Des amis de longue date / Michèle Cohen

Les histoires s’entremêlent, les personnages se croisent. La narratrice raconte avec malice ses souvenirs de personnes qu’elle a croisées, qui l’ont marquée, qui sont devenus des amis. On découvre des portraits pleins de douceur, d’amitié, qui font du bien.

Certains personnages sont plus extravagants que d’autres, plus surprenants. Il y a notamment un homme de petite taille qui travaille dans les cirques, un poète ou encore un ami de Pérec et Spinoza. En tout cas, après avoir lu ce roman j’ai eu l’impression de les connaître aussi.

Michèle Cohen a une très belle écriture. C’est un roman très agréable à lire, emplit d’humanité. Une belle lecture pour cet été qui vous donnera certainement envie de prendre des nouvelles de vos amis et d’en rencontrer de nouveaux !

Je remercie les éditions du Panseur pour l’envoi de ce livre

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Un jour je me suis acheté une paire de tongs pour la piscine, afin d’éviter de glisser sur le sol mouillé, de le salir ou de me salir les pieds. »

« Du plus loin que je me souvienne, je la revois, Gitane à la main, experte, concentrée, silencieuse, plongée dans les petites annonces du Figaro, du Monde ou de Libé, sélectionnant, cochant, puis descendant au bar ou à la poste (c’était, je l’ai dit, un temps où avoir le téléphone à Paris était un privilège rare). Elle s’enfermait alors dans une cabine téléphonique qu’elle enfumait scandaleusement avec sa Gitane sans filtre, et passait des coups de fil (c’était aussi un temps où il fallait appeler dès qu’on avait lu l’annonce, sous peine de s’entendre dire « désolé, l’appartement est vendu depuis depuis cinq minutes »). Elle savait tout de suite si elle avait affaire à une agence (à éviter, à cause des « frais d’agence ») ou à un particulier. Elle connaissait les pièges, les questions à poser. Soupçonnait que, si l’on vous proposait un appartement avec jardin, c’est qu’il était au rez-de-chaussée et très sombre, que s’il n’était pas fait mention de la salle de bains, c’est qu’il n’y en avait pas, qu’une « possibilité ascenseur » resterait de l’ordre de la possibilité, et qu’un « proche canal Saint-Martin » en était très loin, à moins d’être synonyme de « terriblement humide ». Elle était suffisamment lucide et chevronnée pour s’éviter les déceptions qui ne manquent pas de s’abattre sur tout pratiquant novice des petites annonces. Elle flairait l’escroquerie, le taudis enjolivé, mais aussi bien la bonne gangue de terre, la princesse sous les habits de Cendrillon. Car il y avait forcément, dans ce grand jeu de l’échange d’habitations, de la dissimulation et de la ruse, du flair, des occasions à saisir – et puis des concurrents, à battre de vitesse et de perspicacité. »

« Un jour vous m’avez dit : « quand le petit sentiment que vous avez pour moi sera passé, pensez-vous que nous pourrons rester amis ? » Vous aviez l’air d’y tenir beaucoup. »

« Ainsi, notre amitié est-elle rythmée de débats farouches à propos de la taille des grains de couscous, de la disposition des boulettes dans la casserole – sur une ou plusieurs couches ? – sur l’ajout de courgettes dans marmouma (d’après moi, un scandale), sur la façon de tailler les carottes en rondelles ou en bâtonnets, ou la question des matzots que l’on casse au dernier moment dans le msoki de Pâques, ou pas (elle estime que cela fait un pâté infâme, moi j’aime bien que les galettes s’imprègnent de la sauce, d’ailleurs ça ne se discute même pas : c’est ce que faisait ma grand-mère). »

« Dans quelques mois peut-être – c’est le cadeau posthume de mon amie Claudie Cachard – mes broderies seront exposées à Venise. Celles-là mêmes qui ont passé plus de vingt ans entre mes yeux et mes doigts ou dans le secret de ma boîte à ouvrage, les voilà maintenant qui voyagent de Marseille à Beyrouth, et m’entraînent avec elles. Les voilà, regardées par des gens que je ne connais pas et qui semblent les aimer, en être touchés. »

« Si j’en juge par les dédicaces qu’Emmanuel écrivait pour moi lorsqu’il m’offrait l’un de ses livres, nous avons été amis. D’une amitié tendre, légère et douce, et drôle. Drôle, il l’était, et charmant – d’un charme qui habitait tout ce qu’il écrivait. Bien élevé, courtois, délicat, attentif, il était encore tout imprégné d’enfance et de souvenirs d’école, n’en finissait pas d’évoquer son apprentissage de l’écriture et de la lecture, du latin et du grec, de la grammaire. »

L’homme qui ne voulait pas mourir / Yoram Leker

Max Durant, avocat trentenaire, décide de ne pas mourir. Il cherche toutes les solutions d’immortalité. Son psychiatre se montre sceptique et agacé face à son obsession.

Avec humour, on traverse la vie de Max et sa quête. Après Marianne qui le quitte à cause de ses idées loufoques, comme dormir à la verticale pour réduire le risque de mort, il rencontre Cathy. La jeune femme accepte son idée folle de cryogénisation d’un embryon pour assurer la pérennité de Max. Seulement il n’avait pas prévu de tomber amoureux de Cathy, en phase terminale d’un cancer du sein.

Voici un roman loufoque qui permet de rire de la mort. Les rebondissements font qu’on ne s’ennuie jamais. L’écriture est fluide et les dialogues sont drôles. Bref j’ai passé un très bon moment de lecture.

Replay et podcast de la rencontre VLEEL à venir !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« C’est décidé, je ne mourrai pas ! Trop contraignant… Trop d’incertitudes. »

« – Si j’étais vous dans une vie future, au moins cela aurait le mérite de vous perpétuer. Ce n’est pas si mal pour vous, ça, non ?
Sa réflexion me fit bondir. Qu’est-ce qu’il imaginait ? Qu’il allait me convertir au bouddhisme ?
– Parce que vous pensez que je me satisferais d’être prolongé par quelqu’un d’autre que moi-même ? Ça vous rassurerait de savoir que je vous incarnerais dans une prochaine vie? Imaginez qu’on aille jusqu’à vous délivrer un certificat d’authenticité avec garantie pièces et main-d’œuvre, vous prenez ?
Il adopta l’air fermé auquel il avait recours pour me signifier qu’il n’entendait pas poursuivre la discussion.
– Monsieur Durant, vous savez bien que vous allez droit à l’impasse tant que vous aborderez la mort comme s’il s’agissait d’une option. Il ne s’agit pas d’être pour ou contre la mort, de la craindre ou de la rejeter… la mort EST, un point c’est tout.
– C’est en tout cas ce que vous voulez bien admettre, docteur. Et, à votre décharge, il faut reconnaître qu’elle a toujours été, jusqu’à présent en tout cas, comme tout ce qui n’a été jamais remis en cause… J’espère vous démontrer qu’il y a une fin à tout, même à la mort ! »

« Article 2 : OBJET DE LA CESSION
Le Cédant cède, par la présente, irrévocablement, son âme au Cessionnaire, ainsi que tous les accessoires subséquents – volonté, liberté, dignité –, auxquels s’ajoutent tous les attributs généralement admis à cet égard par la littérature, étant précisé que la liste ci-dessus est indicative et non exhaustive. Pour toute interprétation du présent article, les parties se référeront en priorité à l’ouvrage intitulé Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde. »

« Lorsque le fou soulève une question cruciale pour l’humanité, il serait aberrant de ne pas la traiter au prétexte de la folie prétendue de son auteur. D’ailleurs, la quête de la vérité était le rôle assigné au fou par la littérature, il ne citerait que Shakespeare, excusez du peu. »

« J’appelle les nations du monde entier à se mobiliser contre ce fléau. L’éradication de la mort est affaire de volonté politique. »

Dans le rêve de l’arbre creux / Agnès Clancier

Ce roman d’aventure dresse le portrait d’une jeune Anglaise, exilée dans une colonie pénitentiaire en Australie à la fin du 18ème siècle.

Elizabeth s’évade et tente de survivre dans la nature. La soif et la faim se vont vite sentir. Puis elle rencontre des aborigènes. Elle découvre une autre culture, un autre rapport à la nature. Elle garde toujours en tête son projet de retourner en Angleterre. De multiples rebondissements mènent les lecteurs vers une fin inattendue.

J’ai aimé être plongée dans la vie de cette tribu, à son rythme. Il y a de très belles descriptions de la nature. L’écriture est belle et poétique. Elle s’appuie beaucoup sur les sens. Le vocabulaire est riche. J’ai rencontré plusieurs mots que je ne connaissais pas.

Comme toujours, une sympathique lecture faite grâce au Bookclub VLEEL du mois de juin. Et comme j’aime beaucoup les éditions du Sonneur, j’enchaîne avec la lecture du « Mont des Ourses » d’Émilie Devèze.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« J’ai attendu la nuit. Attendu que s’apaisent les clameurs et les plaintes. Que s’épuise dans les confins du jour le fracas des rixes et des disputes. J’ai guetté le sommeil des prisonniers, des marins et des soldats. Retenu ma respiration pour ne manquer aucun signe, aucune alerte. J’ai compté les pas des sentinelles. Les rondes. Les heures. Attendu encore. Jusqu’à cet instant. Le camp gît, animal monstrueux, sous un édredon de silence qui laisse venir à moi le chuchotement de la forêt. Son appel se faufile à travers les râles et les soupirs, le souffle des corps endormis, les mots brefs échappés des cauchemars. J’écoute son murmure, que fend tout à coup le signal perçant de l’effraie ombrée. Le moment venu. Ce jour qui débute sera le premier jour de ma liberté. »

« J’écoute les voix de la tribu et, peu à peu, mon âme, elle aussi, essaime ses rêves dans les pierres, les grains de sable, les épines de spinifex, l’écorce de l’arbre à pain, les fleurs de l’eucalyptus, dans la mousse de la mare aux poules noires et dans l’ourlet des nuages, glisse sur les écailles du barramundi, palpite dans le cœur des vallées, vole avec les étourneaux dans la rosée du ciel nocturne, épouse ce pays qui m’accueille avec indifférence et générosité. Et le cri du kookaburra, qu’à la colonie nous percevions comme un horrible ricanement défiant notre malheur, n’est ici rien de plus que le rire d’un oiseau. Un écho à celui des femmes et aux clameurs joyeuses des enfants. »

Et nos routes toujours se croisent / Marie Villequier

Étienne, interne en pédiatrie, a choisi le service de réanimation pour son dernier stage. Mais il est contraint de se rabattre sur un autre stage, en onco-hématologie. Il est d’humeur massacrante. Six mois qui commencent mal…

Nous faisons la connaissance de Gabrielle, sa co-interne, l’opposée d’Étienne. Puis de son maître de stage, du personnel du service et des patients. Tous les personnages sont attachants, chacun a ses secrets et ses blessures. Pour Étienne, il digère difficilement le décès de son père suite à un cancer il y a peine quelques mois.

Un roman empli d’émotions et de larmes. J’ai trouvé intéressant le fait de se trouver du côté des soignants, et aussi du côté des familles de patients. Mais le style ne m’a plu. Tout est trop détaillé et expliqué à mon goût ; ce que font et pensent les personnages. Le narrateur omniscient ne laisse pas assez de place à mon imagination. Je l’ai lu presque comme un témoignage mais il s’agit bien d’un roman. L’autrice s’est inspiré de son métier dont on ressent bien les difficultés.

Ce premier roman fait partie de la sélection des 68 premières fois.

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Étienne jette un coup d’œil à sa montre et accélère le pas. En ce triste mois d’octobre, une bise automnale vient lui cingler le visage tandis que les portes automatiques s’ouvrent devant lui dans un chuintement désagréable. »

Les hommes manquent de courage / Mathieu Palain

Jessie raconte sa vie ou plutôt comment celle de son fils de 15 ans, Marco, lui échappe. Il ne va pas en cours, n’obéit à personne, se drogue, fugue.

Un soir, Marco l’appelle et lui demande de venir le chercher à une fête. Cette nuit sera un moment de vérité. L’occasion de raconter les secrets de famille, d’essayer de comprendre les casseroles qu’on traîne, l’héritage familiale.

A l’instar de ses précédents livres, l’écriture de Mathieu Palain m’a happée avec notamment cette urgence à raconter l’histoire vraie d’une femme qu’il a vu pendant 1 an et lui a raconté sa vie. Il a changé les noms et les lieux. Cette femme devient un personnage sous la plume de l’écrivain et journaliste.

C’est un livre dur et bouleversant. Beaucoup de sujets de société sont abordés. Je préfère ne rien dévoiler pour vous laisser découvrir ce roman. Encore une lecture forte proposée par les éditions de l’Iconoclaste.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« C’est une nuit qui remonte à la surface. Je l’enfouis sous des couches de souvenirs, mais elle remonte, elle se fraye un chemin, elle me surprend devant les élèves, en salle des profs, à table au milieu d’une phrase avec des amis, le soir en prenant ma douche, le matin au réveil, assise au bord du lit. »

« A l’âge de 10 ans, alors qu’on se tenait au sommet des escalators de la Fnac Parinor, j’ai lancé à ma mère : « Tu te rends compte, maman, que l’homme de ma vie, il est là, quelque part ? » ça me rend triste d’y repenser. C’est elle qui me l’a mise dans le crâne, cette sale idée. Elle, Andersen, Perrault, Walt Disney, et tous les conteurs d’histoires de filles sauvées par l’homme qui allait donner un sens à leur existence. C’est absurde mais je l’ai encore, ce foutu rêve d’une moitié de moi-même qui serait là dehors, à m’attendre, et quand je regarde la catastrophe qu’a été ma vie amoureuse, je ne peux m’empêcher de penser que ça aurait été moins chaotique sans cette obsession pour le prince charmant. »

« Les histoires de famille, ça ne prend pas l’air à force d’être tues, et ça moisit. Au début, on ne voit rien. Comme un feu sous la terre, on n’interroge pas ce qui bout sous nos pieds, il est encore possible de faire comme si tout allait bien. Mais avec les années, tout le monde sera touché, les vieux chênes, les jeunes pousses, tout le monde en crèvera par les racines. Alors j’ai fini par admettre que ça n’existait pas, les familles sans problèmes, qui s’aiment et se parlent vraiment. Pas seulement de la pluie et du beau temps, du petit dernier qui fait ses dents ou de ce qu’on pense de la Palme d’Or, mais des familles dans lesquelles on ose répondre « non, ça ne va pas » quand la question vient après une longue absence. »

La sélection du Prix Hors Concours 2025

Découvrez les 40 textes sélectionnés par le Prix Hors Concours. Ce prix littéraire met en avant des romans francophones contemporains publiés par des éditeurs indépendants. Bref, des romans qui ne figurent pas dans le top des ventes mais qui méritent le détour ! De belles découvertes en perspectives !

Connaissez-vous les lauréats 2024 ?

  • Le lauréat de la 9ème édition est David Naïm pour L’ombre pâle (éditions de l’Antilope).
  • La mention du public a été attribuée à Bénédicte Dupré La Tour, pour Terres promises (éditions du Panseur).

La sélection 2025

Vous trouverez des ouvrages parus en 2024, 2025 et d’autres à paraître lors de la rentrée littéraire 2025. Personnellement j’ai déjà acheté ou lu certains de ces livres avant de connaître la sélection :

  • Villa Bergamote / Mona Messine (Bouclard)
  • Les béliers / Ahmed Fouad Bouras (Emmanuelle Collas)
  • Fracture(s) / Lidwine Van Lancker (Livres agités)
  • Portrait du poète en salaud / Nicolas Elias (Les Argonautes)

Et certains me font de l’œil et devraient bientôt faire leur apparition dans ma PAL :

  • L’Éden à l’aube / Karim Kattan (Elyzad)
  • Tangentes / Mathilde Hug (Gorge bleue)
  • Highlands / Fanie Demeule (Québec Amérique)
  • Rêve d’une pomme acide / Justine Arnal (Quidam)

Je n’ai pas hésité une seconde à me réinscrire cette année en tant que professionnelle du livre pour participer au vote. Je recevrai un ouvrage de 200 pages contenant un extrait de 3 pages de chaque roman pour me faire une idée des textes. Je voterai à la fin de l’été pour mes 5 finalistes préférés. Ensuite les 5 textes finalistes retenus seront lus par un jury de 5 journalistes, par les lecteurs et les professionnels du livre pour désigner le lauréat en novembre.

Le jury des journalistes :

  • Stéphanie Dupays (critique littéraire pour le journal Le Monde)
  • Stéphanie Khayat (journaliste à Télématin sur France 2)
  • David Medioni (journaliste à Franc-Tireur)
  • Inès de La Motte Saint Pierre (journaliste pour la Grande Librairie sur France 5)
  • Emmanuel Poncet (rédacteur en chef des pages Culture & Tendances de La Tribune Dimanche)

Et vous ?

C’est le moment de vous inscrire pour rejoindre le club ! Vous pouvez aussi participer et voter pour vos 5 romans préférés, retrouvez toutes les informations sur le site : https://www.hors-concours.fr/

Belles lectures et découvertes !

visuel © Hors Concours

Vie de Gilles / Marie-Hélène Lafon

Marie-Hélène Lafon est l’une de mes écrivaines préférées. Je dois avoir tous ses livres dans ma bibliothèque. Je ne rate aucune parution. Dans ce nouveau livre publié chez les éditions du Chemin de Fer, il y a deux nouvelles, « La confession » et « Cinquante ans » qui permettent de retrouver un des personnages de son précédent roman « Les Sources ». Ce prolongement de ce texte autobiographique, est centré sur le frère, Gilles.

On retrouve les thèmes chers à l’auteure : la vie dans les campagnes, le monde paysan, la dureté de la vie, les obligations familiales.

La première nouvelle nous plonge dans l’enfance. Les deux sœurs et le frère vont au catéchisme. Les leçons sont faites par la Nini, longuement détaillée.

La seconde nouvelle se situe plus tard. Gilles a cinquante ans. Sa sœur Claire (Marie-Hélène) vient régulièrement de Paris pour aider à la ferme. Les parents vieillissent. Elle répète les mêmes gestes : le linge à repasser, décrocher les draps et les remettre dans les lits, un coup de balai ou d’aspirateur si elle a le temps. Et puis aller voir le frère travailler, discuter un peu.

La Santoire est toute proche. Claire s’emplit de la nature et des paysages à chaque visite. Les peintures de Denis Laget rehaussent les textes. A l’instar de la couverture, Elles sont composées de bruns, couleurs de la terre.

Un petit bijou, à lire et relire bien évidemment pour la beauté de la langue de Marie-Hélène Lafon.

#lafonmania

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« La Nini n’a pas d’âge, elle est ronde et courte et trotte menu en traversant la place, de l’église à la maison et de la maison à l’église ; elle ne lève pas l’œil et on n’attrape pas son regard, même pendant les leçons de catéchisme qu’elle donne debout tandis que les petits de première année sont assis sur deux bancs, un pour les filles et un pour les garçons, de part et d’autre de l’allée centrale, au premier rang juste devant le chœur et l’autel. »

« Aujourd’hui, il faut y aller. Claire ira aujourd’hui, cet après-midi, elle a prévenu sa mère, elle a téléphoné, elle s’est annoncée, elle a dit, je viendrai vendredi, vendredi après-midi. Vendredi c’est aujourd’hui, il faut y aller. »

Le secret de Tante Dimity / Nancy Atherton

J’ai replongé avec plaisir dans l’univers de Tante Dimity avec ce deuxième tome, toujours teinté de cosy mystery.

Des bribes du premier tome sont parsemées et permettent de comprendre le contexte. Lori a épousé Bill. Un an plus tard, elle organise une seconde lune de miel en Angleterre pour pouvoir retrouver son mari qui est tellement plongé dans le travail qu’ils ne se voient plus. Une affaire importante oblige Bill à annuler ce voyage. Elle part alors avec son beau-père au cottage et elle retrouve son amie Emma.

Mais à peine arrivés, son beau-père disparait en laissant un mot mystérieux. Tante Dimity est de retour pour aider Lori à le retrouver. Nell, la fille d’Emma, accompagne Lori. Elle est un personnage central de cette histoire.

Au menu : des personnages toujours aussi attachants, des secrets de famille, des rebondissements, une enquête, un road-trip, la découverte d’une branche familiale anglaise, des anecdotes qui relient les personnages des différents tomes.

Une lecture-détente parfaite en ces jours fériés !

Traduit de l’américain par Axelle Demoulin et Nicolas Ancion.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Dans les contes de fées, les génies n’accordent jamais que trois vœux. Pour la plupart des gens, ce n’est pas assez. Mais moi à une époque, si j’avais frotté une lampe, j’aurais juste demandé un boulot que je ne détestais pas, un appartement au loyer abordable dans le quartier de Boston qui me rappelait l’Angleterre, le pays que j’adore depuis l’enfance. Sans doute à cause d’un premier mariage désastreux suivi d’un divorce encore plus calamiteux, j’aurais demandé comme troisième vœu une relation saine avec un type qui ne soit ni un salaud ni un menteur et ramasse ses chaussettes pour les mettre dans le linge sale. Personne n’aurait pu m’accuser d’avoir des attentes trop élevées : même mes rêves les plus fous étaient sans prétention. »

Ma grand-mère et le Pays de la poésie / Minh Tran Huy

D’elle j’avais lu « Les inconsolés » en 2020, un coup de cœur pour ce conte dont je ne soupçonnais pas l’influence des contes vietnamiens racontés par sa grand-mère lorsqu’elle était petite.

Dans ce récit, elle rend hommage à sa grand-mère paternelle, exilée du Vietnam en 1976 avec son fils. L’autrice naît en 1979. Sa grand-mère l’élève avec beaucoup de tendresse. La cuisine est très présente dans ses souvenirs. Malgré les années passées en France, son aïeule ne maîtrise pas la langue. Une fois scolarisée, Minh ne parle plus que le français et oublie la langue de sa famille. Les deux femmes sont dans l’incapacité de communiquer. Il n’y a que par les gestes et les sourires qu’elles peuvent se transmettre leur amour.

L’autrice se remémore son enfance, ce que sa grand-mère lui a transmis. Elle évoque les silences autour de l’histoire familiale, notamment la mort de son grand-père paternel. L’écriture lui permet de combler ces vides. Il y a de nombreux très beaux passages que j’ai relevés. Elle parle de son rapport à l’écriture, de son regret que sa grand-mère ne puisse pas lire ce qu’elle écrit. Elle fait le parallèle avec son fils, Paul, autiste.

Avec nostalgie, elle nous ouvre les pages de son histoire familiale, peuplée de contes, de non-dits, de traumatismes mais aussi de beaucoup d’amour. Un livre que je relirai assurément.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« L’enfance est une vieille dame aux mains blanches, aux cheveux lisses et aux yeux sombres. Le chignon fixé par une barrette de nacre, le cou ceint d’un foulard de soie, tu te tiens aux côtés de la petite fille que j’étais. Ayant vécu au rythme de la mousson, dans la lumière aveuglante et la moite chaleur du Vietnam, tu ne t’es jamais habituée au climat français, son soleil timide et son ciel gris, sa bruine et ses bourrasques. Tu as toujours peur de prendre froid et passes ton temps à t’envelopper d’étoles, de châles, d’écharpes. S’y fondent le Chanel N°5 dont tu poses une goutte derrière l’oreille et sur le poignet chaque matin, et l’odeur du lait d’amande douce que tu passes régulièrement sur ton visage. J’adore ces senteurs mêlées. Il me suffit de les respirer pour accéder à un état d’apaisement, d’absolue tranquillité, que j’aurai toutes les peines du monde à retrouver une fois adulte. »

« Tout le temps où tu étais demeurée en France, tu n’avais pas oublié qu’il te restait une tâche à accomplir. Tu gardais en mémoire les deux hommes qui s’étaient évanouis dans l’air d’un matin de printemps, quand tu n’étais encore qu’une jeune femme aux cheveux noirs et aux dents laquées, qui riait haut et travaillait dur en vue d’un meilleur avenir. […] Tu ne parlais pas d’eux, n’évoquais rien les concernant. Pourtant leur souvenir demeurait, tapi sous les couches de silence, suffisamment puissant pour qu’à quatre-vingts ans passés tu aies décidé de revenir dans un pays qui n’était plus le tien, dans l’idée d’arracher leurs dépouilles à l’anonymat et leurs existences à l’oubli. »

« Je n’ai pas eu accès à ces connaissances que l’on n’apprend pas à l’école, mais se transmettent de mère en fille, ou plutôt de grand-mère en petite-fille. Et je ne suis pas certaine que les savoirs sue j’ai acquis grâce à des cours – langues étrangères, piano, violon, danse classique – compensent ce qui me manque, cette aptitude dont je croyais que j’hériterais en temps voulu quand elle demeurera ton apanage, toi qui m’a élevée : le don de créer de la chaleur et du confort pour tous ceux auxquels je tiens. »

« Enfant, on est convaincu que les adultes ont choisi leur vie. On ne s’interroge pas sur les raisons qui les ont conduits à exercer tel métier et à bénéficier de tel statut, cela fait partie de leur identité et du cours des choses. Les ayant toujours connus ainsi, on ne les imagine pas autrement. »

« Tu ne m’as jamais demandé de t’assister dans les tâches domestiques ; tu préférais que je me dédie tout entière à des études. Peut-être espérais-tu qu’en m’épargnant les corvées de vaisselle ou d’épluchage de patates, qu’en ne me transmettant rien de ce que toi savais et sue tu tenais pour négligeable, tu m’offrais une vie aussi différente que possible de la tienne, rompue par les deuils, al guerre, l’exil. Tu ne te doutais pas que tu m’avais donné quelque chose de plus irremplaçable encore que tes soins et le bonheur paisible de ta présence ; une histoire. Voilée, flottante, trouée de non-dits, mais une histoire. »

« Le Vietnam dont je rêvais n’avait jamais existé qu’en moi, nourri de mes fantasmes d’ailleurs, des légendes que j’avais lues, de bribes d’histoire familiale affleurant à la surface d’une mémoire indécise et mouvante quand elle n’était pas niée. »

« Peut-être se met-on parfois à lire, et à écrire, parce qu’il existe un fossé entre la vie qu’on mène et la vie de ceux qui vous ont précédée. Qu’y a-t-il de commun entre toi, paysanne de cœur et d’origine, femme au foyer experte qui se vit dénier le droit d’étudier, puis subit la mort de ses proches, la violence insane de la guerre, le départ pour un pays lointain, et moi, sa petite-fille, citadine que la campagne plonge dans le désarroi, diplômée d’un établissement prestigieux mais dépourvue d’aptitudes domestiques, menant une existence si protégée qu’elle n’a jamais connu que bien tardivement le deuil ? C’est comme si nous nous tenions de part et d’autre du fleuve du temps, de notre mémoire endiguée, séparées par à peu près tout et pourtant liées par le sang, l’amour, cette histoire qui se cache et que j’ai désespéré, un temps, de mettre au jour. »

« Quand on me pose la fameuse question : « Pourquoi écrivez-vous ? », je suis parfois tentée de répondre que je ne sais pas. Qu’on écrit parce qu’on écrit, c’est tout – mais je me retiens, songeant que se réfugier derrière pareil sophisme serait trop commode. Alors je lance des pistes, amour de la fiction, désir de mettre un peu d’ordre dans un monde de désordre, fantasme de vivre plusieurs vies en une, plaisir de mettre au point une belle mécanique, écrire pour mieux lire ce et ceux qui nous entourent, amis et ennemis, parents et enfants, l’amour, la haine, la guerre, la mort… Ce sont des généralités ne venant à l’esprit qu’après coup (ce qui ne les empêche pas d’être vraies), mais elles recouvrent peut-être, inconsciemment, le désir de ne pas m’exposer davantage, de ne rien avouer de raisons plus personnelles, si personnelles que je suis la moins bien placée pour les révéler – un télescope pouvant pointer partout sauf sur lui-même. »

« Lorsque j’écrivais, j’avais moi aussi en tête une personne qui ne pouvait ni ne pourrait jamais me lire, non parce qu’elle ne savait pas lire, mais parce qu’elle ne savait pas lire le français : toi. »

« J’écrivais parce que je n’avais pas d’autre façon de réagir à la confidence que tu m’avais livrée et au silence qui s’en était ensuivi. J’écrivais parce qu’ainsi je n’avais plus besoin de me demander ce qui s’était passé, mais ce qu’il fallait qu’il se passe, ce que je devais imaginer pour que les quelques faits qui m’étaient parvenus, absurdes et terribles, prennent un sens, enfin. »

« Un texte après l’autre, je n’ai eu de cesse de rendre ta présence, la façon dont tu t’étais inscrite en filigrane de presque chacun des événements et surtout des non-événements de mon enfance, ombre douce et discrète planant sur le cours de mes journées dont il me semblait que je ne verrais jamais la fin alors qu’elles ont filé plus vite que l’eau d’un ruisseau. J’ai tâché d’incarner ce que je ressentais pour toi en confiant la plus grande peur qui me taraudait quand j’étais petite fille : que tu meures durant la nuit, l’un des seuls moments où nous n’étions pas ensemble. Je ne m’inquiétais guère de ma propre disparition – comme beaucoup d’enfants, je me croyais immortelle. Vivre sans toi, en revanche, sans tes soins et sans l’amour dont ils témoignaient, me semblait insurmontable. »

« Ce que je n’ai pas dit, en revanche, c’est que toi et moi nous sommes éloignées, et que cet éloignement a coïncidé avec une rupture linguistique. En grandissant j’ai troqué une langue pour une autre, je suis passée du vietnamien grand-maternel au français appris à l’école, pratiqué avec mes camarades de classe puis avec mes parents, qui perdirent l’habitude de s’adresser à moi et à ma sœur autrement que dans l’idiome dans lequel nous évoluions presque en permanence. Vint le jour où j’ai commencé à chercher mes mots en vietnamien ; et, bientôt, celui où j’ai cessé de les trouver. »

« Ce n’est ni mon passeport ni mon lieu de naissance qui ont fait de moi une Française ; mais la langue dans laquelle je réfléchis et réagis, dans laquelle je vois et ressens. » 

« J’ai été pétrie de vos non-dits, ils font partie de moi, j’y évolue tel un skieur qui slalome entre les portes de son parcours, et j’en connais toutes les nuances ; comme je sais distinguer le silence dans mon appartement de celui des bibliothèques où je passais tous mes mercredis et mes samedis après-midi quand j’étais enfant, celui régnant dans la maison de famille de son mari en Ardèche, seulement troublé par le murmure d’une rivière qui coule à quelques mètres de là, celui de Paris pendant le confinement, lorsque aucune voiture ne roulait plus sur les Grands Boulevards, lorsque aucun café ni restaurant n’avait la possibilité d’accueillir un client, et que les oiseaux chantaient alors que Polo traversait en trottinette la place Vendôme ou la rue Rivoli désertées, rasant les grilles des Tuileries closes pour un temps indéfini… »

« Plutôt que de cacher ma peine et d’en avoir honte, j’essaie de la transcender, de la passer à l’or, d’en tirer un peu de beauté et de lumière, d’atteindre cette vraie vie dont parle Proust, la vie enfin découverte et éclaircie, grâce à ces mots que j’écris, ces signes que j’adresse à ceux qui me sont chers et qui sont loin, même s’ils ne semblent ni me voir ni m’entendre, même s’ils ne peuvent ni me voir ni m’entendre, habitants d’une terre dont je demeurerai toujours séparée. »

« Tout s’est dissous. Écrire me permet tout juste d’en garder trace. Poser des phrases, des pensées, des idées, sur ton silence et sur celui de Paul, m’aide à me frayer un chemin dans le chaos, les aléas et la folie du monde tel qu’il va. »

Il était une femme étrange / David Lelait-Helo

J’avais découvert la plume de David Lelait-Helo avec « Je suis la maman du bourreau », roman qui m’avait impressionnée. J’ai tout naturellement emprunté à la bibliothèque son nouveau livre.

Cette fois il nous plonge dans un univers empreint de réalisme magique, tel Gabriel Garcia Marquez, avec des personnages hauts en couleur.

Il y a deux narrateurs, Eusebio, un conteur, et Maria Dolores Pinta de las Aguas Dulces dont il nous conte l’histoire. Elle ajoute des propos ou corrobore la parole d’Eusebio.

Une histoire fabuleuse, que certains auditeurs peinent à croire mais que d’autres valident et appuient par le témoignage d’aïeux.

Dans ce court roman, la figure maternelle est centrale. Tombée enceinte, Maria est éloignée de son village pour ne pas jeter la honte sur sa famille bourgeoise. Elle part en exil de Chipiona à Ampolas. Elle y donne naissance à des jumeaux, une fille et un garçon. Elle rejette son fils qui vit alors une enfance « dévastée », recherchant l’amour de sa mère. La suite de cette histoire, je vous laisse la découvrir pour ne pas divulgâcher les secrets de cette famille.

Les passages sur le pouvoir du conte ont bien sûr parlé à la bibliothécaire que je suis. De plus les livres ont un rôle important dans la vie du personnage principal. J’ai passé un très bon moment de lecture avec cette histoire foisonnante aux magnifiques descriptions.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Les siècles des siècles semblaient l’enlacer. La morte reposait. D’une beauté ancienne et effarante. Étendue pareille à une reine et autour d’elle, en corolle, les plis soleil d’une jupe longue couleur nuit. Un soleil noir et or piqueté des perles rouge sang d’un long chapelet auquel se cramponnait les doigts noués. »

« Les âmes en sont devenues lisses et transparentes, belles mais cassantes comme le verre. Alors heureusement que palpitent les histoires, savamment tamisées sous le grand arbre. D’entre les mots et les soupirs jaillit ce chaos dont les hommes ont tant besoin. Les visages paisibles peuvent à l’envi se tordre, l’effroi s’immiscer, le souffle se raccourcir et la peau frissonner. Le réel se dilate à l’infini pour que paraissent d’autres rivages, délicieusement confus et chavirés. »

« Le vieil Eusebio excelle dans cet art suprême de sculpter la parole. Personne ne sait comme lui recréer un monde et faire se dresser des héros. L’on croit dur comme fer à sa parole et quelques rares incrédules lui reconnaissent au moins une imagination fertile. Et puis peu importe la couleur de la vérité, tant que le conteur charrie les consciences hors de la sempiternelle psalmodie d’Amapolas. »

« La promesse est belle, la nuit sera longue et noire. Dans la douceur du soir, les femmes persuadées de frissonner resserrent leurs châles tandis que les hommes, dans leur folle impatience, frappent du pied la terre battue. Une histoire est un voyage sans bagage. Eusebio souffle dans la grand-voile. L’océan de son récit est un miroir infini où chacun cherchera la trace de son propre reflet. »

« Dès les premières heures de sa vie, le fils paya à prix d’or une faute qui n’était pas la sienne. Mais plutôt celle d’un fantôme de père. Un dénommé Diego dont la mère ne prononcerait jamais le nom mais se rappellerait éternellement le regard de velours et les muscles secs. »

« L’autre éblouissement de mon enfance fut les livres. Ils étaient le sang de ma mère, son trésor de guerre et le tribut de son exil. Je saurais bien plus tard comment elle les avait soutirés à ses parents en compensation des liens rompus et des racines arrachées. Peu importait qu’on la bannît on lui souhaitât la solitude et chagrin éternels puisqu’elle emportait mille mondes et toute la connaissance. Ses livres devinrent les miens, à la nuit tombée sous le drap ou l’après-midi au fond du jardin, car elle me les interdisait tandis que ma sœur, elle, était encouragée à s’y plonger. »

« Au fil des lectures interdites, mon enfance se déroba en d’innombrables pays imaginaires, et je voyageais avec délectation par le temps, le monde et, sans le savoir, jusqu’au cœur des êtres. Je ne choisissais pas les livres pour leur titre ou leur sujet, je les accueillais dans l’ordre auquel ils se présentaient à moi sur les rayonnages de l’immense bibliothèque. Celui savamment pensé par ma mère. Ma lecture achevée, je rangeais le livre puis empruntais son voisin avec la prudence et la souplesse d’un félin. Je ferais ce même geste des centaines de fois, tout en veillant à combler plus ou moins adroitement l’espace laissé par celui que j’avais emprunté. Je tremblais toujours que ma mère découvrît la supercherie, ce fut inévitablement le cas, je surpris même à plusieurs reprises son regard inquisiteur, mais jamais elle ne l’évoqua ni ne m’accusa. Celle qui m’imputait toutes les calamités en ce bas monde avait-elle pressenti qu’on ne peut lutter contre cet envoûtement qu’est la lecture ? »

« La matière des histoires est hautement inflammable et le danger ne s’éloigne que si la vérité l’emporte, que si les preuves sont irréfutables. La pérennité d’une histoire réside dans ce qu’elle est crue et vécue. Si le doute vient à la fissurer, elle se rompt, s’écoule alors un torrent de boue. »

« Eusebio se régale de cette épouvante qui recouvre les visages de son assemblée. Les femmes baragouinent de maladroites patenôtres, se signent jusqu’au tournis, poussent de petits cris d’oiseaux blessés, convoquent le Ciel. Cette surenchère de bondieuserie lui confirme qu’il a visé dans le mille, ils sont ferrés. Il n’a pas dit son dernier mot, et la nuit n’a rien perdu de ses ténèbres. »