussitôt tempéré en rappelant que les autres participants consistaient en une bande de vieux gâteux qui rangeaient leurs clés dans le frigo et leurs courses dans l’armoire à chaussures, alors il n’y avait pas de quoi se pâmer. »

« A la morsure de la panique se mêle la honte de la lâcheté car la vérité me saute au visage : si j’écris comme je cours, ma grand-mère a du souci à se faire. »

« La vengeance, dit Serge Klarsfeld, est un acte décevant. »

« Anna a sombré dans la folie. Quant à moi, pour ne pas sombrer, je m’accroche à la littérature. »

Claude Gueux / Victor Hugo

Paris, 1831, un pauvre homme est emprisonné 5 ans pour avoir volé de quoi nourrir sa famille. Il est apprécié des autres prisonniers. C’est un homme intelligent malgré qu’il ne sache pas lire et écrire, qu’il n’a pas eu d’éducation. Claude se lie d’amitié avec un autre détenu, Albin, qui partage son repas avec lui. Il peut enfin manger à sa faim. Mais le directeur de la prison ne voit pas cet arrangement d’un bon œil et décide de déplacer Albin dans un autre bâtiment. Claude est privé d’une partie de son repas et de son ami. Il supplie le directeur de faire revenir Albin. Il refuse. Alors Claude fait le procès du directeur et décide de le tuer. L’histoire se termine de façon tragique mais je ne vous raconte pas tout.

Un roman contre la peine de mort que Victor Hugo a écrit en 1834, après « Le dernier jour d’un condamné ». Il dénonce les effets de la prison sur les hommes et prône leur éducation. Le thème de la dignité est aussi au cœur de ce récit.

C’est un livre que ma fille a lu pour son cours de Français en 4ème. J’ai pris le parti de lire les livres qu’elle étudie au collège. Cela nous permet d’en discuter ensemble et de voir ce qu’elle en a compris. Je m’aperçois que beaucoup de classiques étudiés peuvent être difficiles à lire et à comprendre pour les jeunes. Il y a souvent des notes de bas de page qui interrompent la lecture. Le vocabulaire est d’un autre siècle. Le décalage des mœurs est intéressant puisqu’il permet d’échanger, de comparer et de voir l’évolution de la société.

Et vous, lisez-vous aussi les lectures scolaires de vos enfants ?

Ce court roman me permet de cocher la case « écrit au 19ème siècle » du challenge de l’hiver VLEEL !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Il y a sept ou huit ans, un homme nommé Claude Gueux, pauvre ouvrier, vivait à Paris. Il avait avec lui une fille qui était sa maîtresse, et un enfant de cette fille. Je dis les choses comme elles sont, laissant le lecteur ramasser les moralités à mesure que les faits les sèment sur leur chemin. L’ouvrier était capable, habile, intelligent, fort maltraité par l’éducation, fort bien traité par la nature, ne sachant pas lire et sachant penser. Un hiver, l’ouvrage manqua. Pas de feu ni de pain dans le galetas. L’homme, la fille et l’enfant eurent froid et faim. L’homme vola. Je ne sais ce qu’il vola, je ne sais où il vola. Ce que je sais, c’est que de ce vol il résulta trois jours de pain et de feu pour la femme et pour l’enfant, et cinq ans de prison pour l’homme.
L’homme fut envoyé faire son temps à la maison centrale de Clairvaux. Clairvaux, abbaye dont on a fait une bastille, cellule dont on a fait un cabanon, autel dont on a fait un pilori. Quand nous parlons de progrès, c’est ainsi que certaines gens le comprennent et l’exécutent. Voilà la chose qu’ils mettent sous notre mot.
Poursuivons.
Arrivé là, on le mit dans un cachot pour la nuit, et dans un atelier pour le jour. Ce n’est pas l’atelier que je blâme. »

« Voyez Claude Gueux. Cerveau bien fait, cœur bien fait, sans nul doute. Mais le sort le met dans une société si mal faite, qu’il finit par voler ; la société le met dans une prison si mal faite, qu’il finit par tuer.
Qui est réellement coupable ?
Est-ce lui ?
Est-ce nous ? »