Le rire des autres / Emma Tholozan

Voici un premier roman drôle qui permet de sortir un peu des lectures moroses de cette rentrée littéraire d’hiver.

Anna, diplômée en philosophie, cherche du travail. Après un passage par Pôle Emploi, elle est envoyée sur un plateau de télévision d’une grande chaîne, pour chauffer le public et lui indiquer quand rire ou applaudir. Elle travaille avec Sandrine, chargée de placer le public à son arrivée dans le studio, les vieux et moches en haut ou sur les côtés pour qu’ils ne soient pas visibles des caméras.

Sa copine Sophie lui demande de l’aider à réviser pour passer son CAPES afin de devenir prof de philo. Son père lui fait des crêpes en réponse à tous ses problèmes.

Elle rencontre Lulu (Charles-Lucien). Ils tombent amoureux. Pour gagner sa vie il répare des objets. Il s’installe dans le studio d’Anna et ils filent le parfait amour jusqu’à ce que Lulu commence à vomir des billets de 20€. Anna est d’abord inquiète pour la santé de Lulu. Puis elle se laisse emporter par la fièvre de l’argent.

L’autrice brosse de nombreux portraits de personnages. L’histoire est totalement invraisemblable mais surtout très drôle et pose l’air de rien quelques questions sur notre rapport à l’argent, à la consommation, à l’autre, à la société, au monde. Un peu de philosophie est parsemé dans ces pages. L’écriture est fluide et vive. C’est frais et léger. Un roman qui se lit facilement et ménage le suspense sur l’issue de cette histoire à multiples rebondissements.

Un roman lu dans le cadre du Prix Orange 2024.

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« C’était l’époque où je cherchais du travail. Ou, plutôt, le moment où j’en ai trouvé un. Avec l’arrêt des études, plus de bourse. Sitôt mon diplôme récupéré, je m’étais dirigée vers Pôle emploi. Sans réfléchir. J’avais suivi la cohorte. Tout le monde savait que c’était un passage obligé après le master. »

« Entre-temps, j’avais terminé ma période d’essai. Marjorie m’avait appelée un soir. Elle était à deux cents volts. Elle criait presque au téléphone. « Ils vous gardent, ils vous gardent ! » J’avais l’impression d’être un de ces vieux chiens de la SPA que des propriétaires pouvaient ramener s’ils les trouvaient trop méchants. Les RH de l’émission lui avaient confié que je n’étais pas le boute-en-train de l’année, mais que je m’acquittais correctement de ma tâche, je pouvais donc rester. Marjorie mettait tellement de dynamisme dans son discours, elle employait tellement de superlatifs qu’elle a bien failli me convaincre que j’avais obtenu un travail formidable. »

« – Un team building, c’est pour souder les liens entre collègues. Tu vas voir, c’est super. C’est très important pour la cohésion de l’équipe.
– Attends, ils nous forcent déjà à passer huit heures par jour ensemble, ils ne peuvent pas en plus nous obliger à nous apprécier. »

« Vers deux heures du matin, mon téléphone a vibré. J’ai essayé de l’ignorer, mais l’appel était insistant. J’ai décroché et entendu la voix de Sophie, paniquée :
– Pourquoi Dieu existe ?
– T’as pas une question plus vaste au milieu de la nuit ?
– Chez Descartes, pardon, je suis en plein dans les Méditations. La première preuve, je crois que j’ai compris, mais pas la deuxième, avec l’argument ontologique.
– En fait, c’est plutôt un argument ontologico-axiologique, tu vois, parce qu’il part du présupposé de la plus grande valeur de l’existence sur l’inexistence. Grosso modo, c’est mieux d’être que de ne pas être, et comme Dieu est parfait, il est forcément.
– Aaaaah, OK. Et tout ça pour qu’il soit tué chez Nietzsche après ?
– Ouais, pas de bol, hein… Et chez Deleuze, c’est un homard à double pince, je te dis pas la déchéance…
– Quoi ? T’es sérieuse ?
– Écoute, le mieux, c’est que t’évites de parler de Dieu dans ta copie, OK ? »

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