L’Entroubli / Thibault Daelman

Ce premier roman est essentiel. A sa lecture on ressent l’urgence d’écrire comment moyen de s’en sortir. Car l’histoire racontée est celle de l’auteur. Celle de sa famille, de son enfance, de son adolescence. Il grandit dans la pauvreté et la violence, dans une fratrie de 5 garçons, avec un père alcoolique peu présent et une mère à la fois omniprésente et dépassée. Elle se bat pour que ses fils puissent accéder à une meilleure éducation dans des écoles privées. C’est au collège qu’il découvre un poème de Mallarmé qui lui ouvre les portes d’un autre monde, l’écriture.

Il y a de nombreux portraits des membres de sa famille, notamment ses cousins. Le récit est sans pathos, raconté avec innocence et détachement. L’écriture est précise, sans fioritures. Le style est particulier et unique, avec des rythmes différents selon l’âge du narrateur. C’est effectivement du jamais lu. Les éditions du Tripode ont le chic pour découvrir de nouvelles voix en littérature, à l’instar de Dimitri Rouchon-Borie dont le premier roman a été un coup de poing littéraire pour moi en 2021.

J’ai relevé de nombreuses citations, à lire ci-dessous. Cela signifie que j’ai beaucoup aimé ce roman. Je le relirai très certainement. En tout cas une chose est sûre, il m’a marquée dans cette rentrée littéraire. J’ai désormais hâte d’écouter l’auteur en parler et lire son texte à voix haute lors de la rencontre en ligne VLEEL le 8 septembre. Inscriptions : https://vleel.com/rencontre/rencontre-litteraire-thibault-daelman/

Je remercie les éditions du Tripode et VLEEL pour cette lecture

Note : 4.5 sur 5.

« Ma paix, de mémoire, n’a ni bruit ni silences propres. Les hurlements confinés du foyer de l’enfance se sont perdus dans le tumulte salutaire de la rue. Sorte de calme. »

Incipit :
« La ville éclaire ce qui sans elle serait la nuit. »

« Enfant, les journées sont des époques. Au soir de celles-ci, notre mère nous gavait des gâteaux qu’elle faisait en notre absence et remettait à flot nos petits cerveaux engourdis. Autour de la table recouverte de strates de feuilles et de cahiers, elle veillait, omnipotente, sur chaque ligne et chaque signe où nos regards suivaient de près les mines de nos stylos. Chacun à son niveau faisait de son mieux. Ce mieux était, plus qu’une fin en soi, le moyen de prouver au monde et, au-dessus, à la famille, qu’on peut réussir de rien. Nous travaillions ainsi à rétablir l’honneur. Notre tablée était l’officine de sa revanche. Elle s’enquérait chaque soir de nos notes. Les résultats adjugeaient de nos êtres. »

« Nous étions envahis de son. Du son de nous. Vacarme qui s’ignorait. Ça bruitait, ça chialait, englobait. Tonus inclusif qui montait aux crânes, énervait et calmait. Un désir de la main à l’objet s’arrêtait parfois pour un autre ou pour mille, urgents, oubliés. On se laissait solliciter, submerger d’activité, de jaillissements. Voguant au possible, on n’était rien. Rien que nous. »

« J’ai souvent senti le regard appuyé et lointain du jugement se porter sur moi et sur cette différence qu’on m’inventait et qui s’appelait « pauvreté ». »

« Dès mon retour, j’allume l’écran et, la tête la première, tombe dans l’immédiat. L’humour se réduit à la moquerie. Le débat, quand ça lui prend, se fait appeler « polémique ». Mot sophistiqué appliqué à cette activité sans consistance. Ça croit débattre. Ça se débat. Cascade abjecte, boue d’opinions où le conflit se plaît à gesticuler, à se perpétuer, à bruire. L’actualité est une incontinence dont on se dispute les déjections. Huées et applaudissements, humiliations et ovations cadencent le tout, le rien. Tandis que le bruit remplace la pensée, le futile se change en système, en mentalité, en époque.
Jugeant, j’adhère. Le regard, à force de mépriser, s’englue, des heures durant. Les yeux avides, la cervelle spongieuse, affalé dans des sursauts de lueur vaine, je me noie. Assidûment. »

« Je voudrais haïr la vie, mais en suis affamé. Ma cervelle génère une pensée dont je suis incapable. Mes yeux ont faim d’un monde dont j’ai horreur. Mon corps, enfin, désire ce que je crains le plus. Il désire l’autre.
Dès que je peux, je me gave d’images et de nourriture. Je fais diversion jusqu’à écœurement. Et quand manger et voir sont comblés, quelque chose en moi crie toujours.
Où elle palpite, la vie s’exige. La vie est son urgence. Urgence qui emprunte toutes mes veines, prend forme, corps, sexe, jusqu’à ce que l’autre soit là, nu, juste derrière mes yeux. Sa nudité a une cambrure, une épaisseur, des plis, des recoins. Ce corps a beau n’être que mental, exister lui va mieux qu’à moi. La seule manière d’évacuer la vision sera d’y croire, d’y céder. »

« La vie, tout autour de nous, agit sur certains vivants comme un acide. La corrosion nous apparaît chaque jour plus flagrante, plus fatale. Rien ni personne n’y peut s’opposer. Notre fougue, à grandes rasades d’alcool fort, a beau se prolonger d’ivresse, l’atroce colle à nos pas comme à nos âmes et rattrape nos deux êtres vacillants jusqu’après la pesanteur, jusqu’où l’espoir se dégueule. »

« Le chaos de l’instruction, au regard de mon chaos de provenance, est salutaire. J’ai pour ces heures lestes une gratitude profonde. »

« L’enfance passée, chacun de nous devenait le fantôme de l’enfant qu’il avait été et ne serait jamais plus. Notre mère aurait voulu qu’on la ramène au temps des bords de lèvres à essuyer, des égratignures à désinfecter, des cauchemars à tourner au ridicule. »

« Toutes les briques se ressemblent, pourraient se confondre. Mais il y a, au fond de la cour, le troisième étage, débordant de fleurs, toutes les fenêtres ouvertes, en toute saison. Il y a les fenêtres où l’on subit et, à l’angle, celle, précise, où l’on souffre. On pourrait rentrer à l’oreille. La cour, l’immeuble, l’étage crient. Et nous, on rentre au cri. »

Un avis sur « L’Entroubli / Thibault Daelman »

Laisser un commentaire