J’avais beaucoup aimé le précédent livre d’Éloi Audouin-Rouzeau, je n’ai pas hésité une seconde lorsqu’il m’a proposé de lire son nouveau roman, en plus il se situe dans une période historique que je trouve passionnante, la préhistoire.
Il nous plonge au cœur de la vie du clan des Mers. Comme chaque année, ils entament leur voyage vers la grotte des Ancêtres où ils retrouveront le clan de la Forêt et celui des Montagnes. Ils y convergent chaque printemps pour une cérémonie à la mémoire de leurs morts et surtout pour former de nouveaux couples. En perpétuant les traditions, ils renforcent les liens entre leurs clans.
Le narrateur et personnage principal se nomme Yaretzi. Il est le guetteur du clan des Mers. Il veille sur ses membres. Mais cette année, des traces interrogent Yaretzi. Ces signes annoncent un changement pour les hommes de Neandertal. La tension croît au fil des pages et je ne vous en dis pas davantage pour ne pas gâcher votre plaisir de lecture.
A nouveau, j’ai aimé la plume à la fois douce, poétique et sensuelle de l’auteur. Avec sensibilité, on entre dans les pensées d’un homme de la préhistoire. On vit son quotidien, on découvre ses rêves, son amour pour Ayasha, puis l’âpre vérité de la découverte d’un autre. On vit au rythme des saisons et de la nature, comme le clan.
L’auteur a étudié l’anthropologie et l’ethnologie. Son roman s’inspire des tribus rencontrées lors de ses voyages, notamment leurs rites et leurs danses. Il pose un regard sur notre espèce, sur l’origine de la violence dans notre monde actuel. Il s’interroge sur la disparition de Neandertal et nous fait part de son intuition. On peut faire un parallèle avec d’autres peuples disparus comme les Amérindiens.
Je vous invite à regarder le replay ou écouter le podcast de cette rencontre VLEEL quand ils seront disponibles. Vous pourrez découvrir la maison d’édition de La Tribu, dirigée par Julia Pavlowitch, qui existe depuis 2 ans. Un très beau projet éditorial et une éthique qu’on souhaite à de nombreux éditeurs et auteurs.
Ne passez pas à côté de ce roman, surtout si vous aimez les romans qui éveillent votre conscience.
Je remercie l’auteur et les éditions La Tribu pour cette lecture
Incipit :
« Une très ancienne légende raconte qu’un matin, un aigle était apparu au-dessus de l’abri qu’occupait notre tribu sœur du clan des Montagnes.
Un homme récemment initié portant le nom d’Ahanu – « l’œil des cimes », dans le dialecte des Montagnes – se trouvait au sommet d’un arbre d’où souvent il guettait. Entre les bosquets de raisin d’ours et les parterres bleus d’ancolies qui ne poussent qu’à ces hauteurs, il regardait se former les hardes avant qu’elles ne regagnent les pâturages. Ces regroupements qui ont lieu encore de nos jours après la fonte des dernières neiges étaient pour ce clan le signe qu’il était temps de rejoindre la plaine et de se mettre en route vers la grotte des Ancêtres. »
« Voilà des jours que je les guette. Des matinées entières, posté sur mon rocher, à scruter l’orée du grand bois de séquoias. Je ne vois pas l’ombre d’un mouvement dans cette plaine marécageuse. Aujourd’hui comme hier, les aurochs sont ailleurs. Au moins a-t-il cessé de pleuvoir. Les bêtes maudissent plus encore la pluie que nous autres les hommes et demeurent à couvert quand le ciel éclate en sanglots. »
« L’Ancienne a tout fait pour ne pas se laisser mourir en chemin. Je la sais effrayée à l’idée que son âme repose seule en un lieu isolé. Ces derniers temps, lors de ces nuits où la terreur l’empêchait de dormir, pour la rassurer, je lui répétais que bientôt, très bientôt, dès les premiers signes de la fin de l’hiver, nous prendrions la route de la grotte aux Ancêtres.
Sa peur, alors, s’éclipsait, puis, changeait de forme, ressurgissait.
– Et que ferons-nous quand les autres viendront ? ânonnait-elle en m’agrippant les mains.
Je souriais à ces mots. Je lui murmurais qu’ici, dans notre crique du Couchant – de même que dans la vaste prairie du Levant vers laquelle nous marcherions sous peu –, les seules créatures étrangères étaient les tortues, les albatros et quelques cachalots, eux qui, tout comme nous, revenaient chaque année au même endroit pour s’aimer. Et qu’ainsi va le monde depuis la nuit des temps. »
« Tout le long de la nuit, j’ai gardé contre moi ce que je transporte depuis des lunes, soigneusement enroulé dans le fond de mon carnier. Quelque chose d’infiniment précieux et de secret, tout comme l’est cette promesse que nous nous sommes faites.
Au cours de l’année, de crique en crique, tout en guettant les passages des cachalots, des squales ou des phoques, à l’écart de ma tribu, j’ai répété l’un après l’autre, inlassablement, chacun des pas de danse qu’il me faudra exécuter bientôt devant elle. Mais la nuit venue, tout en veillant sur le sommeil des miens, j’ai travaillé à une œuvre plus grande. Et si je doute encore de parvenir à briller, au soir de ma danse, je ne doute pas un instant que ce que j’ai à lui offrir sera briller ses yeux, pareils à deux cétoines émergeant d’un bouquet de fougères. »
« La grande fresque à l’entrée de la grotte – cette précieuse accumulation de tant de couches de couleur, de tant de traces de nos ancêtres autour d’un seul et même immense récit – n’était plus la même que celle que j’avais laissée à la fin du printemps dernier.
Des silhouettes humaines étaient apparues, elles que nous avions pour habitude de ne jamais convier sur ces parois. Quelque chose d’énigmatique se dégageait de ces scènes où des personnages, hommes ou femmes, les uns taillés en pointes fines et élancés tels que certains de nos plus élégants silex, les autres aux chairs aussi rondes que le fruit du prunier, circulaient au milieu des bêtes.
Tout comme le crâne difforme que je tenais quelques instants plus tôt dans le creux de ma main, ces corps, ces bras, ces jambes ressemblaient aux nôtres, et pourtant me paraissaient tout autres : moins musculeux et moins massifs que nos troncs robustes et noueux, trapus comme des tilleuls. Ces curieuses chimères s’élançaient vers le ciel avec souplesse, pareilles aux plus hautes branches du hêtre. De toutes ces silhouettes, si gracieuses qu’elles feraient de prodigieux danseurs, se dégageait un fabuleux orgueil. »
