Basses terres / Estelle-Sarah Bulle

Ce roman nous plonge dans une période bien précise de l’histoire de la Guadeloupe, l’été 1976, où la Soufrière se réveille et menace les habitants de Basse-Terre, les obligeant à se réfugier dans l’autre partie de l’île, Grande-Terre. D’un côté, Haroun Tazieff rassurant et de l’autre, Claude Allègre, alarmiste et conseillant l’évacuation.

L’autrice nous raconte l’histoire d’Eucate, une vieille femme qui ne veut pas quitter sa case, qu’elle a construite sur les pentes du volcan. Ce sont ses racines. D’ailleurs elle évoque ses souvenirs, les épreuves qu’elle a vécues. Elle n’a pas eu une vie facile. Jeune femme, elle a travaillé pour la famille Vincent, riche propriétaire de l’île. Elle a subi les désirs et assauts de son patron, dont est issue sa fille, Espérance. La petite a eu le pied écrasé par un accident et ce handicap n’a pas arrangé sa vie. Elle est elle-même tombée enceinte d’un homme qui l’a abandonné dès qu’il la su. Sur cette île, la paternité n’est pas une mince affaire. Les hommes font des enfants qu’ils ne reconnaissent pas et ainsi se créent les secrets de famille. Secrets qu’Anastasie, fille d’Espérance, est bien décidée à percer. Sa mère l’a abandonnée pour partir en métropole. Elle vit avec sa grand-mère Eucate qui la surnomme Nana.

Estelle-Sarah Bulle nous ouvre également les portes de la case d’Elias, le patriarche de la famille Bevaro. Il accueille cet été son fils, Daniel, parti depuis 17 ans en Métropole, avec sa femme et ses deux enfants. Ce retour aux sources n’est pas évident lorsque l’on a perdu ses repères. Le confort est loin d’être de celui de la Métropole ; pas d’électricité, pas d’eau courante, pas de réfrigérateur. Daniel rend visite à son grand frère, Ange, interné dans un hôpital psychiatrique. Chaque famille a ses secrets, ses fantômes.

La menace de l’éruption pousse tout le monde sur les routes et font se croiser ces deux familles qui se sont déjà croisées par le passé, mais c’est une histoire qu’il vous appartient de découvrir. Je ne vous en dévoilerait pas davantage. A la fin du roman, le temps avance rapidement pour dévoiler le futur des uns et des autres.

Différents thèmes sont abordés, le racisme des Blancs envers les Noirs, la pauvreté, l’espoir d’une vie meilleure en Métropole, le décalage entre la Métropole et l’Outremer, les conséquences de l’esclavagisme, le colonialisme, la transmission.

L’écriture est magnifique, poétique, teintée de créole. La nature est présente. Les personnages sont forts et attachants. J’ai trouvé qu’il y avait trop de personnages au début. J’ai été un peu perdue. En tout cas je n’ai pas eu de gros coup de cœur comme pour son précédent roman « Là où les chiens aboient par la queue ». Malgré ce bémol cela reste un très bon roman que je vous recommande.

Roman lu dans le cadre du Prix Orange 2024 pour le comité des anciens jurés.

Merci Lecteurs.com, la Fondation Orange et Liana Levi pour cette lecture

Note : 3 sur 5.


Incipit :
« Le cœur de cette longue année 1976, brillant comme une émeraude, est son mois de juillet. Un cœur qu’on ne peut arracher sans perdre la compréhension des choses. Anastasie le verra luire dans le noir de sa mémoire. Elle saura que juillet fut le cœur de l’année 1976 parce que s’y étalèrent les semaines lumineuses où le volcan marqua chacun de sa terrible empreinte. Et parce qu’en ce juillet-là, elle perdit quelque part le sac de capsules de Coca-cola qu’elle collectionnait pour la glacière qu’elle voulait offrir à Eucate (elle avait alors vingt-huit capsules marquées d’une petite étoile blanche ; elle devait en réunir trente, ajouter trente francs puis se rendre à l’usine Coca-Cola de Jarry pour réclamer son lot). Elle ne comptait plus les nuits où elle avait rêvé de poser triomphalement la glacière devant Eucate sur la toile cirée. »


« Marianne ne se sent appartenir à aucune des deux espèces. Elle est heureuse de ne pas faire partie des touristes, bien qu’elle soit ignorante de toutes les choses de l’île. Avant de partir, Daniel lui a dessiné la Guadeloupe sur la nappe d’un restaurant de Châteauroux. Ça ressemblait à une espèce de trèfle à deux pétales : « Tu vois, là c’est la Basse-Terre. La partie montagneuse. Ensuite, tu as un petit bras de mer et l’autre côté de l’île, c’est la Grande-Terre, d’où je viens. La Grande-Terre, c’est tout plat.
– Pourquoi la partie montagneuse s’appelle la Basse-Terre ? Ça devrait pas s’appeler la Haute Terre ?
– J’en sais rien. Un truc de colons. Les Espagnols, ils ont vu ce qu’ils voulaient bien voir depuis leur bateau. Pourquoi ils ont appelé ça la Guadeloupe ? D’après ce que je sais, Guadeloupe, ça vient d’un mot arabe. Aucun rapport avec les Indiens qui vivaient là. »


« Plus tard, elle comprendra que la position de Daniel est plus difficile que la sienne : ceux qui reviennent après des années d’absence sont les plus mal à l’aise. »


« Depuis son arrivée, il réapprend le paysage, bouche les trous des souvenirs. Les distilleries s’effondrent désormais en ruines rouillées au coin des chemins, les ponts de son enfance disparaissent sous la végétation, la plage a été éventrée par un promoteur immobilier. Les villes côtières se gonflent de touristes couverts d’huile bronzante. Et lui, il ne sait plus comment l’aimer, son île. »


« Depuis quinze jours, les habitants de Basse-Terre lèvent les yeux vers le drap sale et opaque qu’est devenu le ciel, là où d’ordinaire se détache sur fond d’azur le chapelet velouté, vert bouteille, des montagnes. Même par beau temps, le volcan se laisse rarement découvrir jusqu’à son faîte : une corolle blanche de vapeurs venues de la mer voile en permanence son sommet de guingois, raboté, brutalement terminé par un croc énorme. »


« Elle n’a jamais considéré le volcan comme une chose extérieure à sa propre vie ; le volcan fait corps avec elle, comme les cals sur ses doigts. »


« Elias raconte toutes sortes d’histoires à Daniel en déplaçant les bêtes, abolissant non seulement les dix-sept ans d’absence et les sept mille kilomètres de distance permanente, mais réparant aussi un peu, sans le savoir, les années d’enfance de Daniel, celles où les conversations entre père et fils étaient aussi rares qu’un repas abondant ou un éclat de rire. »


« Quelques jours plus tard, l’activité du volcan redouble d’intensité. L’air gourmand, les journalistes dépêchés par Antenne 2 évoquent un rythme de mille explosions par jour dans ce chaudron fatal. Savants et décideurs se perdent encore dans les probabilités que le dôme explose comme un bouchon de champagne, libérant des forces telluriques jamais vues dans l’arc de la Caraïbe. Roger Gicquel déclare, l’air funèbre : « La Guadeloupe a peur. » On envoie des télex affolés à Tazieff, qui ne répond pas.
Puisqu’on ne sait plus rien, le préfet, en accord avec Allègre, décide d’évacuer toute la zone sud de la Basse-Terre. La décision se répand de case en case. Elle ne change rien au cœur difficile à sonder d’Anastasie, mais accélère le rythme du cœur de Rony, qui se dit qu’il y a là, peut-être, une occasion de revoir la jeune fille. »


« C’est peut-être ça le secret de la vie pense Marianne ; râper sans arrêt le peu qu’on a pour en faire sortir ce qu’il y a de plus délicat, de plus subtil, et s’en bâfrer comme si l’on était riche. »


« Trois frères et sœurs d’Elias apparaissent dans la matinée. Marianne ne s’étonne plus de les voir se matérialiser chaque fois qu’un événement se produit chez Elias ; soit qu’il les ait prévenus d’une façon ou d’une autre, soit que les nouvelles aient volé jusqu’au bourg à dos de chauve-souris. »


« Cette ascendance pesait sur elle comme une des fatalités de l’île ; comme les épidémies de pian ou les semaines de sécheresse. »


« Il disparaissait pendant des semaines, multipliait les conquêtes au grand contentement des voisins d’Eucate, commençait à parsemer l’île d’enfants, mais revenait toujours s’asseoir dans la case, avec son sourire et sa douceur de miel uniquement réservés à cette femme encore vaillante qui allait, d’après les décomptes et les évaluations faites par le facteur, la boulangère ou la femme d’un collègue dans le dos de Libert, sur ses cinquante ans. »


« Les gens de Grande-Terre appellent les déplacés de Basse-Terre les « magmas ». Ils disent qu’ils puent le soufre. Une sorte de plaisanterie mâtinée de mauvaise humeur face à l’arrivée de dizaines de milliers de gens hagards qu’il faut héberger comme on peut. Une espèce de moquerie timide aussi, envers la Soufrière qui n’en finit pas de tousser comme une vieille n’arrivant pas à expectorer, tout le monde attendant, les yeux rivés sur elle, de voir la catastrophe sortir enfin de sa vieille bouche édentée. »


« Les larmes qui lui viennent sont invisibles. Elle accepte enfin ce que la vie lui a donné puis repris, heureuse de retourner au volcan et d’y gratter encore un peu l’humus vivifiant, heureuse de survivre au mal, comme chacun sur cette île sans cesse secouée par les ouragans, les famines, le progrès, l’avidité et l’incroyable sentiment de supériorité des Blancs. »


« Tel un libre géant ferreux, le volcan continue d’ignorer les vies aventurées dans le mille de ses plis. »

4 commentaires sur « Basses terres / Estelle-Sarah Bulle »

    1. Oui, ce n’est pas un feelgoodbook c’est sûr. Mais c’est bien écrit et effectivement l’histoire de la Guadeloupe est importante. En métropole on ne se rend pas compte de ce qu’est la vie en outre-mer du moins à l’époque où se situe ce roman.

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