Jouer le jeu / Fatima Daas

Le roman se place du point de vue de Kayden, une jeune fille de banlieue en seconde générale. On la prend parfois pour un garçon et cela lui convient. Elle a un groupe d’amis qu’on voit également évoluer. Dans cette galerie de portraits, certains se retrouvent en difficultés dans la filière générale et se voit réorientés vers une filière professionnelle d’où un éloignement.

Kayden est discrète. Elle écrit plus facilement qu’elle ne parle. Sa professeure de littérature, Mme Fontaine, croit en elle pour intégrer Sciences Po. Elle va l’aider à passer le concours, mais avec une certaine ambivalence entre elles. Kayden est dans un doute permanent, ne sachant comment interpréter les actions ou les paroles de sa prof. Est-ce que Kayden prendra l’ascenseur social que lui propose son enseignante avec ce concours spécial pour les jeunes issus de quartiers défavorisés ? Discrimination positive, déterminisme sociale, racisme, identité sexuelle, passage à l’âge adulte, bien des thèmes sont abordés dans ce court roman.

Kayden vit dans un petit appartement avec sa mère et sa sœur. Elle rêve que chacune ait sa chambre, surtout sa mère qui dort sur le clic-clac du salon. Il y a une très belle relation entre les membres de cette famille.

Les chapitres alternent avec des textes en italique qui sont les écrits de Kayden, sorte de journal intime. J’ai aimé retrouver l’écriture de Fatima Daas, toujours juste et sincère. J’ai trouvé Kayden très attachante et j’ai suivi son parcours avec intérêt. Un second roman réussi !

Si vous aimez les romans intimes sur les adolescents, celui-ci devrait vous plaire.

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
« – Seconde 6 !
Dans la cour du lycée, le proviseur M. Baudot hurle de sa voix enrouée au micro les nom et prénom de chaque élève, de chaque classe, et de leur professeur principal attitré.
La seconde 6 suit Mme Garance Fontaine.
Elle ne dit pas bonjour. Elle fait signe de la main pour dire : « C’est par là qu’on va pour rejoindre la salle. » Elle marche rapidement, il faut suivre son rythme pour ne pas la perdre de vue, aucun élève ne connaît encore les couloirs du lycée par cœur.
Kayden et ses amies Nelly et Djenna avancent machinalement.
Elle n’est pas du genre à blaguer la prof. Elle dit le strict minimum. »

« Texte pour remplacer la fiche de renseignements
Je m’appelle Kayden, mes amies m’appellent Kay, ce n’est pas un diminutif pour dire caïd, racaille, ne vous inquiétez pas. C’est juste pour aller plus vite. C’est efficace : Kay. On me dit souvent que j’ai un prénom de garçon. Samy mon meilleur ami que vous avez croisé avec moi dans le couloir, parfois on le prend pour une fille. Il s’en fout. Je crois même que ça le flatte.
Kayden c’est un prénom mixte. J’aime bien.
Je suis née le 23 octobre, je me considère moitié Balance, moitié Scorpion. Ma sœur et ma mère sont Scorpion.
Ma grande sœur s’appelle Shadi, on partage la même chambre.
Ma mère c’est Aïsha, elle dort dans le salon, sur un clic-clac, qu’elle a eu pour 50 euros sur Le Bon Coin. Il est gris mais elle le recouvre souvent d’une housse multicolore. Je rêve qu’elle ait une chambre à elle, ma mère.
Pas une chambre dans une cuisine ouverte.
Pas une chambre où persiste les odeurs de la nourriture Eco+, celle du camembert puant dans le frigo, l’odeur des canalisations. Mais une chambre avec une porte fermée et des rideaux aux fenêtres. Une chambre pastel sans housse arc-en-ciel qui fait mal aux yeux et qui donne des vertiges. Une table de chevet, une coiffeuse, et une garde-robe avec plein de jolis vêtements accrochés à des cintres Hangerworld, solides, pas les trente cintres à 2 euros du marché, qui se brisent dès que tu accroches une veste un peu trop lourde.
Et pas un clic-clac. Un vrai lit queen size.
Elle travaille beaucoup ma mère, mais elle trouve toujours du temps pour nous.
Il n’y a pas d’homme à la maison, je ne pourrais pas vous donner les coordonnées d’un père. Désolée.
Je peux vous laisser le numéro de mon oncle Fouad, au cas où… Il est super sympa. Je me souviens qu’il avait remplacé ma mère pour récupérer un bulletin au collège quand elle bossait de nuit.
Sinon, je n’avais pas de très bons résultats au collège, c’était moyen, mais je me débrouillais bien en français.
Plus tard, je ne sais pas ce que je voudrais faire, parfois je pense au métier de prof, mais il y a pas mal d’inconvénients : je n’ai pas très envie de noter les élèves, distribuer les bons et les mauvais points, me foutre de leurs gueules en salle des profs en exposant leurs fautes de vocabulaire, les trouver incultes parce qu’ils ne connaissent pas la date de la prise de la Bastille, ou l’histoire de Louis XVI.
Imaginez que je me mette à leur rappeler qu’ils ont de la chance d’avoir accès à l’école de la République gratuite, que là-bas en Afrique ce n’est pas pareil… ça craint, non ?
Je ne sais pas si j’aime vraiment l’école… Ce que je sais, c’est que j’aime lire, surtout des romans, parfois de la poésie et aussi des essais quand l’auteur n’utilise pas des mots compliqués alors qu’on sait tous qu’il pourrait écrire plus simplement.
pendant mon temps libre j’écris, mais j’écris aussi quand je n’ai pas le temps. J’en ai besoin. J’ai écrit des lettres que je n’ai jamais envoyées, j’ai écrit quand Soraya (une fille de ma classe en primaire à a déménagé du jour au lendemain, j’ai écrit des nouvelles, des portraits, et des textes sur mon carnet. Je ne sais pas ce que j’aurais fait sans l’écriture.
Voilà, je crois que j’ai répondu à la fiche de renseignements. »

2 commentaires sur « Jouer le jeu / Fatima Daas »

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