J’avais découvert Marcia Burnier grâce à la sélection des 68 premières fois pour son premier roman, « Les orageuses » qui m’avait impressionné. J’ai donc été ravie de la retrouver pour un second roman avec une ambiance et un thème différents mais le même coté militant et la même envie de transmettre une histoire, un message.
Cette fois-ci on suit le quotidien d’Erin qui a fui Paris pour s’installer dans les Pyrénées avec sa chienne. Erin fuit une relation toxique, un passé. Elle a utilisé ses dernières forces pour rompre avec son conjoint qui exerçait une emprise sur elle. Désormais chaque geste et surtout chaque décision lui pèse. Elle est dans une sorte de brouillard permanent l’empêchant d’avancer, une dépression en somme.
Elle fait des promenades avec sa chienne. La nature est très présente et ressourçante. Elle repense à son enfance passée au pied d’une montagne. Peu à peu elle renoue avec la randonnée, l’escalade.
Autour de sa maison tourne un chat qu’elle apprivoise. Les relations avec les animaux ont une belle place dans ce roman. Elle a peu de contacts avec les habitants du village mais à la suite d’un événement elle se lie avec une femme, Janine. Toutes deux sont des êtres solitaires.
Publié dans la collection « Sorcières » de Cambourakis, qui me plaît décidément beaucoup, il est magnifiquement illustré par Géraldine Alibeu.
J’ai apprécié le rythme lent du livre permettant d’observer la nature comme Erin mais aussi d’écouter Erin, de la voir tout doucement se reconstruire. Si vous aimez les livres avec une belle sensibilité, celui-ci est fait pour vous !
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : « – Tonnerre, t’es où ? » Erin siffle tant bien que mal, avec ses deux doigts, comme sa mère le lui a appris. Elle est emmitouflée dans une doudoune foncée, son bonnet descendu jusqu’aux yeux aplatit sa frange, et elle espère que sa chienne va réapparaître vite, avant qu’elle crève de froid au milieu des bois. »
« Elle sent le nœud se former dans son cerveau. Aussi stupide que ça puisse paraître, Erin ne sait pas si elle doit aller chercher du pain maintenant puis passer à la poste chercher le paquet ou l’inverse. Elle revérifie les horaires d’ouverture de la poste et de la boulangerie qu’elle connaît déjà très bien. Elle demande à Google Maps le temps du trajet qu’elle a pourtant fait l’avant-veille. Elle est figée. Son incapacité à prendre une décision s’est aggravée au fil du temps. Prendre une douche, ne pas la prendre, se les laver les cheveux ou non, passer au supermarché avant la poste ou l’inverse, prendre le vélo ou le métro, tout est prétexte à l’indécision. […] L’heure tourne, elle trouve qu’on se rapproche dangereusement de la fermeture de midi. Elle devrait y aller maintenant mais bouger lui semble impossible. Elle se parle, elle s’insulte, elle se cajole, allez lève-toi, bouge-toi, allez, prends tes clés, allez allez, tout va bien se passer. Briser ce cercle lui demande un effort mental considérable. »
« Elle trouvait que fuir demandait moins d’énergie que se battre. Désormais elle doute : est-ce qu’on fuit pour éviter de souffrir ou pour se raccommoder en silence sans troubler personne ? »
« Quand elle l’avait quitté, elle était épuisée. Elle s’était retrouvée à devoir éprouver le quotidien avec personne d’autre qu’elle-même. Elle avait tâtonné, sans savoir si les décisions qu’elle prenait étaient les bonnes et chaque erreur la voyait s’effondrer, comme la preuve irréfutable qu’elle n’était pas capable de vivre par elle-même. »
« -Tu connais le mythe de Sisyphe, Erin, non ? Le rocher qui dégringole de la montagne et qu’il faut remonter, encore et encore ? La vie c’est ça. C’est une suite de remontées et de dégringolades, de refuges au milieu qui redonnent de la force, de désespoir quand on voit la pierre rouler à toute vitesse vers le bas, qu’elle nous échappe des mains et qu’on ne peut rien faire. Des deuils il y en aura d’autres, beaucoup d’autres, et dans ta vie tu vas pousser cette pierre encore souvent. Des fois, sur le côté, il y aura des gens pour t’encourager, mais tu seras toujours seule à t’arcbouter dessus, remplie d’énergie pour la rapprocher du sommet, tu hurleras encore quand elle t’échappera des mains parce que tu auras glissé, mais tu finiras par t’habituer, par apprécier la montée, par la trouver belle, sans te préoccuper du sommet. »
Ce roman nous plonge dans une période bien précise de l’histoire de la Guadeloupe, l’été 1976, où la Soufrière se réveille et menace les habitants de Basse-Terre, les obligeant à se réfugier dans l’autre partie de l’île, Grande-Terre. D’un côté, Haroun Tazieff rassurant et de l’autre, Claude Allègre, alarmiste et conseillant l’évacuation.
L’autrice nous raconte l’histoire d’Eucate, une vieille femme qui ne veut pas quitter sa case, qu’elle a construite sur les pentes du volcan. Ce sont ses racines. D’ailleurs elle évoque ses souvenirs, les épreuves qu’elle a vécues. Elle n’a pas eu une vie facile. Jeune femme, elle a travaillé pour la famille Vincent, riche propriétaire de l’île. Elle a subi les désirs et assauts de son patron, dont est issue sa fille, Espérance. La petite a eu le pied écrasé par un accident et ce handicap n’a pas arrangé sa vie. Elle est elle-même tombée enceinte d’un homme qui l’a abandonné dès qu’il la su. Sur cette île, la paternité n’est pas une mince affaire. Les hommes font des enfants qu’ils ne reconnaissent pas et ainsi se créent les secrets de famille. Secrets qu’Anastasie, fille d’Espérance, est bien décidée à percer. Sa mère l’a abandonnée pour partir en métropole. Elle vit avec sa grand-mère Eucate qui la surnomme Nana.
Estelle-Sarah Bulle nous ouvre également les portes de la case d’Elias, le patriarche de la famille Bevaro. Il accueille cet été son fils, Daniel, parti depuis 17 ans en Métropole, avec sa femme et ses deux enfants. Ce retour aux sources n’est pas évident lorsque l’on a perdu ses repères. Le confort est loin d’être de celui de la Métropole ; pas d’électricité, pas d’eau courante, pas de réfrigérateur. Daniel rend visite à son grand frère, Ange, interné dans un hôpital psychiatrique. Chaque famille a ses secrets, ses fantômes.
La menace de l’éruption pousse tout le monde sur les routes et font se croiser ces deux familles qui se sont déjà croisées par le passé, mais c’est une histoire qu’il vous appartient de découvrir. Je ne vous en dévoilerait pas davantage. A la fin du roman, le temps avance rapidement pour dévoiler le futur des uns et des autres.
Différents thèmes sont abordés, le racisme des Blancs envers les Noirs, la pauvreté, l’espoir d’une vie meilleure en Métropole, le décalage entre la Métropole et l’Outremer, les conséquences de l’esclavagisme, le colonialisme, la transmission.
L’écriture est magnifique, poétique, teintée de créole. La nature est présente. Les personnages sont forts et attachants. J’ai trouvé qu’il y avait trop de personnages au début. J’ai été un peu perdue. En tout cas je n’ai pas eu de gros coup de cœur comme pour son précédent roman « Là où les chiens aboient par la queue ». Malgré ce bémol cela reste un très bon roman que je vous recommande.
Roman lu dans le cadre du Prix Orange 2024 pour le comité des anciens jurés.
Merci Lecteurs.com, la Fondation Orange et Liana Levi pour cette lecture
⭐⭐⭐
Note : 3 sur 5.
Incipit : « Le cœur de cette longue année 1976, brillant comme une émeraude, est son mois de juillet. Un cœur qu’on ne peut arracher sans perdre la compréhension des choses. Anastasie le verra luire dans le noir de sa mémoire. Elle saura que juillet fut le cœur de l’année 1976 parce que s’y étalèrent les semaines lumineuses où le volcan marqua chacun de sa terrible empreinte. Et parce qu’en ce juillet-là, elle perdit quelque part le sac de capsules de Coca-cola qu’elle collectionnait pour la glacière qu’elle voulait offrir à Eucate (elle avait alors vingt-huit capsules marquées d’une petite étoile blanche ; elle devait en réunir trente, ajouter trente francs puis se rendre à l’usine Coca-Cola de Jarry pour réclamer son lot). Elle ne comptait plus les nuits où elle avait rêvé de poser triomphalement la glacière devant Eucate sur la toile cirée. »
« Marianne ne se sent appartenir à aucune des deux espèces. Elle est heureuse de ne pas faire partie des touristes, bien qu’elle soit ignorante de toutes les choses de l’île. Avant de partir, Daniel lui a dessiné la Guadeloupe sur la nappe d’un restaurant de Châteauroux. Ça ressemblait à une espèce de trèfle à deux pétales : « Tu vois, là c’est la Basse-Terre. La partie montagneuse. Ensuite, tu as un petit bras de mer et l’autre côté de l’île, c’est la Grande-Terre, d’où je viens. La Grande-Terre, c’est tout plat. – Pourquoi la partie montagneuse s’appelle la Basse-Terre ? Ça devrait pas s’appeler la Haute Terre ? – J’en sais rien. Un truc de colons. Les Espagnols, ils ont vu ce qu’ils voulaient bien voir depuis leur bateau. Pourquoi ils ont appelé ça la Guadeloupe ? D’après ce que je sais, Guadeloupe, ça vient d’un mot arabe. Aucun rapport avec les Indiens qui vivaient là. »
« Plus tard, elle comprendra que la position de Daniel est plus difficile que la sienne : ceux qui reviennent après des années d’absence sont les plus mal à l’aise. »
« Depuis son arrivée, il réapprend le paysage, bouche les trous des souvenirs. Les distilleries s’effondrent désormais en ruines rouillées au coin des chemins, les ponts de son enfance disparaissent sous la végétation, la plage a été éventrée par un promoteur immobilier. Les villes côtières se gonflent de touristes couverts d’huile bronzante. Et lui, il ne sait plus comment l’aimer, son île. »
« Depuis quinze jours, les habitants de Basse-Terre lèvent les yeux vers le drap sale et opaque qu’est devenu le ciel, là où d’ordinaire se détache sur fond d’azur le chapelet velouté, vert bouteille, des montagnes. Même par beau temps, le volcan se laisse rarement découvrir jusqu’à son faîte : une corolle blanche de vapeurs venues de la mer voile en permanence son sommet de guingois, raboté, brutalement terminé par un croc énorme. »
« Elle n’a jamais considéré le volcan comme une chose extérieure à sa propre vie ; le volcan fait corps avec elle, comme les cals sur ses doigts. »
« Elias raconte toutes sortes d’histoires à Daniel en déplaçant les bêtes, abolissant non seulement les dix-sept ans d’absence et les sept mille kilomètres de distance permanente, mais réparant aussi un peu, sans le savoir, les années d’enfance de Daniel, celles où les conversations entre père et fils étaient aussi rares qu’un repas abondant ou un éclat de rire. »
« Quelques jours plus tard, l’activité du volcan redouble d’intensité. L’air gourmand, les journalistes dépêchés par Antenne 2 évoquent un rythme de mille explosions par jour dans ce chaudron fatal. Savants et décideurs se perdent encore dans les probabilités que le dôme explose comme un bouchon de champagne, libérant des forces telluriques jamais vues dans l’arc de la Caraïbe. Roger Gicquel déclare, l’air funèbre : « La Guadeloupe a peur. » On envoie des télex affolés à Tazieff, qui ne répond pas. Puisqu’on ne sait plus rien, le préfet, en accord avec Allègre, décide d’évacuer toute la zone sud de la Basse-Terre. La décision se répand de case en case. Elle ne change rien au cœur difficile à sonder d’Anastasie, mais accélère le rythme du cœur de Rony, qui se dit qu’il y a là, peut-être, une occasion de revoir la jeune fille. »
« C’est peut-être ça le secret de la vie pense Marianne ; râper sans arrêt le peu qu’on a pour en faire sortir ce qu’il y a de plus délicat, de plus subtil, et s’en bâfrer comme si l’on était riche. »
« Trois frères et sœurs d’Elias apparaissent dans la matinée. Marianne ne s’étonne plus de les voir se matérialiser chaque fois qu’un événement se produit chez Elias ; soit qu’il les ait prévenus d’une façon ou d’une autre, soit que les nouvelles aient volé jusqu’au bourg à dos de chauve-souris. »
« Cette ascendance pesait sur elle comme une des fatalités de l’île ; comme les épidémies de pian ou les semaines de sécheresse. »
« Il disparaissait pendant des semaines, multipliait les conquêtes au grand contentement des voisins d’Eucate, commençait à parsemer l’île d’enfants, mais revenait toujours s’asseoir dans la case, avec son sourire et sa douceur de miel uniquement réservés à cette femme encore vaillante qui allait, d’après les décomptes et les évaluations faites par le facteur, la boulangère ou la femme d’un collègue dans le dos de Libert, sur ses cinquante ans. »
« Les gens de Grande-Terre appellent les déplacés de Basse-Terre les « magmas ». Ils disent qu’ils puent le soufre. Une sorte de plaisanterie mâtinée de mauvaise humeur face à l’arrivée de dizaines de milliers de gens hagards qu’il faut héberger comme on peut. Une espèce de moquerie timide aussi, envers la Soufrière qui n’en finit pas de tousser comme une vieille n’arrivant pas à expectorer, tout le monde attendant, les yeux rivés sur elle, de voir la catastrophe sortir enfin de sa vieille bouche édentée. »
« Les larmes qui lui viennent sont invisibles. Elle accepte enfin ce que la vie lui a donné puis repris, heureuse de retourner au volcan et d’y gratter encore un peu l’humus vivifiant, heureuse de survivre au mal, comme chacun sur cette île sans cesse secouée par les ouragans, les famines, le progrès, l’avidité et l’incroyable sentiment de supériorité des Blancs. »
« Tel un libre géant ferreux, le volcan continue d’ignorer les vies aventurées dans le mille de ses plis. »
Je débute cette rentrée littéraire d’hiver avec un auteur dont j’avais adoré son précédent roman, « Tant qu’il reste des îles ». J’attendais donc avec une certaine impatience et joie cette lecture.
« Tempo » est un roman aux accents autobiographiques, en tout cas j’ai ressenti beaucoup de sincérité et de justesse. Avec deux temporalités, l’auteur raconte l’histoire d’un trentenaire, musicien et jeune père de famille. Les chapitres alternent entre passé et présent. Le tempo est plutôt lent et nostalgique. On reste du point de vue du narrateur qui est le personnage principal.
Félix Pogram essaye de concilier carrière musicale et vie de famille. On sent des tensions régulièrement au sein du couple. Il n’arrive pas à jouer pour son fils. Un certain mystère plane autour du groupe de musique auquel il appartenait et qui a pris fin. Il tente d’effectuer une sorte de deuil de ce groupe. Il raconte la formation du groupe, les concerts, les déboires, l’osmose lors de la création de nouvelles chansons, sa relation avec les autres membres, notamment Louis.
Il est à un tournant de sa vie et il se pose des questions existentielles : faut-il abandonner la musique ? Son rêve de carrière de musicien ? Sa famille doit-elle passer avant tout ? On le suit dans ses réflexions et ses choix. On le voit devenir adulte. Les thèmes sont la musique, l’amitié, la paternité, les rêves.
Le roman est accompagné d’une playlist. Il est bourré de références musicales qui ont accompagné Martin Dumont, ancien membre du groupe Smatch. Je suis ravie de retrouver sa plume et sa sensibilité. Encore un magnifique roman publié par les éditions Les Avrils.
Merci Babelio et Les Avrils pour cette masse critique privilégiée
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : « Il n’y a pas d’applaudissements. Les conversations reprennent, je bois une gorgée de bière avant de me réaccorder. J’égraine doucement les cordes. »
« J’ai le fracas de la vie qui s’efforce d’être heureuse. »
« Qu’est-ce qu’il nous reste exactement une fois qu’on a laissé filer nos rêves ? »
482 romans paraissent en ce début d’année dont 348 romans francophones et 61 premiers romans (source : Livres Hebdo), soit une légère baisse de la production. Voici ma sélection de romans francophones, essais littéraires et recueils de poésie.
pour le blog : 106 articles publiés, 11 738 vues, 7454 visiteurs.
Février : J’ai visité de superbes expos à Strasbourg.
Mars : 1ère sélection du Prix Orange.
Avril : J’ai rejoint la team du Prix VLEEL et nous avons vécu une très belle soirée de remise du prix à Paris avec notamment David Meulemans des éditions Aux forges de Vulcain, Alexandra Koszelyk, Leïla Bouerrafa, Anthony Passeron, Maria Larrea, Léna Paul Le Garrec, et bien d’autres auteurs et éditeurs qu’on adore avec Anthony, Sandra, Anne, Anaïs, Jennifer et Franck.
Mai : un concert de printemps avec l’orchestre d’harmonie et ma participation au choix des finalistes du Prix Orange avec les anciens jurés.
Juin : Encore un magnifique Prix Orange en 2023 avec l’excellent roman de Paul Saint-Bris et donc une très belle soirée de remise du prix à Paris, où nous avons profité pour visiter quelques musées. Je suis très fière d’avoir participé au projet « passeur de voix ». j’ai pu enregistrer deux livres sur des boîtes à histoires pour des enfants en foyer. Début du challenge VLEEL de l’été !
Juillet : un dernier concert avant les vacances avec l’orchestre d’harmonie.
Août : Le galop 3 pour ma fille. Et puis vacances j’oublie tout ! La dolce vita en Italie, jusqu’à la rentrée littéraire !
Septembre : j’ai voté pour le prix Hors Concours. Du changement professionnellement, même si je n’ai pas eu le poste que je souhaitais, mais j’ai de merveilleux collègues et ça c’est précieux. Nous avons organisé un premier concours d’écriture, j’ai fait des lectures à voix haute, animé un débat et des ateliers d’écriture, visité des lieux inspirants.
Octobre : j’ai participé à l’émission du Book Club de France Culture pour parler du dernier roman de Dimitri Rouchon-Borie paru chez mon éditeur chouchou Le Tripode.
Novembre : Joie de retrouver Jean-Baptiste Andrea et de pouvoir le féliciter pour son prix Goncourt. Sans oublier la belle après-midi en compagnie des 68 premières fois.
Décembre : Les concerts de fin d’année avec l’orchestre d’harmonie. J’ai participé à #monaventlitteraire2023 pour la 2ème année et je me suis remémoré avec plaisir mes lectures de passées. Des marchés de noël et des bredeles bien sûr. Sans oublier le début du challenge de l’hiver VLEEL. L’année se termine en famille avec les 12 ans de ma fille ❤
2024 débutera avec un changement professionnel pour mon homme. Une naissance en vue au printemps, je serai à nouveau tata. Et toujours des lectures et de belles rencontres au programme, puisque je serai à Festi’mots fin janvier, je suis déjà dans les lectures pour le Prix Orange 2024 et bientôt dans la préparation de la soirée de remise du Prix VLEEL !
Je vous souhaite une très belle et heureuse année 2024 !
Son père est décédé en 2021. David Fourré, des éditions Lamaindonne, lui a proposé ce projet de livre autour de photos dans la collection « poursuite et ricochets ». Elle avait à ce moment-là rassemblé les photos de son père dans une enveloppe. Bref les planètes étaient alignées et c’est fort bien pour poursuivre ma #lafonmania !
Elle partage ainsi 8 photos de son père lors de son service militaire à Casablanca de 1957 à 1959. Sur ces clichés, elle le voit sourire, alors qu’elle ne l’a pas connu souriant. Elle interroge ces souvenirs, essaie de comprendre l’homme qu’il a été pendant ces quelques mois, jeune, insouciant, heureux. Une autre vie…
Elle nous livre ici quelques clés supplémentaires pour comprendre son œuvre, intimement liée à sa famille et sa région natale. Dans chaque texte on ressent l’écriture et l’intonation de Marie-Hélène Lafon, comme dans ses romans. Elle cherche toujours le mot juste et précis. Essai ou roman, je reste admirative de cette autrice. Je crois que je pourrais lire n’importe quoi écrit par elle, pas la peine de lire le résumé, je précommande d’office !
Merci à VLEEL pour cette belle découverte de maisons d’édition litté-photo. J’ai un deuxième titre de cette collection dans ma pile à lire, et il me reste ensuite à faire connaissance avec Light Motiv et les deux livres de la collection « Singulières » que j’ai sélectionnés.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Incipit : « Mon père sourit. Sur la photo du palmier, il sourit carrément ; il a vingt, vingt et un ou vingt-deux ans, il sourit à Casablanca entre 1957 et 1959, les photos ne sont pas datées. »
« Ceci n’est pas une enquête. Je flaire des pistes, je suis des traces, je tisse. »
« Sur la photo, donc, il sourit, d’un sourire d’éclatante jeunesse que je ne lui connaîtrai pas. Il aura deux-petits fils qui naîtront en 1995 et en 1997, et après sa mort, en mai 2021, je reconnaîtrai sur cette photo, la photo du palmier, le beau sourire charnu de l’aîné de mes neveux. Le sourire de mon père me saute à la gueule. Toujours les traces des corps, des gestes, des voix, des intonations des ascendants dans les corps, les gestes, les voix, les intonations des descendants émeuvent, bouleversent, retournent, me retournent. Ce sont des résurgences, elles me traversent, me travaillent, travaillent les textes que j’écris depuis plus d’un quart de siècle ; elles strient les textes, les scarifient, les secouent, les caressent, frémissent dans leurs silences. La photo du sourire de mon père est aussi celle du palmier ; enfin, je crois que c’est un palmier, je suis nulle en palmiers. Je suis meilleure en frênes, en hêtres, en noisetiers, en érables, en peupliers, voire en bouleaux, en chênes, ou même en platanes. Je suis comme mon père qui n’avait jamais vu de palmier avant 1957 et n’en revit plus après 1959. Le palmier, le maillot de bain, le parasol, la plage de mon père sont d’un exotisme radical, ils ouvrent sans sa vie une parenthèse, peut-être enchantée, probablement douce, joyeuse, capiteuse, charnelle et cicatricielle ; je tâte de l’adjectif, j’avance à tâtons sur les traces du personnage que devient mon père dans une autre vie que la sienne. »
« Dans la sphère familiale, il ne témoignait d’aucune aptitude à la joie, et je crois que la peur fut son véritable métier, la peur de manquer, de ne pas être à la hauteur, de ne pas arriver à finir la fenaison à temps, de ne pas réussir à payer les prochaines échéances des emprunts, la peur de tout, la peur tout le temps. »
Grâce à VLEEL j’ai encore fait de belles découvertes et surtout assouvi ma #lafonmania ! En plus ce n’est pas un mais deux livres de mon autrice chouchou que j’ai dénichés ! Je vous parlerai bientôt du 2e titre paru chez Lamaindonne.
La collection Fléchette de Sun Sun part d’une photographie choisie par un-e auteur-e et issue de la collection des Archives de la Planète du musée Albert Kahn. Ce sont des clichés pris entre 1909 et 1931. Le choix de Marie-Hélène Lafon s’est porté sur une photo de son pays natal, dans le Cantal, à Saint-Flour. On y voit un char à foin attelé de deux bœufs au milieu de la place centrale. La photographie est insérée dans le livre et peut être retirée. Un bel objet littéraire avec des cahiers cousus et une ligne élégante.
A partir de cette photo, l’écrivaine a écrit un texte. On retrouve les thèmes qui traversent toute son œuvre : la vie dans les campagnes, les relations homme-femme. L’histoire raconte la vie de Jeanne, enceinte, dont le mari est parti à la guerre en 1916. C’est une période de double attente où elle espère des lettres de son homme et se consacre à la fin de sa grossesse.
Le texte est court, 24 pages, mais je retrouve avec plaisir la plume de l’autrice, reconnaissable entre mille. En lisant, j’entends Marie-Hélène Lafon scander les mots avec sa précision.
Cette rencontre a évidemment allongé ma liste de lectures. D’ailleurs les titres présentés peuvent être d’excellentes idées de cadeaux si vous êtes encore à la recherche de présents.
Je vous recommande fortement le replay pour découvrir les 3 maisons d’édition spécialisées en littérature-photographie et pour écouter les remarquables lectures.
⭐⭐⭐⭐⭐
Note : 4.5 sur 5.
Incipit : « L’image est datée du 1er août 1916. La 1er août 1916, où sont les hommes, les pères, les frères, les fils, les fiancés, les maris ? Ils sont partis. Les jeunes hommes, les hommes jeunes, les robustes, les valides, plus ou moins valides, les valables, les enrôlés, sont au front, avalés par les tranchées, lancée à l’assaut, massés en seconde ligne entre deux montées au feu, acculés, secoués, rabotés, écrasés, massacrés, rescapés ; ou glorieux, parfois glorieux, comblés, distingués et honorés. Ils écrivent des lettres, ils attendent des lettres, ils espèrent des permissions ; ils sont là ; on les palpe, on les voit, on les respire.
Voici un livre hybride qui n’est ni un roman ni une biographie. Il nous plonge dans une nuit de la vie de Franz Kafka, celle du 22 au 23 septembre 1912, où il a écrit d’une traite « Le Verdict », à l’âge de 29 ans. C’est LA nuit où il devint écrivain.
Raphaël Meltz s’appuie sur son journal et les nombreuses lettres qu’il a écrites, notamment à son ami Max Brod qui a eu conscience très tôt du talent de Kafka et a sauvé de nombreux textes. Il cite donc Kafka tout au long du livre et indique ses sources à la fin. Un ouvrage très précis où il ne cherche pas à combler les trous comme les biographes. Il n’invente rien. Kafka a vécu une vie incroyable et passionnante.
L’auteur aborde également l’écriture de Kafka, étonnante, très resserrée. Il n’écrivait pas de phrases complexes. En peu de mots, il réussissait à transmettre beaucoup de puissance. On s’aperçoit qu’il manquait de confiance en lui et qu’il avait peu de recul sur son écriture. Il était très exigeant avec lui-même. Il ne voulait pas publier ses textes pensant qu’il pouvait faire mieux. Il travaillait et retravaillait ses textes constamment.
En 2024 nous fêterons le centenaire de la mort de Franz Kafka. Ce sera certainement l’occasion de nouvelles publications sur cet écrivain peu connu de son vivant. Il n’avait publié que des textes courts. Son œuvre a davantage été publiée de façon posthume.
Raphaël Meltz a demandé la traduction des textes de Kafka par une traductrice unique, Odile Demange, afin d’avoir une seule voix et une matière brute. A noter, que « Le verdict » est inclus dans cet essai. C’est une façon intéressante d’aborder l’œuvre de Franz Kafka.
Il ne vous reste plus qu’à voir le replay ou écouter le podcast pour avoir les conseils de lecture de Raphaël Meltz pour entrer dans l’œuvre de Kafka. Petit indice, ce n’est pas par « La métamorphose », son texte le plus connu, qu’il faut commencer.
Un livre pour les amoureux de la littérature, les écrivains et les curieux qui peut se picorer entre deux repas de fin d’année !
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
« C’est une enquête. On sait ce qui s’est passé le jour fatal, le 22 septembre 1912, et on cherche, dans les jours qui précèdent, chaque trace, chaque signe, chaque marque que laisse Kafka. On peut le suivre au jour le jour. On peut l’observer avancer vers cette nuit-là. »
« La famille comme lieu de l’impossibilité de l’écriture – thème évidemment central dans la vie de Kafka, qui, parce qu’il est célibataire, habite toujours chez ses parents : Georg, le personnage du Verdict, habite, lui, seul, avec son père veuf. »
« Il faut pourtant accepter de s’arrêter. Accepter de mettre un terme aux recherches. Et à son propre récit. Le récit de cette nuit-là, qui raconte comment Franz Kafka est devenu Franz Kafka. Tant de livres sur Kafka, disais-je au début : oui, tant de livres. Mais c’est parce que le sujet est inépuisable. Où qu’on porte son regard, tout est passionnant. Tout est vibrant – chaque moment de sa vie, chaque lettre, chaque phrase de son Journal. »
Un auteur que je découvre avec ce titre alors qu’il s’agit déjà de son 4ème roman, toujours grâce à VLEEL qui élargit mes horizons littéraires ! Bon j’avoue, je n’ai pas hésité longtemps avant de le lire, car c’est publié par une maison d’édition que j’apprécie, Au Diable Vauvert.
Le personnage principal est Malik, un dealer de la région parisienne. Un jour, il vole une mallette pleine de billets à l’un de ses clients et il prend le premier avion qu’il trouve pour se faire oublier. Cet avion le dépose sur une île tropicale très particulière. A Capacabana, l’île est divisée en deux parties, au Nord les pauvres, au Sud les riches. Au milieu, un mur ou une douane qui empêche de passer du Nord au Sud pour les habitants du Nord, sauf moyennant une forte somme d’argent (10 000 euros). Tout est très manichéen, au Nord la population est noire ou mulâtre, au Sud elle est d’origine européenne.
Malik rencontre Atik Kleston dans l’avion. Ce célèbre pianiste est issu du Nord et lui donne les codes de l’île. A l’arrivée, le lecteur découvre Capacabana à travers les yeux de Malik. Ici les chats sont des stars ou plutôt le dernier objet à la mode. Alors certains n’hésitent pas à courir après eux pour les attraper et les revendre.
Attention, il y a une scène insoutenable pour des bibliothécaires à la page 63, la dernière bibliothèque de l’île va être fermée pour être remplacée par un fast food à l’indifférence générale. Maintenant que vous êtes prévenus, vous pouvez sauter cette page et poursuivre votre lecture en toute sérénité !
Dans cette fable moderne, tout est irréel et complètement fou mais quelque part plausible. C’est un livre qui gratte en somme, une critique de notre société. J’ai tourné les pages encore et encore pour savoir si Malik allait enfin réussir à avoir son billet de retour pour Paris et connaître ses aventures sur cette île. J’avoue ne pas avoir deviné du tout la fin qui est totalement surprenante.
Ce n’est pas le genre de roman que je lis habituellement. Les clichés sont poussés à l’extrême. Mais on est pris par son rythme. Les événements s’enchaînent. Thomté Ryam écrit dans un langage familier, les gros mots et les réparties fusent. Si vous aimez les romans qui dépotent, celui-ci pourrait vous plaire ! En tout cas il est très court (160 pages) et se lit très vite.
RV ce dimanche à 19h pour le dernier VLEEL 2023 avec Thomté Ryam pour en savoir plus !
⭐⭐⭐
Note : 3 sur 5.
Incipit : « Entre cumulus et précipitations, le ciel est changeant. Malik, trente ans, se pavane à Paris. En apparence, ce jeune homme mène une vie trépidante. Enfin, seulement pour les crédules devant leurs écrans. C’est un dealer plein d’allant. Pour les étés lunaires et les hivers solaires, il propose du shit, de l’héroïne, de la coke, du crack de temps en temps. Ce n’est pas encore un parrain, mais avec son équipe de débiles légers, il compte bien le devenir. Un pet de travers, un faux pas sur le mauvais terrain et vous finissez, au mieux, aux urgences avec votre père qui vous insulte et votre mère qui pleure. »
« Au tour de Malik de présenter ses bagages. Rien à signaler. Sa ceinture et sa bague en argent posent plus de problème que sa mallette pleine de billets. On lui souhaite un bon voyage et on l’invite à avancer vers la salle d’attente. »
« – Moi, je suis un enfant de Capacabana Nord, doué pour la musique, qui aujourd’hui vit de sa passion. – Tu ne fais rien d’autre ? – C’est mon métier. Ce qui m’a permis d’être artiste et de posséder une carte VIP. – C’est quoi cette carte VIP ? Qui te l’a filée ? – L’état de Capacabana. Elle est attribuée à tous les sportifs, artistes célèbres de l’île et à ceux qui ont un compte en banque en béton. – Carrément ? – Repas gratuit. Plus j’ai d’argent, moins je paye. – C’est un peu comme partout. – Et ce n’est pas tout. Il y a aussi les MIP, Most Important Personality. Tu as vu le mec avec le bracelet jaune en première classe ? Ce sont ces types, souvent des multimillionnaires. Les hommes les plus importants après le chef de l’état et le reste du gouvernement. La rue est à eux. Ils te marchent sur les pieds sans s’excuser, ne font jamais la queue. Ils pourraient coucher avec nos femmes et nos enfants, on n’aurait rien le droit de dire. »
L’autrice a hérité du frigo de son grand-père. C’est le point de départ d’une succession de fragments sur la cuisine juive d’Europe de l’Est et plus particulièrement autour d’un plat mythique, le gefilte fish ou carpe farcie. Ce texte est à la fois ironique et profond. Élise Goldberg insère des questions et commentaires d’un « groupe Facebook des éplucheurs de boulbès », des apparitions de Columbo.
Il y a de nombreux mots en yiddish retranscris de manière personnelle. On découvre toute une culture, une identité ashkénaze.
Entre émotion, tendresse et humour, ce premier roman est une réflexion intime sur la famille et la transmission, où chaque plat raconte l’histoire familiale parsemée de souvenirs. Un régal !
Retrouvez de nombreux extraits ci-dessous pour en savourer toute la langue !
⭐⭐⭐⭐
Note : 4 sur 5.
Incipit : « Lorsqu’on brise un objet, si précieux soit-il, on sait déjà qu’on ne retrouvera pas l’intégralité des éclats, qu’on ne recollera pas tous les débris. »
« J’aime pourtant à penser que le frigo de mon grand-père – qui, vingt ans après, dans ma cuisine, remplit toujours son office – a apporté chez moi la mémoire de ces spécialités et ingrédients si singuliers que nous mangions chez lui les jours de fête. »
« Dans mon esprit d’enfant, le pain au pavot de la rue des Rosiers qu’apportait mon grand-père se confondait avec les petits grains noirs qui piquetaient ses paupières. »
« Un repas ashkénaze sans cornichons, c’est comme un gefilte fish sans sa gelée. C’est comme un sandwich de pain azyme sans garniture. […] C’est comme un Ashkénaze plein d’assurance, c’est comme un débat sans point Godwin, c’est comme un voyage sans encombre, comme un repas de (ma) famille sans blagues juives, c’est comme un escalier sans esprit, c’est comme un Ashkénaze sans mélancolie, c’est comme un Ashkénaze sans « et si… » (avec des si, on pourrait mettre Varsovie en bouteille), c’est comme un timbre de collection sans dentelure, c’est comme un Ashkénaze qui ne se plaindrait jamais, c’est comme une journée sans se cogner ou sans trébucher ou sans rien faire tomber, c’est comme un inconscient sans jeux de mots, c’est comme un Ashkénaze sans aquoibonisme. »
« Oui mais. Est-ce de cornichons qu’il est question ? Dans La Promesse de l’aube, Roman Gary évoque les concombres salés, écarte explicitement le terme cornichon. A Varsovie, le héros du Petit Monde de la rue Krochmalna, d’Isaac Bashevis Singer, sitôt installé dans le roman et à sa table, se voit servir un concombre au sel pour accompagner son hareng haché : pas un cornichon. Pourtant la vendeuse de Finkelsztajn, la boutique mythique de la rue des Rosiers, affirme que les concombres et cornichons, c’est fromage blanc et blanc fromage, le cornichon n’étant qu’un concombre cueilli petit. Sur Internet, je trouve tous les spécimens de réponses possibles. Le concombre ne serait-il qu’un cornichon qui aurait grandi ? Fatiguée d’ergoter, j’ai décidé de couper le concombre en deux. Va pour le mot « cornichombre ». »
« Longtemps la cuisine ashkénaze m’a paru ringarde. Peut-être s’y intéresser est-il le signe qu’on l’est devenu soi-même. Ou qu’on a pris un coup de vieux – cet intérêt terreux pour les racines. »
« Conversation parentale. J’ai huit ans, et je ne sais comment, ma mère a découvert cette expression : l’esprit de l’escalier. Elle est frappée de constater à quel point sied à mon père cette disposition – ou plutôt cette non-disposition –, cette inaptitude à ajuster la réplique adéquate au bon moment. L’argument qui fait mouche apparaît à contretemps, quand le contradicteur est déjà loin. »
« On les a sur le bout de la langue, là où fourmillent les papilles. Les mots nous emplissent la bouche, sollicitent la mâchoire. Les mots sont des mets que l’on mastique. Nourriture que l’on concasse des molaires pour en faire des gru-mots. Mâcher ses mots. Simplement, ils sortent du corps plutôt que d’y entrer. La langue qu’on apprend, c’est comme la nourriture qu’on absorbe, il faut le temps de la métaboliser, de la digérer. La langue nous nourrit et chacune a sa saveur, yiddish compris. On dit le français plat pour son absence d’accent tonique, on le dit monocorde – fade ? Si l’on peut accuser sa cuisine de l’être, le yiddish, lui, est loin d’être insipide. Il a l’accent ironique. Et puis sentez toutes ces diphtongues dont il assaisonne allègrement sa base germanique, réveillant l’appétit. »
« Le yiddish, c’est le parler de l’autodérision, de l’antiphrase. Une langue qui se rit de l’ambition. Maxime yiddish quintessentielle entre toutes : L’homme fait des projets, Dieu rigole. »
« Maydalè, tishèlè, baymèlè, poupikèlè, pitsèlè, a stykèlè keyz kikhn… Petite fille, petite table, petit arbre, petit nombril, petit morceau (ou petit bébé, nourrisson), un petit bout de gâteau au fromage… En yiddish, chaque chose a son diminutif – toujours plus long que le mot qu’il est censé rapetisser. Même les petits riens ont leur version minusculisée : a bisl, un petit peu. A bisèlè, un tout petit peu. Ce peut être une marque d’affection, shayn maydalè. Tout devient mignon et sympathique. Mais tout devient aussi riquiqui, rien n’a d’envergure. En yiddish, difficile d’avoir la folie des grandeurs. Le mot « absolu » doit sans doute aussi avoir son diminutif. Tout est remis à sa place, bien au fond, dans l’obscurité, tassé dans le bocal de cornichons, en bas du frigo. »