Ces féroces soldats / Joël Egloff

Je découvre une très belle plume avec ce récit sensible. Comme l’auteur, on plonge dans la vie de ses parents en Moselle annexée, plus précisément celle de son père incorporé de force dans l’armée allemande à l’âge de 17 ans. On imagine, on se met à la place de, et c’est tout le pouvoir de la littérature.

Le sujet des Malgré-nous est connu en Alsace et Lorraine, mais moins dans les autres régions. Leurs habitants sont passés par plusieurs changements de nationalité, alternant entre français et allemand, avec un retour aux frontières de 1871 lors de l’annexion allemande.

Certains Alsaciens et Mosellans furent obligés de se battre aux côtés des Allemands contre les Français, contre leur propre camp. Certains désertaient et se cachaient. Mais le châtiment se retournait alors contre les familles. Alors ils se sacrifiaient pour que leurs parents, frères et sœurs vivent.

Joël Egloff s’est basé sur les témoignages de ses parents pour écrire ce récit, mais aussi sur des archives. Il s’est beaucoup documenté. Ce n’est donc pas un roman mais plutôt un récit littéraire. Il reste au plus juste de la vérité sachant que l’histoire de son père est très romanesque. Il utilise le tutoiement pour s’adresser à son père et tenter de comprendre ce qu’il a pu ressentir durant ces années de guerre.

Il est d’abord dans un camp de travail avant de rejoindre l’armée qui a subi de lourdes pertes humaines et a besoin d’hommes. Il ne rejoint pas n’importe quelle unité. Il est incorporé dans la Waffen S.S. Il raconte les insultes et la déshumanisation des officiers qui les surveillent.

Il est question d’identité mais aussi du quotidien pendant la guerre et sous une dictature nazie. Au début de la guerre, ses parents sont encore jeunes, 13 ans pour son père. Ils sont évacués, à l’Ouest pour son père, et au Nord pour sa mère. Quand ils reviennent en Moselle, ils sont désormais Allemands, obligés de parler cette langue. La fin de la guerre et l’après-guerre sont aussi des périodes abordées par l’auteur.

Un livre poignant et important pour mieux comprendre notre Histoire et ne pas l’oublier. Sur 130 000 Malgré-nous, 40 000 ne sont pas revenus.

Je remercie Netgalley et Buchet Chastel pour cette lecture

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Je voudrais retrouver cette lettre. Elle doit être quelque part dans la maison., c’est sûr. Où pourrait-elle être, sinon ?
Je l’ai eue entre les mains, pourtant, cela fait des années, et c’est moi qui l’ai rangée, je ne sais où. Elle était à la cave, auparavant, dans une vieille boîte à chaussures sans couvercle, au-dessus de l’armoire de conserves. C’est là qu’elle se trouvait depuis trop longtemps, livrée aux araignées. Je l’avais lue, puis l’avais remontée à l’étage, pour la mettre à l’abri de la poussière. »

« De toute façon, les mots et les phrases, ce n’était pas vraiment ton domaine. Tu t’en étais toujours méfié. Quand tu disais : C’est de la littérature !, pour toi, ça voulait dire du vent, de belles paroles. Tu disais ça, aussi, d’ailleurs : Ce sont de belles paroles ! ou : Tout ça, c’est des phrases ! Pourtant un jour, tu avais ressenti le besoin d’en faire, toi aussi, pour raconter ton histoire. Trois pages dans ce bloc-notes, d’un récit qui débute en septembre 43, dans un village de Moselle, pour s’interrompre en février 44, alors que pour toi la guerre ne fait que commencer, et que le pire est à venir. Trois pages, pour dire comment, d’un jour à l’autre, on t’arrache aux tiens pour te faire passer le goût de ton enfance, te jeter dans la guerre, et du mauvais côté par-dessus tout. Soixante-treize lignes, c’est peu pour raconter tout ça, mais c’était assez pour te rendre compte que la tâche était immense et que, quoi que tu puisses écrire, l’essentiel resterait à jamais perdu entre les mots, dans les abîmes de l’indicible. Alors, tu avais capitulé. »

« C’est le 1er septembre 1939. Aujourd’hui, soixante divisions allemandes sont entrées en Pologne. La vieille mécanique de la guerre s’est remise en marche. Tu as treize ans, et désormais le monde est bien plus vaste qu’il ne l’était la veille. »

« Vous êtes partis de France et vous rentrerez en Allemagne. Mais peu importe, puisque c’est « chez vous » et « chez vous » c’est plus fort qu’une histoire de frontière. « Chez vous », c’est là où sont nés vos parents et les parents de vos parents. « Chez vous », ce n’est ni l’Allemagne, ni tout à fait la France. C’est à la fois beaucoup plus simple et plus compliqué. « Chez vous », c’est là où vous serez e sécurité. Du moins vous le pensez. C’est votre maison, votre jardin et votre clocher, ce sont les voisins d’en face et ceux d’à côté, ce sont les mines où vous vous épuisez, ce sont vos champs et vos bêtes, cette vieille poutre en chêne qui vous sert de banc les soirs d’été. C’est cet arbre, au jardin, qui vous fait de l’ombre, et qui n’est ni allemand ni français. Et par-dessus tout, « chez vous », c’est votre langue, le platt, que l’on parle ici depuis des siècles. Voilà votre refuge, votre véritable identité. »

« Tes parents sont nés allemands, de parents nés français. Ils sont devenus français, ils redeviendront allemands s’il le faut et, ils ne le savent pas encore, mais ils mourront français. Chez vous, bien plus qu’ailleurs, on sait que le vent tourne souvent et qu’il faut s’en protéger, et en dépit des soldats qui vont et viennent, vous êtes restés et vous resterez les mêmes. »

« Au matin du 5 octobre 43, tu t’en vas à pied, à la gare. Tu t’en vas, dans la brume, prendre le train pour Metz. Même si le mot t’est encore inconnu à dater de ce jour et pour le restant de ta vie, comme cent trente mille autres, désormais tu es un « Malgré-nous ». »

« Vos livres d’école sentent encore la poudre et cela n’augure rien de bon. »

« La guerre est patiente, elle sait attendre et ne dort que d’un œil. Elle se tient toujours prête. Pour peu qu’on vienne l’asticoter du bout des dents d’une pelleteuse, la chatouiller de la pointe du marteau piqueur, pour peu qu’on vienne la réveiller, elle ne demande alors qu’à sauter dans ses bottes. »

« Je connais l’évolution de la situation heure par heure. Je pourrais tout raconter en mille pages. Pourtant, je ne sais rien sur toi, ou si peu de choses. Et tous les livres du monde ne répondront pas aux questions que je ne t’ai pas posées. »

« On ne savait décidément pas quoi faire de toi, ni dans quelle case te mettre. C’en était grotesque. »

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