Le livre de la rentrée / Luc Chomarat

L’éditeur Delafeuille, personnage récurrent dans les romans de Luc Chomarat, ne se souvient même pas de son prénom. C’est normal, c’est un personnage de fiction. Mais alors si tout ce qu’il vit est une fiction, a-t-il vraiment rencontré Delphine ? Il s’agit de la femme de son ami, Luc, un écrivain de polars qu’il connaît depuis longtemps. Il l’a invité un weekend chez lui dans le sud-ouest et il a alors fait la connaissance de sa famille, de son chien. Ils ont discuté du livre de la rentrée que Delafeuille devait absolument trouver sous la pression de sa patronne. Luc lui a aussi soumis un manuscrit, de littérature blanche cette fois-ci. Un livre qu’il a écrit sur sa femme Delphine. Delafeuille le lit et lui indique des corrections à y apporter notamment sur les femmes à l’ère post MeToo, des propos impensables à publier. Dans cette mise en abîme, l’auteur traite de nombreux sujets d’actualité, le covid étant également passé par là.

Les discussions à la fin sur l’autofiction et la métafiction sont très réussies. Toute cette histoire est d’ailleurs très drôle. On sent que Luc Chomarat s’est amusé à l’écrire. Les lecteurs se trouvent plongés dans le monde l’édition parisienne, chez Gibert, au salon du livre de Nancy. Certaines scènes sont à mourir de rire tellement l’auteur est ironique. C’est absolument réjouissant !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Delafeuille tomba immédiatement sous le charme de Delphine. Sa haute silhouette, son élégance, la vivacité de sa démarche, une certaine gaucherie préservée, ce sourire solaire et désarmant, elle était bien telle que Luc l’avait décrite : une femme unique, comme on n’en rencontre qu’une seule fois dans une vie, ou, ainsi qu’il l’avait précisé, comme il n’en existe qu’en littérature. »

« Peu avant l’arrivée à Angoulême, le train ralentit sensiblement, alors qu’aucun arrêt n’était prévu. Aussi loin que le regard portait on ne voyait que la houle dorée d’interminables champs de céréales. Quelques centaines de mètres encore, et selon l’expression usuelle, le train s’arrêta en pleine voie. La voix dans le haut-parleur confirma la chose, et pria l’ensemble des usagers de ne pas chercher à descendre.
De l’autre côté de la rangée, un homme chauve se tourna vers Delafeuille.
– C’est toujours pareil quand on arrive à Angoulême. Encore un auteur de BD qui s’est jeté sur la voie.
– Ah. Mais… ça arrive souvent ?
– Tout le temps. Vous savez, ils habitent tous dans le coin, à cause du festival.
– Ah oui, le festival de la bande dessinée. C’est vrai, c’est à Angoulême.
L’homme chauve hocha la tête.
– C’est très dur, la BD. Il y a un taux de suicides très élevé.
– A ce point ?
– Vous n’êtes pas dans l’édition, vous.
– Si, justement. Mais je suis dans la blanche. Je veux dire, la littérature.
– Ah oui, la littérature. Sans blague ? ça existe encore ?
Delafeuille se raidit.
– A ma connaissance, oui.
– Je vous charrie. Je suis dans la dif. Non, sérieusement, le manga va tout dévorer. En chiffre d’affaires, ils sont justes derrière la litte. Dans moins de deux ans, ils seront les premiers sur le secteur. Faites-moi confiance.
– Oui, enfin, ce n’est pas la même chose. Pas le même public.
– Je ne vous l’envoie pas dire. Ce sont les vieilles qui lisent des livres. Les vieilles. Bientôt elles seront toutes mortes. Les teenagers, non.
Delafeuille ne put s’empêcher de sourire.
– Evidemment, présenté ainsi…
– Mais bien sûr ! Et ils ne grandissent plus, pas ceux d’aujourd’hui. Ils vont traîner chez Pôle emploi au lieu d’aller au lycée, mais sinon, c’est les mêmes. Ils vont continuer à se gaver de Naruto jusqu’à l’âge de la retraite. Vous êtes entré dans une librairie, récemment ?
– Euh, dit Delafeuille.
– Les mangas, c’est un quart de la surface. Pas moins.
– Oui, mais… Tout de même, les livres, c’est notre histoire à tous. La mémoire des hommes, non ?
Le chauve n’écoutait pas. Il regardait son téléphone.
– Je ne suis pas tranquille tant qu’on n’a pas passé Angoulême, marmonna-t-il. »

« Il se demandait jusqu’à quel point il y avait des différences entre les personnages du livre et leurs modèles. C’était idiot de sa part, il s’en rendait compte. Dans la vraie vie, les autres étaient toujours des personnages plus ou moins imaginaires, parce qu’on ne pouvait pas tout savoir d’eux, on ne pouvait que les imaginer. Delphine et Luc n’étaient peut-être pas aussi parfaits qu’ils en avaient l’air. On a deux vies, écrivait Salter. Celle que les gens croient que vous menez, et l’autre. »

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