Contes du perroquet / Ziay-ed-Din Nakhchabi et Mohammed Qaderi

Un prince nommé Meïmoun épouse une belle jeune femme, Khodjesté. Il lui offre un perroquet, qui parle et qui est surtout très intelligent. Meïmoun part en voyage pour un moment et dit à Khodjesté de toujours demander conseil au perroquet. Une fois le prince parti, la jeune femme tombe amoureuse d’un prince étranger et désire rejoindre cet homme pendant la nuit. Elle prend conseil auprès du perroquet. La réponse ne lui convient pas alors elle décide d’aller trouver la femelle du perroquet. Mais celle-ci lui donne la même réponse, de ne pas se compromettre. Prise de colère, elle tua la femelle. Le perroquet, ne voulant pas subir le même sort que sa compagne, ruse. Chaque soir, quand Khodjesté vient lui demander la permission de rejoindre son amant, il lui raconte une histoire pour la détourner de la tentation. Les contes retiennent son attention et comme le temps passe, elle manque son rendez-vous amoureux chaque nuit. Le perroquet offre ainsi au lecteur 35 contes avant que Meïmoun ne rentre et que ce livre se termine mal… pour qui ? A vous de lire ces histoires pour le savoir !

La 4ème de couverture dit qu’il est un « pendant des Mille et une nuits et un des livres les plus lus dans l’Inde musulmane et l’Iran ».

J’apprécie la lecture des contes et ce recueil est très réussi. Je vous le recommande. Il peut se picorer au rythme d’un conte par soir, comme Khodjesté !

Cette lecture me permet de cocher l’avant-dernière case de mon challenge de l’été VLEEL, celle de la littérature du Moyen-Orient.

Contes traduits du persan par Émilie Muller

Note : 4.5 sur 5.

Conte 10
La fille du marchand et le chacal
Quand le soleil se fut couché et que la nuit arriva, Khodjesté, le cœur rempli de chagrin, vint auprès du perroquet pour lui demander la permission désirée et lui dit : « J’ai une grande confiance dans ton intelligence. C’est pourquoi je viens te trouver chaque soir. Si maintenant tu ne veux pas me donner un bon conseil, quand le donneras-tu ? Et si maintenant tu ne veux pas venir à mon secours, quand y viendras-tu ? » Le perroquet répondit « c’est à cause de toi que je me sens cette douleur au cœur et, tant que je vivrai, je n’en serai pas délivré. Chaque soir je te dis : « Va donc trouver ton ami. » Mais c’est toi qui tardes et qui écoutes mes histoires. Pour que ton secret ne soit pas connu, je veux t’enseigner un stratagème de sorte que tu sois protégée contre tous les ennuis et toutes les humiliations qui pourraient te toucher. Je ferai comme ce chacal qui a fait connaître une ruse à la fille du marchand et qui lui a donné un bon conseil. »
Khodjesté demanda : « Quelle est cette histoire de la fille du marchand et du chacal ? Raconte-la-moi sans rien oublier. »

Péquenaude / Juliette Rousseau

Entre roman et essai, j’avoue n’avoir pas tout compris à ce livre hybride. Par moment très poétique, il relève assurément de l’intime de l’autrice, de son rapport à la terre, celle de la campagne bretonne de son enfance où elle revient quelques années plus tard. Le retour à la terre.

J’avais lu son précédent livre, « La vie têtue », également publié dans la collection « sorcières » de Cambourakis. J’ai à nouveau relevé de nombreuses belles phrases, à lire ci-dessous.

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Il fait sombre quand je me lève. Après avoir allumé le feu, je me glisse dehors pour sentir l’air. Dans la masse obscure des arbres devant moi, une hulotte mâle rappelle que la nuit n’est pas finie. Puis l’ânesse, qui m’aura sentie, se met à braire. Mélodies du quotidien et des transitions, de la nuit vers le jour, d’une saison vers l’autre. »

« A moi qui disais régulièrement qu’en revenant habiter les lieux de mon enfance j’avais le sentiment d’être descendue dans la fosse à lisier, il me semble qu’on m’a finalement prise au mot. »

« A l’examen il y a les mots : péquenaud, plouc, beauf, cul-terreux. Campagnard. Je remarque : même dans les insultes, je n’existe pas. Mais en les féminisant, je glisse une première pierre à l’édifice du retour. Péquenaude. Un vent chaud dans les troènes, une haleine de stabule. Il faut savoir de quelle rugosité on émerge, pour en sentir le goût en bouche. »

« Se revenir, finalement, ce n’est qu’une histoire de liens : défaire ceux qui nous entravent, renouer ceux qui nous furent arrachés. Voilà, j’apprends à détricoter, retricoter. Encore une affaire de femme. »

« Enfant, ils te planteront dans le corps des gestes racinaires auxquels il te faudra ensuite survivre, jusqu’à transmettre, à ton tour, ton lot d’embourbement et de lumière. On appelle peut-être ça tenir sa lignée. »

« Derrière chaque mot que l’on couche, la mémoire de son cheminement, qui est aussi la mémoire d’un coût. Des sacrifices. La péquenaude en moi ne pardonne pas à l’écrivaine sa futilité. »

« La poésie vient en jaillissant. Elle a ce pouvoir de défaire les barrages, de révoquer les entraves. Elle sait entendre et traduire ce que disent les corps et la terre quand on les laisse parler. Je m’en saisis pour tenir l’inventaire des moments où la matière, qu’elle soit terrestre ou humaine, se raconte elle-même. Sans interruption, rendue à son règne. »

« Sur la terre brûlante la pluie jetée exhale les douceurs enfouies. Quand il pleut l’été sur la terre c’est toute la tendresse accumulée ici depuis l’enfance qui revient, vaporeuse et saisissante. »

L’homme qui n’aimait plus les chats / Isabelle Aupy

Sur une île où tout le monde se connaît, on s’aperçoit que les chats ont disparu. Après ce phénomène inexplicable, des fonctionnaires arrivent et remplacent les chats par des chiens qu’on appelle des chats, totalement absurde. Certains, comme notre narrateur, font de la résistance. Il ne veut pas prendre de chien. Mais à force de parler et d’argumenter, il se laisse embrouiller l’esprit.

Sorte de conte ou fable dystopique qui n’est pas sans rappeler Matin Brun ou 1984.

Un court roman de 122 pages qui interroge notre liberté, notre libre arbitre, nos besoins par rapport à nos désirs, l’uniformisation de la société, le choix des mots (langage) et la manipulation des populations. Ce premier roman se lit très facilement. Avec un ton très doux, une poésie et une musicalité dans les phrases, c’est une très belle lecture que je vous recommande.

Et je coche la case « un roman insulaire » du challenge de l’été VLEEL !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Imagine une île avec des chats.
Des domestiqués, des pantouflards et des errants, qui se baladent un peu chez l’un, un peu chez l’autre, pas faciles à apprivoiser, mais qui aiment bien se laisser caresser de temps en temps. Et puis aussi, des qui viennent toujours quand on les appelle, des qui s’échappent la nuit pour funambuler sur les toits, d’autres qui rentrent au contraire pour se blottir contre soi.
On ne trouvait pas de chiens sur cette île, enfin si peu que ça ne comptait pas. Ils s’avèrent utiles, mais c’est vrai qu’ils sont contraignants. Faut s’en occuper, les promener, les dresser. Ils sont dociles et sympas, bien sûr, et je n’ai rien contre, mais franchement, moi je suis un homme à chat. J’aime leur indépendance, leur indifférence aussi. A l’époque, j’aimais surtout l’idée qu’ils venaient à moi quand ils le voulaient, d’égal à égal, pas par fidélité, habitude, ou parce qu’ils ne savaient pas où aller. Et sur notre île, on avait des chats, beaucoup de chats.
Puis ils ont disparu, sans qu’on le voie vraiment d’ailleurs… »

« Les chats pour nous, c’était comme la liberté, c’est quand on la perd qu’on se rend compte qu’elle manque. »

« Je suis resté là, un bel idiot, à la regarder faire. Elle ne disait rien, elle inspectait la maison comme si elle avait l’intention de l’acheter. Elle a même ouvert les placards. De temps en temps, elle me souriait. Moi, je devais avoir une tête de hareng. Le vieux du phare me comparait toujours à ça quand je tournais en rond comme un poisson qui avait perdu son banc. Ben là, tout pareil. »

Lorraine brûle / Jeanne Rivière

La narratrice vit à Metz. Elle a un fils de 12 ans, Tarzan. Elle est séparée du père. Elle travaille à Nancy et donne des concerts. Il parle aussi de ses cochons d’inde.

Elle est entourée de personnes plutôt paumées, portées sur l’alcool voire les drogues. Certaines sont adeptes des soirées BDSM. D’autres apprennent une maladie, un cancer.

Ce premier roman est un récit à la première personne. On entre dans l’intimité et les pensées de la narratrice. Elle a peur de la mort, de perdre des êtres chers. Chaque chapitre se clôt par une phrase en lien avec la natation ou la piscine. Ce lieu semble permettre à la narratrice de se ressourcer, de retrouver son calme dans le tourbillon de ses pensées angoissantes.

J’ai trouvé ce roman intéressant car au-delà des conditions sociales de Lorrains en marge, il y a une voix singulière, celle de l’autrice, à la fois poétique et crue. Elle a le sens de la formule ou des punchlines. On ne peut s’empêcher de penser à Nicolas Mathieu, qui est d’ailleurs cité dans le roman. Elle évoque la maternité, l’amour, le corps de façon directe.

Une voix et une plume à découvrir !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« Je suis née à Metz en même temps que le sida et l’arrivée de la gauche au pouvoir. Les années 90 ont laissé leur empreinte sur moi : j’aime danser des slows et rouler des pelles. Je fais de la batterie dans des groupes plutôt punk, je prends le train pour aller travailler au bureau 48 et je m’occupe de mon enfant. Je vis dans la Lorraine sinistrée et peu attrayante mais on y trouve une énergie du désespoir. Ici, on est connus pour organiser des concerts sauvages sous le pont de l’A31, on se vautre dans nos histoires consanguines et comme dirait mon copain Bruno on partage tous la même souche de chlamydia. C’est insupportable et réconfortant. »

« Emma, c’est du Baume du Tigre. Le rouge. Sa présence te répare mieux que Carglass quel que soit ton problème. Peine, moteur, rouage, angoisse ou nausée. En plus, en ce moment, elle se forme l’hypnose. »

« Évidemment que j’ai honte de ce que je dis. De presque tout.
Mais si je réfléchis à ça j’écris rien. Et je crois qu’il faut écrire ce qui nous fait honte. Faut parler des eaux usagées et des descentes d’organes. Tant pis pour la peur d’être monstrueuse et rejetée. Si personne dit rien, si tout le monde fait semblant, nos évidences seront faites de mensonges. »

« On vit tous dans des bulles parallèles et chaque existence est tragique. »

La Belle et la Bête / Jul

Je cherchais une lecture pour le challenge de l’été VLEEL, un livre censuré ou interdit, et je me suis dit que c’était l’occasion de lire le conte de la Belle et la Bête revisité par Jul. Ce livre devait être offert à tous les élèves de CM2 et au dernier moment l’Éducation nationale a fait machine arrière et annulé l’impression. Quelques mois plus tard il est édité par les éditions du Grand Palais et Réunion des musées nationaux (RMN). Il est donc disponible en librairie.

Je l’ai acheté et lu et je ne comprends pas qu’il y ait eu une telle polémique autour de ce livre. Je l’ai fait lire à des collègues bibliothécaires qui ne comprennent pas non plus.

Je vous donne le lien vers un article de France Info qui résume bien toute cette histoire. Et pour dire les choses rapidement, le ministère pense que les enfants auraient dû être accompagnés dans cette lecture par un enseignant et qu’il n’est pas adapté à une lecture en autonomie.

https://www.franceinfo.fr/societe/education/une-version-moderne-de-la-belle-et-la-bete-heurte-l-education-nationale-au-point-qu-elle-decommande-800-000-livres-de-ce-conte-illustre-par-jul_7139835.html

Pour ma part je pense qu’il y a toujours plusieurs niveaux de lecture et que chaque enfant comprend un livre différemment d’un autre enfant. Et ce n’est pas grave. La lecture reste une activité solitaire et intime, liée à l’expérience de chacun. A 10 ans, ils sont capables de lire une histoire avec un père alcoolique et ils fréquentent déjà les réseaux sociaux.

Par contre j’ai été gênée dans ma lecture par les allers-retours entre le texte du conte traditionnel et la version plus moderne. Le père conduit une voiture et la page suivante sa voiture est devenue un cheval. J’aurais préféré que le conte soit totalement moderne et ancré dans notre société actuelle tout du long.

Quelqu’un l’a lu ? Qu’en avez-vous pensé ? Je suis curieuse de vos avis.

Note : 4 sur 5.

Viande / Martin Harnicek

Attention, pour lecteurs avertis, il s’agit d’un roman d’horreur où les hommes mangent leurs semblables. Vous voilà prévenus !

On suit le narrateur, qui n’a pas de nom, dans sa quête pour survivre. Il vient de perdre sa maison ou plutôt la maison où il vivait avec d’autres personnes. Et quand on n’a pas de logement, on ne reçoit pas de tickets. Ces tickets permettent d’acheter de la viande ou du combustible pour cuire sa viande. Il n’y a plus rien d’autre à manger. Pas d’animaux ni de plantes.

Ce personnage n’est franchement pas attachant. Dans cette ville il faut respecter un certains nombre d’obligations qui engendrent une insécurité permanente. On peut être dénoncé pour abattage au noir par exemple ou arrêté pour tentative d’abattage à tout moment. La police circule de jour comme de nuit. Elle est présente également dans la halle, la boucherie officielle pour acheter de la viande. Il y a la 1e, 2e et 3e classe (celle des pauvres). La viande fraîche arrive en 1e classe puis après quelques temps va en 2e pour finir en charogne en 3e. Pour parcourir les étals de la halle, vous devez être en possession d’un ticket. Si vous êtes contrôlés sans ce précieux billet, la police vous tue de suite et vous allez directement chez les bouchers de la 1e classe. Dans la halle il y a aussi les tires-au-flanc qui peuvent dénoncer les personnes hors-la-loi.

Bref tout est prétexte à fournir de la viande humaine pour la halle. Ce court roman de 133 pages aborde la question du bien et du mal, notamment avec sa fin mais je ne vous en dis pas davantage.

La couverture est rouge, ainsi que les tranches, qui rappellent le sang. J’ai pensé à « Matin Brun » de Franck Pavloff sur le thème du régime politique extrémiste et de la dénonciation.

Ce livre est paru pour la 1e fois en 1981, inédit en France, publié en 2024 par les éditions Monts métallifères dans la collection Pb82 qui se définit comme du feel bad qui fait réfléchir et je valide totalement cette formule. « Cette collection est dédiée aux fictions sombres, glauques, violentes, plombantes, qui explorent les galeries les plus noires de l’existence humaine. »

Si vous aimez les lectures qui bousculent ou tout simplement la littérature d’horreur, ce livre est pour vous !

Il est traduit du tchèque par Benoit Meunier.

Et je coche la case « un titre commençant par V comme VLEEL » du challenge de l’été VLEEL

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« C’est un fait : il était tout à fait déraisonnable de ma part d’entrer dans les halles. J’aurais dû m’en rendre compte dès mon arrivée, m’en rendre compte et partir. Du reste, ça m’est sans doute venu à l’esprit, mais la faim, la fatigue et le désir de me déplacer au milieu de ce déluge de viande étaient plus forts que toute considération rationnelle. »

« Les halles ne fermaient jamais. Il fallait qu’elles soient sans cesse en activité car il était nécessaire que la viande fraîche abattue se retrouve sur les étals de première classe. Même si les personnes qui venaient de nuit pour s’y procurer de la viande étaient rares, celle-ci était acheminée en permanence, les policiers abattant tout autant de nuit que de jour. »

« Je savais donc que je pourrais me reposer dans l’enceinte des halles ; cependant, par peur d’un contrôle et d’un abattage éventuel, j’avais peur d’y entrer sans avoir au moins un ticket sur moi. »

« Une douce odeur de viande en décomposition me frappa les narines, cette viande à laquelle je n’avais pas droit et pour laquelle il m’aurait fallu posséder au moins un ticket.
Fasciné, je scrutai les étals couverts de plusieurs couches de nourriture, les bouchers qui séparaient les uns des autres les morceaux d’un geste expert avant de les donner à ceux qui avaient des tickets, à ceux qui avaient le droit de manger et de se loger. La faim me torturait tant que j’aurais pu manger n’importe quelle viande crue et nauséabonde, alors qu’en temps normal, je ne l’aurais ingurgitée que cuite, et avec dégoût. »

Corps de ferme / Agnès de Clairville

L’autrice réussit à raconter la vie d’une famille d’agriculteurs à travers le regard et la voix de ses animaux : la vache pie noir, la chienne épagneule et le chat tigré. Ce procédé permet de voir ce qui se passe partout, dans la maison avec le chat, à l’extérieur avec la chienne et la pie avec de la hauteur un peu plus tard.

Le début peut être déroutant car la naissance des petits est plutôt abstraite. En tout cas l’écriture est intéressante. L’autrice a la capacité de se mettre à la place d’un animal et de décrire ses sensations.

Au fur et à mesure de la lecture, les secrets et surtout le drame qui se joue au cœur de cette ferme émergent doucement. J’aurais aimé parfois que le rythme s’accélère. Mais le roman suit le rythme de la ferme avec la traite du matin et du soir, les naissances, etc. C’est le cycle de la vie. On accompagne les animaux de leur naissance à leur mort.

Il n’y a aucun prénom : le fermier/le maître, la fermière/la maîtresse, le fils/l’enfant. Le fils aîné est l’héritier, celui qui reprendra la ferme et qui va à la chasse avec le père. Il n’a pas le choix de son avenir. Quant au cadet, il est maltraité par son frère. C’est un peu le mal aimé, le petit dernier dont on ne sait pas quoi faire. Et puis il y a les difficultés liées au métier d’agriculteur, financières, les normes sanitaires, etc. Tout paraît réaliste et décrit avec justesse.

Ce roman chorale se déroule en 10 parties sur 15 ans. Il débute par le chœur des porcelets. Ensuite, comme dans un puzzle, les témoignages des différents animaux donnent des indices sur le drame qui arrive.

J’ai pensé à Marie-Hélène Lafon à l’évocation de la campagne et de la vie à la ferme, mais aussi à Claudie Hunzinger pour la relation entre les hommes et les animaux.

Une lecture que je vous recommande si aimez les romans originaux !

Et je coche la case « un roman sous pseudonyme » du challenge de l’été VLEEL !

Note : 4 sur 5.

« La vache pie noir
On n’entend rien. Ma piscine chaude flageole. Deux pas lourds, puis ça s’arrête. Une chaleur se colle à la piscine, d’un côté. On la rejoint. On se frotte contre l’autre boule. Tiède comme moi. On se frotte à travers nos piscines. Je tète l’eau. Son goût sucré. Je m’endors. Les poches autour de moi grondent, se gonflent, se dégonflent. On est bien. »

La foire aux immortels / Enki Bilal

Cette BD a été publiée en 1980. Elle nous projette dans Paris en 2023. Le fascisme est au pouvoir en la personne du gouverneur Jean-Ferdinand Choublanc. Paris est divisé en deux arrondissements, au centre les plus favorisés, autour les exclus de la société. Au-dessus de Paris, un vaisseau en forme de pyramide stationne. Les dieux égyptiens négocient une grande quantité de carburant avec le gouverneur. Les jeux de pouvoirs sont au cœur de cette BD. Les femmes sont totalement absentes, reléguées au rôle de « reproductrices ». Des articles de journaux alternent avec les planches.

Arrive un personnage imprévu, Alcide Nikopol. Il avait été envoyé dans l’espace en 1993 en état d’hibernation, jugé pour désertion. Horus décide de prendre son corps pour amorcer sa vengeance.

Un univers sombre et violent, avec des bulles denses et un dessin incroyable qui en font un classique. Il s’agit du premier volet d’une trilogie dont je poursuis la lecture.

Et je coche la case « un livre publié l’année de ta naissance » du challenge de l’été VLEEL !

Note : 4 sur 5.

Le vieux et autres nouvelles / Jean-Paul Didierlaurent

J’avais beaucoup aimé le roman du « Liseur du 6h27 », je n’ai pas hésité à lire ce recueil de nouvelles de cet auteur disparu trop tôt.

Ce sont 5 nouvelles issues du recueil « Macadam ». Elles ont toutes été primées lors de concours de nouvelles et ont révélé le talent de Jean-Paul Didierlaurent.

Les histoires sont bien menées avec des dénouements ou chutes souvent inattendues. C’est drôle ou satirique. L’écriture est vivante et imagée. L’auteur a assurément le sens de la formule.

Voici un résumé en une phrase de chacune des nouvelles. Un soldat allemand blessé en Pologne enlaçant un arbre. Un enfant qui attend le retour de son père. Un vieux, obsédé par la graphologie, collectionne les listes de courses égarées sur la place du marché. La vie pas banale d’une maison de retraite. Une querelle de clocher, les églises catholiques et protestantes n’indiquent pas la même heure et perturbent tout un village.

Une sympathique lecture à petit prix à glisser dans son sac cet été !

Ce livre de 77 pages me permet de cocher la case « un poche de 200 pages max » du challenge de l’été VLEEL !

Note : 4.5 sur 5.

Extrait de « Le vieux » :
Sur le tableau noir accroché au mur, était inscrit le menu du jour. Andouillette sauce moutarde, pommes vapeur, tarte de saison. Le vieux ne put s’empêcher de sourire. La main qui avait tracé ces mots était nouvelle. Un stagiaire, sûrement. Bien que d’apparence anodine, l’écriture laissait apparaître par endroits des failles, des anfractuosités par lesquelles il glissa son esprit pour analyser la personnalité de son auteur. Les points sur les lettres i des mots andouillette et saison étaient décalés sur la droite. Les boucles des s et des e étaient entrouvertes. La plongée des traits finaux des trois m contenus dans le texte témoignait des difficultés que devait surmonter la personne pour rester à la hauteur de son travail. Mais c’est sur le p que le vieux porta principalement son attention. Il aimait le p, le vieux. On pouvait lire énormément de choses dans la seizième lettres de l’alphabet. Selon son inclinaison, sa forme, liée, en V, en bâtonnée, sa taille, il était souvent bavard, le p. Ici, celui du mot pomme voyait son arcade, en retrait et dissociée de la hampe, couper le jambage au derniers tiers, contrairement au p de vapeur dont l’arcade, elle, se trouvait légèrement dissociée du corps de la lettre. Pressé d’en finir, le marmiton, songea-t-il. L’écriture, que l’on devinait appliquée au début, était plus spontanée sur la fin. Plus lâche aussi. Le type qui avait écrit ça manquait d’assurance et de constance, à n’en pas douter. Au final, une graphie fadasse d’un être sans intérêt à ses yeux.

Extrait de « Brume » :
Ma voisine de droite geint. Le pain est trop dur, le beurre trop mou. La confiture trop sucrée. J’ai envie de lui dire qu’elle est trop geignarde mais j’avale ma phrase avec le verre d’eau posé devant moi et les trois petits cachets qu’il me faut prendre tous les matins de peur de ne pas pouvoir assister au prochain lever du soleil, s’il daigne bien faire l’effort de pointer son nez. Une pilule rose pour la tension, une blanche pour la thyroïde et une bleu clair pour je ne sais plus quelle autre malédiction que la vieillesse a inventée pour nous égayer l’existence. Certains ici ont droit à toutes les couleurs de l’arc-en-ciel et passent plus de temps à ingurgiter la ribambelle de cachetons posés devant eux que la tranche de pain tartinée avec l’ersatz pâlot à zéro pour cent de matières grasses qui tente de se faire passer pour du beurre ! Ici, tout est à zéro pour cent. Ils veulent que l’on meure en bonne santé. Cette nuit, il y a eu un nouveau départ. Aux Glycines, le mot « décès » est soigneusement proscrit. Toujours cette fichue persistance à ne pas oser affronter la mort en face, même ici, où elle a ses quartiers et où l’on peut la croiser à tout instant ! Alors on tourne autour, on fait des ronds de jambe et on l’habille de beaux mots comme « départ ». J’aurais aimé pouvoir vous dire que l’atmosphère qui régnait ce matin dans le réfectoire était au recueillement mais il n’en était rien. Les bruits de succion et de mastication humide de mes congénères semblaient juste un peu plus discrets qu’à l’accoutumée. Les bouches peut-être moins avides. Les coups d’œil plus furtifs, les tintements de couverts un soupçon plus feutrés. Le seul signe extérieur de l’absence était cette place libre qui attirait tous les regards : la chaise vide de Marcel Garnier qui faisait comme une béance intolérable au milieu du réfectoire !

Mont des Ourses / Émilie Devèze

Ce court roman de 89 pages nous plonge dans le quotidien d’une adolescente, Hazel. Elle vit en caserne de gendarmerie avec son père, Jean-Code, qui ne la comprend pas du tout. Il vient d’être muté à Ici, un village de montagne difficile à trouver sur une carte et tout aussi difficile à intégrer. Les mœurs y sont quelque peu particulières.

Un meurtre vient d’être commis à Ici. Le père d’Hazel est sur sa première affaire. On peut dire qu’il patine dans la semoule. Hazel mène son enquête de son côté et se fait de nouveaux amis, des humains mais aussi des animaux. La nature est très présente dans ce livre.

Ce conte éco-féministe est toujours dans le mouvement. Il dénonce avec dérision le patriarcat et les inégalités. Une lecture qui fait du bien et célèbre l’imaginaire. J’ai pensé à Matilda de Roald Dahl par moment.

J’entame ma première grille du challenge de l’été, puisque le Bookclub VLEEL du mois de juin est dédié aux éditions du Sonneur !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Hazel s’entendait avec les bêtes. C’était de son âge, paraît-il. »

Le chien de Cousin-Berger qui se désaltérait au ruisseau donna l’alerte. Son maître rendit compte de la découverte au maire, « j’ai trouvé la mort, deux fois ». Les hommes échangèrent un regard d’effroi. Deux des leurs avaient peut-être pris du plomb dans la tête. Cousin-Maire convoqua ses administrés. Il les compta. Il n’en manquait qu’un. « Ça n’a pas de sens » jaugea Cousin-Vigile. La vieille Ursula demanda la parole, l’élu la lui refusa. Il recompta. Ça ne tombait jamais pile, « bougre de science ». Il fit apporter de la peinture blanche. Chaque cousin compté trempa sa tête dans le bidon. Cousin-Maire y voyait enfin clair. Il atteint 182. Il ne restait plus qu’Ursula et lui. Il la pointa, « 183 », puis désigna l’acrylique. Elle refusa, « tête de lard, c’est toi que tu oublies de compter depuis le début ». L’assemblée de têtes blanches s’esclaffa. Cousin-Maire plongea sa bobine dans la peinture, « histoire d’être bien sûr ».