Les dragons / Jérôme Colin

Jérôme, 15 ans, est un ado en colère, que ses parents n’arrivent plus à gérer. La justice l’envoie dans une maison pour ados ou centre de soins. Il y rencontre d’autres ados, les dragons, et parmi eux, Colette. Il est obsédé par cette fille et veux l’aimer. Elle, elle veut mourir. Elle n’est pas à sa première tentative de suicide. Elle aura 18 ans dans quelques jours et ne pourra plus rester dans ce foyer où elle se sent le mieux.

Ce roman est déchirant. L’auteur nous fait entrer dans l’univers de ces jeunes qui ne trouvent pas leur place dans le monde et ne voient aucun espoir dans l’avenir. A la fin de l’ouvrage, il nous dit également que ces ados depuis la crise sanitaire sont de plus en plus jeunes et de plus en plus nombreux. La société et leurs parents ne savent pas les rassurer, les écouter.

Le personnage principal et narrateur est Jérôme. Il raconte ses peurs, ses angoisses, notamment « les monstres » qui l’empêchent de dormir la nuit. C’est d’ailleurs durant une nuit d’insomnie qu’il va parler avec Colette. Car, « Il n’y a qu’une seule chose pour nous sauver. C’est d’avoir quelqu’un à qui parler. » Il y a aussi les livres qui deviennent des amis pour Jérôme alors que la lecture ne l’intéressait pas du tout. C’est une belle ode à la littérature et au pouvoir des mots. Tout au long du livre, on trouve des références au roman de John Steinbeck, « Des souris et des hommes ».

A la toute fin, il y a une magnifique lettre adressée à sa fille, Adèle, où il essaye de lui donner des conseils pour « gagner du temps » et « aimer l’avenir ».

Un roman bouleversant, en partie autobiographique, et qui fait réfléchir, amène à plus de tolérance et d’empathie. J’ai versé de nombreuses larmes bien avant la fin du livre, préparez vos mouchoirs !

Il m’a beaucoup fait penser à de la littérature pour ados, où le lecteur est au centre des préoccupations d’un ado qui livre ses pensées, ses sentiments. Mais il s’agit bien d’un roman pour adulte car il est raconté par un adulte avec du recul. Parmi les autres personnages, notamment les soignants du centre, il y a l’infirmière à la fois très professionnelle et humaine, toujours prête à intervenir, mais remuée par ces êtres brisés, tourmentés. L’auteur fait un clin d’œil au psychiatre aux chemises impeccablement repassées. J’ai aussi aimé la partie sur les ateliers d’écriture où l’animatrice encourage Jérôme à écrire. Mais celui qui m’a beaucoup touché et se révèle vers la fin, c’est l’éducateur, Smensk.

Bref un coup de cœur, que je vous recommande. Êtes-vous tentés ?

Note : 5 sur 5.


Incipit :
« Le mot le plus utilisé dans une conversation entre deux êtres humains est « Je ». La photo la plus likée sur Instagram est celle d’un œuf. Selon Amazon, les livres les plus consultés sur sa plateforme sont la Bible et la biographie de Steve Jobs. Le jeu le plus joué dans le monde est le Monopoly. Chaque jour, vingt-sept-mille arbres sont abattus pour assurer la production de papier toilette à l’humanité. On mange huit kilos de Nutella par seconde. En 2060, nous serons dix milliards d’êtres humains. Près d’un million de personnes se suicident chaque année. Un tube de pop coréenne dure en moyenne quatre minutes et deux secondes. Si l’on considère ses trois milliards et demi de vues, l’humanité a passé 24 495 années à écouter Gangnam Style. Arrêter de penser. Maintenant. Respirer. »


« Le soir, nous sommes rentrés avec un chiot. Un cocker spaniel de six mois baptisé Billy auquel je m’étais promis de ne pas m’attacher. Son regard de victime du krach boursier de 1929 ne m’a laissé aucune chance. »


« Cette fille n’était pas une fille, c’était un événement. »


« Une heure plus tard, en refermant le livre, je n’étais plus tout seul à rêver d’une maison à nous et de discussions infinies sous le porche. Le mec au regard triste avait mis des mots sur ce qui bouillonnait en mois sans que je puisse le formuler. Je ne savais pas, alors, que les livres faisaient ça. Ils disent ce qui nous abat. Et une fois cette choses énoncée clairement par un autre, on voit comme une issue à ce qui s’infectait à l’intérieur et nous rendait la vie impossible. Il n’y a qu’une seule chose pour nous sauver. C’est d’avoir quelqu’un à qui parler. Voilà tout. »


« Elle ne pensait plus qu’à ça. Elle planifiait, elle imaginait. Quand elle pénétrait dans une pièce, elle listait mentalement tous les objets avec lesquels elle pourrait se tuer. Tous les moyens qu’elle avait à disposition pour mourir. Et ça la rendait heureuse. De savoir qu’elle pouvait le faire. »


« La caisse en carton contenait une vingtaine de romans dans lesquels elle avait souligné des passages entiers. Entre deux livres, un bout de papier sur lequel elle avait noté : « Ici, petit, tu trouveras des amis. »


« Chez moi, on avait l’habitude de mettre la poussière sous le tapis. De penser que ce qui restait caché n’existait pas. Que nier la mort était un moyen de la repousser. »


« Le hasard n’existe pas. Si je vais à la radio chaque jour, c’est pour enfin me lier à vous. C’est pour découvrir et partager avec vous ce que les livres et les chansons disent, que nous ne savons pas exprimer clairement. Notre solitude et le désespoir qui nous envahit devant tout ce temps qui nous est donné et dont nous ne savons que faire. Je crois que je suis là pour partager ma peine. Pour nous rappeler, chaque jour, que nous ne sommes pas seuls à souffrir, à avoir envie d’aimer mieux, à être paralysés devant l’avenir qui arrive sans cesse. Je suis là parce qu’on m’a dit un jour : « L’important, c’est d’avoir quelqu’un à qui parler, voilà tout. » »


« Et j’ai senti quelque chose comme de la paix qui arrivait. Parce que j’avais ouvert un livre de Philip Roth et relu cette phrase au pouvoir miraculeux : « Penche-toi sur ton passé. Répare ce que tu peux réparer. Et tâche de profiter de ce qui te reste. » »

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