Si la terre tremble / Anne-Lise Avril

De Sumatra à Ouessant, Alma évoque les îles qu’elle a habitées après son adoption. Obsédée par les tremblements de terre, elle fait des études de sismographe et voyage beaucoup. Elle se remémore ses histoires d’amour avec Gabriel puis Nahuel. Il est fortement question du désir dans ces pages.

Enceinte de Gabriel, elle perd son bébé pendant la grossesse. Elle évoque la maternité, la perte d’un enfant, les effets sur son corps, son mental et son couple. Elle décide de partir à Katmandou sur un chantier de reconstruction d’un bâtiment après un séisme. C’est là qu’elle rencontre Nahuel, lui-même encore tourmenté par une relation amoureuse.

Avec une écriture poétique, l’autrice raconte les failles intérieures et les fêlures intimes d’Alma, tout en évoquant celles de Nahuel. Il y a de magnifiques descriptions de la nature. Une très jolie plume que j’avais eu plaisir à découvrir dans son premier roman en 2021, « Les confluents ». Le thème de la nature était déjà au cœur de celui-ci.

Cerise sur le gâteau, j’adore cette très belle couverture illustrée par l’autrice (à retrouver sur son compte instagram Alisa May studio). Un roman qui tombe à pic en cette veille de Saint-Valentin !

Je remercie les éditions Edern pour cette lecture qui me permet de découvrir cette maison d’édition belge.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Il faut longtemps pour que le monde disparaisse. A Katmandou, après le tremblement de terre, le monde était là encore, encore là les yeux rouges sur le stupa enduit d’argile, encore là les fumeurs de ganja à Pashupatinath et les cimes éloignées de l’Himalaya. Il était possible de croire au retour de l’immobile. Mais c’était sans savoir les failles profondes qui habitaient désormais les choses et les hommes, sous la surface, silencieuses. »

« Il y avait eu, au printemps précédent, cette faille dans ma vie, cette perte, ce deuil, et alors quelque chose s’était interrompu. A fuir les ruines de ma propre existence, je cherchais seulement une manière de recommencer à bâtir. »

« C’est le premier jour, parmi les décombres du stupa de Bodnath, que j’ai connu Nahuel. Dans son corps venu d’ailleurs, je me suis étonnée de reconnaître une île. Je l’ai regardé de loin d’abord. Sa silhouette entière s’assemblait comme un fragment de terre surgi des abîmes, un croissant de lave inventé à la surface. Avec le monde alentour, il entretenait une frontière allusive qui était celle des flots. La barbe d’écorce sur son visage disait quelque chose des forêts qui s’ancrent à la mer et protègent les sables. Chez lui le cœur semblait battre différemment, je pressentais une aorte irriguée de sève plutôt que de sang. »

« Quelque chose en lui semblait me parler de mes propres origines, puisque j’étais née, finalement, deux fois, et toujours sur une île – la première dans les mangroves, à Sumatra, et la seconde sur les falaises, à Ouessant. L’Indonésie, je n’y étais pas retournée depuis que j’y avais été adoptée à l’âge de six mois. Avec le temps, mes racines s’étaient brisées dans les profondeurs de la terre. »

« Mais, à l’intérieur, en secret et en silence, je réfléchissais à mon désir de garder l’enfant. Malgré le ravissement de Gabriel, malgré la difficulté que j’aurais eue à lui faire comprendre mon choix, j’avais envisagé cette possibilité. Parce que je me demandais comment je serais capable de mettre au monde un enfant alors que je me sentais encore enfant moi-même, à vingt-sept ans, alors que j’éprouvais encore l’enfance dans ma chair, mes fondations tremblantes, ma construction inachevée. »

« Voilà à quoi tenait le miracle des naissances – la décision de faire advenir le potentiel d’une vie, avec la foi qu’elle soit belle. »

« Ce que la vague avait ramené dans son sillage, c’était la conscience même de mes origines premières. Oui, j’étais née là-bas, j’étais née à Sumatra, sur cette île conçue par l’énergie des volcans, au cœur sismique de la ceinture de feu du Pacifique, là où la terre tremble, là où la brume s’accroche aux montagnes, là où la force tellurique bouillonne dans les lacs et jaillit des mangroves. »

« Mais le séisme à Sumatra avait rouvert la faille primordiale de la perte et du manque, cette blessure originelle autour de laquelle je m’étais repliée jusqu’à la faire disparaître en surface. »

« Elle m’avait confié qu’elle-même avait tendance à provoquer certaines situations, à se persuader qu’elle ressentait certaines émotions, simplement pour pouvoir écrire à leur sujet. C’était, pour elle, quelque chose d’une expérimentation littéraire, la volonté de faire de son existence le laboratoire de ses récits – comme si pour advenir l’écriture avait le pouvoir de fonder, de fabriquer la vraie vie, et comme si en retour elle avait le don de prolonger l’existence, d’éclairer ses zones d’ombre, de réparer ce qui restait inachevé. J’avais compris que dans ma passion pour Nahuel, j’avais agi, depuis le début, de la même façon. C’était un personnage que je poursuivais à côté de l’homme réel. J’avais créé, presque de toutes pièces, le fantôme dont je désirais l’obsession. »

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