Voltiges / Valérie Tong Cuong

Voici un roman prenant avec une certaine tension qui pousse à tourner les pages encore et encore pour connaître le destin de la famille Bauer.

Dans la famille Bauer, il y a Eddie et Nora, les parents de Leni. Ils forment un couple amoureux avec une vie confortable grâce au métier d’Eddie. Nora se consacre au bien-être de la famille et accompagne leur fille dans ses nombreux entraînements et compétitions de tumbling. Leni est entraînée par Jonah Sow, qui a brillé lui-même dans cette discipline de gymnastique qui consiste à enchaîner des figures acrobatiques sur un tapis.

La vie des Bauer bascule petit à petit quand Eddie se rend compte que son associé l’a trahi et que son cabinet est au bord de la faillite. Il décide de cacher cet échec à sa femme et sa fille. Ses mensonges le rongent, il devient invivable. Beaucoup de non-dits étouffent la famille et particulièrement Nora.

En parallèle, différents phénomènes montrent le dérèglement climatique jusqu’à ce qu’une tempête bouleverse la petite ville de province où se déroule ce roman. Leni a une vision de l’avenir bien différente de celle de ses parents et elle l’affirme en grandissant. Un drame chamboule la vie de famille et rebat les cartes. Il sera question de choix et de liberté.

Le roman change de point de vue selon les chapitres, avec un narrateur omniscient, ce qui permet de connaître les sentiments de chacun des personnages. On peut alors voir le décalage dus au manque de communication et les effets néfastes produits par les mensonges. Une histoire puissante comme toujours chez Valérie Tong Cuong. Un roman à glisser assurément dans votre valise pour les vacances !

Note : 4.5 sur 5.

Incipit :
Eddie
Les sensations lui reviennent, précises, identiques en leur puissance à celles expérimentées quinze ans plus tôt : le souffle aboli, l’effondrement silencieux de son être, du noyau même de ce qui le constituait.
Ce mélange massif de stupeur et de haine que seule produit la trahison »

« Ils ont continué à vivre comme si rien ou presque rien n’avait changé. En trois ou quatre ans, les guerres se sont multipliées, économiques, militaires, le climat est devenu illisible, imprévisible, dérangé, les glaciers ont fondu, les tempêtes se sont déchaînées, les volcans se sont réveillés, les failles se sont déformées, des villes ont été détruites ou inondées, des forêts immenses brûlées, chaque semaine une nouvelle catastrophe, chaque semaine un nouveau conflit, des images, des chiffres, des morts, noyés en pleine mer, asphyxiés par la chaleur, pétrifiés par l’hypothermie, rongés par la pollution, empoisonnés, dénutris, assoiffés, tombés sous les balles et les bombardements, chaque semaine l’accumulation de souffrances, la pauvreté, la maladie, la violence, la folie – mais globalement, assez loin de chez eux. »

Un été / Vincent Almendros

C’est l’été. Pierre, le narrateur, part avec sa copine suédoise Lone rejoindre son frère Jean et sa compagne Jeanne sur leur bateau en Italie pour les vacances. Ils naviguent de port en port. D’abord malade, il s’habitue au mouvement de la mer et profite du voyage.

Il y a beaucoup de non-dits entre les personnages. Pierre omet de dire à Lone qu’il a été amoureux de Jeanne avant qu’elle ne soit avec son frère. Ce roman est subtil et maîtrisé, tout en psychologie et en atmosphère, avec beaucoup d’ambiguïté entre Pierre et Jeanne. La chaleur est étouffante. Sorte de huis-clos sur un voilier avec un dénouement surprenant.

Ce court roman de 94 pages a eu le Prix Françoise Sagan en 2015.

Avec cette lecture je coche la case « chaleur intense » du challenge de l’été vleel !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Disons que pour mon frère, naviguer était un rêve d’enfant.
Cet été-là, il m’avait proposé de venir passer quelques jours en mer, à bord de son voilier. Le plus simple, m’avait-il dit, était que Lone et moi prenions un train de nuit pour les rejoindre le matin du 3 à Naples. Je n’avais pas compris ce qui était simple. »

« Je posai mes mains sur la tasse brûlante. Avec cette chaleur, je n’avais pas envie de boire un cappuccino. Je regardais le dôme de mousse, moucheté de chocolat en poudre. Je n’avais jamais rien su refuser à Jean. Il se tourna et, semblant profiter de l’absence de Jeanne, nous confia que ce voyage était un peu particulier. »

Un été grec avec Camus / Dimitris Stefanakis

Imaginez que vous puissiez faire revenir un grand écrivain à la vie et discuter avec lui. Peut-être même qu’il pourrait terminer son roman inachevé, le dernier, celui que vous avez aimé lire et qui est différent de ses autres livres.

C’est le rêve que réalise Ariane au début des années 2000. Albert Camus revient pour un été à Mikonos en Grèce. Elle l’héberge dans l’hôtel tenu par son frère. Différents personnages gravitent autour de lui. Bien évidemment l’anonymat est gardé pour éviter tout problème. 40 ans ont passé depuis sa mort, certaines choses ont évolué. Ce retour inopiné le pousse à quelques réflexions philosophiques.

Les conversations prennent souvent un ton humoristique. Le prix Nobel est un grand séducteur et un éternel adolescent. Il préfère profiter de ce lieu de villégiature plutôt que de répondre à la demande d’Ariane, écrire la fin du roman « Le Premier homme ».

Si vous avez envie d’une lecture estivale qui vous emmène en Grèce et qui parle de littérature ou mieux encore que vous adorez Camus, ce roman est pour vous !

Je remercie les éditions Emmanuelle Collas pour cette lecture amusante qui me permet de cocher la case « littérature grecque » du challenge de l’été VLEEL !

Roman traduit du grec par Vasiliki Loukou avec le concours de Dimitris Stefanakis.

Note : 3.5 sur 5.

Incipit :
« C’était comme s’il eût soudain émergé des flots, au milieu d’un décor éblouissant de mer et de rochers, dans un paysage qu’il n’était pas sûr de reconnaître.
C’est ça, la vraie vie ? se demanda-t-il. L’éternelle lumière ?
Cette lumière, peut-être n’était-elle que l’éclat suscité à sa gauche par ces terres minérales, parsemées de maisons d’une blancheur aveuglante qui faisaient songer à des mouettes prenant leur envol dans ce débordement de soleil. »

« Ici, dans les Cyclades, pierres et sable affirmaient leur présence. Et le sel lui procurait une sensation agréable dont il n’était jamais pressé de s’en débarrasser. »

« Tu parles de notre choc à nous ! pense un peu à Camus. Quarante ans après sa mort, il atterrit à une époque où tout a changé, où il se retrouve entouré d’inconnus à qui il doit faire confiance, qu’il le veuille ou non. Comment te sentirais-tu à sa place ? »

« Autant d’églises que de maisons, fut la première impression qu’eut Camus en 1955, lorsqu’il foula le sol de l’île qui allait devenir pour lui une Ithaque inattendue. Aujourd’hui, les maisons s’étaient multipliées à l’excès au nom du cosmopolitisme qui outrageait arbitrairement l’ascétisme cycladique. Les églises aussi y contribuaient. Elles émergeaient de-ci de-là sur les terres arides de Mykonos, dont les toits rouges ressemblaient à d’énormes coquelicots avec leurs toits rouges. C’étaient souvent des chapelles isolées et pittoresques typiques de campagnes insulaires. »

« Sans doute son existence ressemblait-elle à un texte inintelligible, écrit hâtivement, sans virgules ni points, exactement comme celui du Premier Homme. »

Ce qu’il reste à faire / Marie de Chassey

Que reste-t-il quand il n’y a plus rien à faire ? C’est la question que se pose Florence quand sa fille de 25 ans se réinstalle chez elle pour des soins palliatifs.

Elle a élevé seule sa fille. Elle sait ce qui est bon pour elle, ce qui lui ferait plaisir. Elle anticipe tous ses besoins, enfin presque. Elle ne demande pas à Judith ce qu’elle a envie de faire. Elle l’étouffe. Elle ne sait pas faire autrement.

On ressent la douleur et les tourments d’une mère qui sait que sa fille va mourir. Un premier roman avec un sujet déchirant, peu réjouissant, assurément bouleversant. Pas sûre qu’il intéresse grand monde en ce moment morose.

Merci aux 68 premières fois pour la découverte de cette nouvelle plume

Note : 3.5 sur 5.

Incipit :
« Florence a remis les vêtements dans l’armoire grise de la chambre, sans que sa fille le demande. Elle a pris plaisir à les trier par couleur. C’est elle qui les a sortis des valises, les a organisés. Les pulls en haut, les tee-shirts à l’étage du dessous, comme avant. »

Petites choses / Benoît Coquil

Les petites choses sont des champignons que Maria Sabina ramasse à Huautla au Mexique et qui intéressent beaucoup le couple Wasson. Valentina et Gordon Wasson sont des scientifiques férus de champignons. Ils vont étudier les effets des psilocybes, des champignons hallucinogènes dans les années 1950. Maria Sabina, sorte de chamane, organise les séances à la nuit tombée chez elle. En suivant un rituel, elle distribue les champignons par paire, chante et trouve les réponses aux questions de ses invités dans des visions.

Les petites choses, méconnues du grand public, vont faire la une d’un magazine américain et intéresser beaucoup de monde : ceux qui cherchent des réponses, ceux qui fuient la guerre, les curieux, les entreprises pharmaceutiques, etc. Les drogues comme le LSD notamment deviennent le nouveau fléau de l’Amérique.

Si la première partie de ce roman manquait de souffle romanesque, la deuxième partie l’est davantage et m’a plu. C’est un premier roman que je découvre grâce à la sélection des 68 premières fois. On sent l’auteur bien documenté. Il y a de nombreuses références littéraires et musicales. Un roman intéressant mais je n’ai pas eu de coup de cœur pour celui-ci.

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Voici Psilocybe.
Psilocybe qui se tient droit, se dresse sur la terre, pas bien haut.
Psilocybe le discret ne paie pas de mine. Il passe inaperçu. Un corps mince, élancé, fait d’un seul tenant, là-dessus un simple chapeau brun beige terreux, un peu élimé sur les bords. Vous le trouverez le plus souvent près d’un champ de maïs ou bien dans une prairie, à l’abri du soleil. Psilocybe, comme tous les autres, il est là pour quelques jours à peine, après la pluie. Il ne fait que passer.
Pas tape-à-l’œil, Psilocybe. Rien à voir avec Amanita muscaria et son chapeau rouge à pois blancs, tout droit sorti d’un conte pour enfants. »

« C’est un an plus tard, en 1927, au cours de leur voyage de noces, que débute leur passion commune des champignons. Cela, on le sait de source sûre : les Wasson eux-mêmes l’ont écrit dans leurs livres, l’ont peut-être même un peu romancé. Toujours est-il que toutes les notices le répètent à l’identique, à tel point que c’est devenu leur petite légende. Le joli mythe fondateur de leur couple et de leurs recherches. »

« Ça y est, les voilà. Les güeros aux cheveux longs. Les jipis, comme on dira bientôt, avec un j aspiré. Voilà ce jour vers 1962 où ils toquent à la porte entrouverte de chez Maria Sabina. Ils sont venus pour voir, disent-ils. Voir plus loin, grâce à elle, grâce à ses petites choses. Pour ouvrir l’œil et le bon, c’est-à-dire le troisième. Pour forcer les portes de la perception, pour parler à Dieu ou à leurs morts, pour savoir enfin quoi peindre, écrire, chanter. Ils ont un tas de raisons impérieuses d’avoir fait tout ce chemin jusqu’ici, jusqu’à ce petit seuil de pierre et cette porte entrouverte. Elle, de l’intérieur, prend le temps de les dévisager, de plus près cette fois, de scruter chaque détail de ces extravagants sujets, leur corps fin, leurs visages de grands enfants marqués par le voyage, et doucement, sans un mot, ouvre sa porte et les fait entrer. »

Belette / Mye

Voici un premier roman plein de poésie édité par Le Tripode que j’ai beaucoup aimé. L’autrice a l’habitude d’écrire pour le théâtre et cela se sent.

Elle raconte l’histoire d’une gamine de 13 ans à l’aide de métaphores et d’images. Belette a encore un pied dans l’enfance mais son regard sur le monde est réaliste, Il faut dire que sa famille est dysfonctionnelle. Sa mère est partie. Elle vit avec son père, un homme violent et alcoolique.

Un jour, un événement chamboule sa vie, que je vous laisse découvrir par vous-même. Belette décide de ne pas rentrer chez elle et se réfugie dans un bunker au bord de la plage. C’est comme une question de survie pour elle. Elle raconte aussi les transformations de son corps à l’adolescence avec ses seins qui poussent.

Quelques personnages plutôt marginaux font partie de son quotidien et nous les découvrons à travers ses yeux et ses expressions. Elle a un langage bien à elle. Il y a aussi sa bicyclette rouge qui est un personnage à part entière, Babine.

Ce roman parle de liberté, du pouvoir de la poésie. Je vous conseille de le lire à voix haute. Il peut être un peu exigeant pour certains lecteurs. Mais si vous aimez la poésie des mots et les livres singuliers, celui-ci est fait pour vous !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Au début de l’histoire, il y a de l’amour. A la fin, aussi. Entre les deux : la terre tremble, un monsieur meurt, et mon vélo avale des kilomètres de cabosse, de gros cailloux au fond de la gorge et de rêves de grands qui font trop de bruit.

Je suis rien.
Rien que Belette.
Et c’est beaucoup.

Je suis de la cabosse et de la dévale. Pour moi, le temps, c’est du compte à rebours. Ça pète au bout, ça explose, ça exulte, ça dissémine, ça ramasse. Puis ça te remet sur le vélo, tout droit, avec tes petites jambes du dimanche, qu’ont déjà pédalé toute la semaine. Et le cœur aussi.
Suis en infarctus depuis la première minute. Rien que du battant à tout rompre au cœur. Beaucoup.
Beaucoup trop. »

« En plus, la plage et moi, on est pareilles. Comme des sœurs. Elle a ses petites dunes, ses petits seins pas tous arrivés sur la ligne, ses platitudes, ses petites morsures et ses cicatrices en bord de marée, ses liquides sombres, ou transparents, ses tempêtes sifflantes… Des fois, ça se retire loin. A coup de grande marée qui recule d’abord, dans le silence et le vide, et puis ça revient glacial pour lécher presque tout le sable jusqu’aux oyats.

Ici, c’est le bout du monde.
Ici, c’est le monde du bout. »

« Je plante mon nez le plus loin possible que je peux, dans les vagues écrasées par le ciel. Et puis, je regarde à m’en faire mal pour faire passer l’eau dans les yeux, asséchés par le vent. »

« Moi et mon cri, on a repoussé le vent, on lui a flanqué une raclée. Et la mer a flanqué une raclée au ciel. Tout s’est calmé. Et il s’est remis à pleuvoir, un peu, comme j’aime bien.

J’ai été voir la mer de plus près. J’ai été la goûter du bout du pied. Elle a l’air un peu fatiguée de la chamaille. Elle s’étire sous les gouttes sans dire grand-chose maintenant. J’y mets jusqu’à la cheville en grattant le sable pour sentir la patauge comme dans les flaques d’automne. Ça me donnerait presque envie d’aller plus loin jusqu’à la taille… Non : elle est quand même bien froide. Et il est trop tôt. Aucune chance que je me réchauffe avant midi et faudrait pas que je me retrouve en fièvre et que j’atterrisse chez les cons. Bon, juste les chevilles alors ! Oui, les chevilles c’est bien.
Et puis écouter le riz qui tombe sur l’eau. Presque tendre…

– Pourquoi tu me parles de riz Belette ! Qu’est-ce que tu me cause ?! Ça a rien à voir. T’es couillonne ! C’est pas une question de riz, c’est une question de grain ! m’a dit Coco un jour que je lui disais être restée sous le riz un bout bon de temps.

Mais moi, quand on me parle de grain, je vois du riz, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ! Coco, elle a p’t’être le vocabulaire qui faut plus que moi, mais elle sait pas faire de l’image à elle. Elle dit juste ce que les autres disent. C’est pas beaucoup. Elle a rien à elle quand elle parle. Elle parle la langue des autres, le courant, des trucs qui camouflent pour que ça contente tout le monde. Du coup, elle a le mot maigrelet, y a rien à bouffer dessus, on reste sur sa faim. Moi, j’ai plein de trucs à moi et je vous le dis, c’est du riz qui tombe et p’t’être bien que ça va pousser après, dans le sable. P’t’être que si je reste là longtemps, je vais voir de la broussaille verte sortir de la mer. »

« Je grimpe sur le dos du bunker bloc, m’assois les jambes écartées en plein milieu, dégage la mèche qui me tombe sur le visage, la coince derrière mon oreille, puis je sors mes coudes pour m’appuyer sur mes genoux. Ensuite, je choisis le croissant qui a l’air le plus tassé et croque dedans. Pas trop tout de suite, juste le bout qui croustille. Bah oui ! C’est dans l’ordre des choses : le bout qui croustille, puis, ensuite, l’autre bout qui croustille, et après, faut tirer au milieu pour décoller un peu, là, à l’endroit où c’est gonflé. Puis je détricote le ruban, moelleux par moelleux, miette par miette. Bien dans l’ordre tout ça. C’est important. Parce que, sinon, ça passe trop vite. »

« Deux jours plus tard, non seulement je savais rouler correct mais en plus, j’avais piqué une bombe au Better pour repeindre ma bicyclette toute seule. C’est là que j’ai vu une petite inscription sous la selle : Sabine. J’ai pas trouvé que c’était terrible comme nom de bicyclette. Alors, j’ai procédé à un petit changement : un B à la place du S. Et voilà, j’avais ma Babine. De quoi bouffer le monde à pleines dents ! »

« Les dingues, j’aime bien. Surtout les vieux. On sait pas pourquoi ils font les choses, mais ils ont l’air tellement convaincus qu’on finit par avoir le doute. P’t’être qu’on comprend rien parce qu’on n’est pas capable. Les dingues, ça vit dans un autre monde. Soi-disant qu’y sont décalés. Des fois j’me dis qu’eux, au moins, ils ont trouvé la bonne porte de sortie et que forcément, toi, si t’as pas le ticket, tu peux pas comprendre ! P’t’être même que des fois y font semblant d’être dingues juste pour qu’on leur foute la paix. C’est vrai, quoi !

La mère Nadette, par exemple. Une dame toute petite qui naviguait avant dans le quartier avec un air un peu perdu et, en même temps, tout sourire et toute douce. Un coup, elle racontait qu’elle attendait que ses parents viennent la chercher parce qu’elle sortait de l’école. Le coup d’après, c’est elle qui cherchait, elle savait pas quoi, mais elle était sûre de l’avoir laissé là. Une fois, je l’ai trouvée près de l’arrêt de bus, avec un vieux sac, coiffée bizarre et maquillée que d’un côté. M’a dit qu’elle allait rejoindre son fiancé à la fête, sauf qu’elle avait foutu deux-trois casseroles dans son sac. Et puis un jour, la Nadette, on l’a plus vue. C’est son mari, qui était aussi grand qu’elle était petite, qui m’a dit qu’elle reviendrait plus.

– C’est l’Alzheimour qui me l’a prise, il m’a dit.
– Je crois qu’on dit « Alzheeiimheurrr » ou un truc dans le genre, monsieur Bardi, je lui ai répondu tristement, vu qu’avec ma Babine on était toutes tristes.
– Ah ma petite, non, moi, ma Nadette, c’est Alzheimour qu’elle avait. J’y ai fait bien attention. Qu’elle ait que l’Alzheimour… »

Camera obscura / Gwenaëlle Lenoir

Le narrateur est photographe à l’hôpital militaire. Il photographie les cadavres qui arrivent à la morgue pour joindre des photos à leur dossier. Il raconte avec calme sa vie, ce qu’il a vu et ce qui l’a poussé à se poser des questions sur les dirigeants de son pays. C’est surtout la peur qui le retient d’agir et de réagir. Mais quand les corps se font de plus en plus jeunes et torturés, puis que certains lui sont familiers, il ne peut plus laisser faire sans amasser des preuves au péril de sa vie et de celle de sa famille. On ne connaît pas son nom ni celui de son pays dans le roman mais il s’agit de la Syrie.

Il décrit un pays régi par la peur et contraint à se taire :
« Il faut que les morts parlent parce que nous, les vivants, nous ne pouvons pas parler. Ils ont cousu nos lèvres et arraché nos langues, il y a des décennies. Ils ont commencé par faire taire nos parents, nos parents nous ont fait taire et nous faisons taire nos enfants. »

En plus d’être angoissant, ce roman est perturbant car il pousse le lecteur à se poser des questions. Qu’est-ce que j’aurais fait à la place de cet homme ? Ce qui est encore plus troublant, c’est que ce photographe existe réellement et que les faits sont avérés. Il est connu sous le nom de code César.

J’ai lu ce roman dans le cadre du Prix Orange du Livre 2024. Je me réjouis qu’il vienne d’obtenir le Prix Relay des voyageurs lecteurs et soit mis en avant. Un livre dont je vous recommande la lecture même si le sujet peut paraître plombant. Pour ma part, je n’ai pas pu le lâcher avant sa fin. Il m’a marquée à l’instar d’un coup de poing littéraire. Si vous aimez être bousculé par vos lectures, celle-ci ne vous laissera pas indifférent ! L’écriture de Gwenaëlle Lenoir est concise, sobre et efficace. Lisez les premières pages et vous serez pris dans les tourments du personnage sans pouvoir le quitter avant de connaître l’issue.

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Ania dort et elle sait que je suis mort. Elle a lu le communiqué. Tout le monde a lu le communiqué. Tout le monde sait que je suis mort, mes amis aussi bien que mes ennemis. »

« Je me rappelle bien comment je suis mort. Je suis en voiture. Je roule et je roule. La route express vers le nord est défoncée par endroits. J’évite un cratère de justesse. Une roquette, sûrement. La radio n’a pas parlé de combats par ici. La radio ne parle pas de ce genre de choses. »

« On ne parle pas des services secrets. Ce n’est pas prudent. Votre interlocuteur peut en être, des moukhabarat, et de la pire branche. Il peut boire avec vous, manger avec vous, jouer au trictrac avec vous et, le jour où il l’a décidé, vous faire enfermer là d’où on ne sort pas jamais. »

« J’ai quitté le souk presque sans l’avoir regardé ni humé, je suis passé sous le portique romain et suis entré dans la grande mosquée. Je n’y étais pas venu depuis des lustres. Le marbre de la cour sous mes pieds nus a calmé ma migraine, le silence m’a mis du baume à l’âme. Je me suis assis tout au fond de la salle la plus éloignée, le dos contre le mur, les genoux repliés sur ma poitrine. J’ai regardé la lumière mourir derrière les hauts murs et je me suis retenu de pleurer quand l’imam a appelé à la prière. Il y a toujours un moukhabarat à l’affût sur les tapis. Ils cherchent de quoi remplir leurs rapports. Ils traquent la moindre expression extraordinaire. Un homme qui pleure, même caché à demi, surtout caché à demi, ce n’est pas normal. Pleurer hors des circonstances autorisées, ce n’est pas prudent. »

« Il y faisait terriblement chaud. Je sentais la sueur le long de mes tempes et sous mes aisselles. J’ai enregistrés les photos et j’ai regardé les seize corps, les uns après les autres, les treize garçons et les trois filles, les noms et les âges sur les étiquettes. J’avais déjà vu des corps abîmés. Tous les morts qui arrivent ici sont abîmés. J’avais déjà vu des torses bleuâtres et déchirés, des visages cabossés et des orteils sans ongles.  C’était arrivé quelque fois, je m’en étais ouvert à Abou Georges. Il avait posé son jeton de dame et il m’avait dit à voix très basse : « Oublie-les. Ceux-là, oublie-les. » Je ne les avais pas vraiment oubliés, mais je les avais remisés derrière les yeux d’Ania et ils me laissaient en paix. Un par un, c’était facile.
Je ne savais pas comment j’allais faire pour ceux-là. Les treize garçons et les trois filles. Et les quatre du matin. Et puis il y avait les plans avec les noms, les âges et les blessures. Je n’avais jamais pris ce type de cliché avant. Je ne pouvais pas envoyer ça. Ce n’était pas prudent. J’ai effacé les photos.
Mais avant, j’ai recopié les noms et les dates. La feuille est dans ma sacoche, à côté de moi, sur le tapis de la grande mosquée. Elle est pliée en huit et glissée dans le sac vide des biscuits à la fleur d’oranger. Je me retiens de pleurer. Je ne sais pas ce que je vais faire de cette feuille, des seize noms et de leur âge. »

« Je ne parle pas des morts à Ania. Je les ramène pourtant à la maison, soir après soir. Au début, j’ai essayé de les semer. J’ai pris des chemins détournés pour rentrer. Mais ils m’ont suivi. Les morts sont des gens têtus. Ils m’accompagnent dans l’escalier de l’immeuble, rentrent dans l’appartement, dorment dans notre lit et commentent les informations à la télévision. Ils font les gros yeux quand Najma ou Jamil chantonnent leurs nouvelles comptines à la gloire du président.
Les morts sont des gens discrets. Pendant longtemps, ni Ania ni les enfants ne se sont rendu compte de leur présence.
Azzam Azzaz prend beaucoup de place. Je ne sais pas quoi faire de lui, ni de ses compagnons du jour. Je sais d’où il vient. Avant de partir de l’hôpital ce jour-là, j’ai regardé dans les dossiers posés sur le bureau de Moustache frémissante. Chaque matin, en même temps que les morts, ils apportent une petite pile de feuilles. Chaque mort a la sienne. C’est une histoire courte. Elles ne racontent pas leur vie, leurs sourires, leurs joies, leurs amours, leur plat favori, leur couleur préférée. Elles disent juste des dates et des lieux. Quand et où ils sont nés. Où et quand ils ont été arrêtés. Où ils ont été emmenés. Qui dirige le lieu où ils sont morts. Par qui ils ont été torturés. Nous sommes un pays organisé. »

« Il faut que les morts parlent parce que nous, les vivants, nous ne pouvons pas parler. Ils ont cousu nos lèvres et arraché nos langues, il y a des décennies. Ils ont commencé par faire taire nos parents, nos parents nous ont fait taire et nous faisons taire nos enfants. »

« Nous pleurons tous. Seuls les morts ne pleurent plus. Ils nous ont tourné le dos. »

Brontëana / Paulina Spucches

Quel bonheur d’ouvrir cette BD pleine de couleurs vives et profondes.

On découvre la vie des sœurs Brontë et plus particulièrement Anne, moins connue qu’Emily et Charlotte. La condition féminine de la fin du 19ème siècle n’est pas très réjouissante. Leur famille se décime d’année en année à cause de maladies. Elles publient d’abord sous un nom d’emprunt, des noms d’hommes. Elles reçoivent difficilement les critiques masculines sur leurs textes. Peu à peu leurs écrits font évoluer la société, grâce aussi à leur éditeur qui a perçu l’intérêt de leurs romans.

J’ai trouvé original et beau, les cases tout en hauteur avec uniquement un bout de ciel ou des fleurs qui ponctuent les pages de la BD. Les cases ont des tailles et des structures différentes pour mieux servir le propos. J’ai vu un magnifique parallèle entre le travail et la créativité de Paulina Spucches et des sœurs Brontë.

J’ai aimé aussi la partie tout à la fin où Paulina Spucches parle de ses recherches et des documents pour l’élaboration de cette œuvre graphique. C’est très inspirant. Une très belle BD pour les amoureux de la littérature.

Bien évidemment cette BD donne terriblement envie de relire les livres des sœurs Brontë !

Cette BD fait partie de la sélection du Prix Orange de la BD 2024.

Merci à Lecteurs.com pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

La lauréate du Prix Orange du Livre 2024 est…

Marianne Jaeglé pour son roman « L’ami du prince », publié chez L’Arpenteur.

En tant qu’ancienne jurée, j’ai pu assister à la remise du prix Orange pour le roman ainsi que la BD. J’ai encore passé une chouette soirée à Paris et engrangé plein de souvenirs dans ma mémoire. J’en ai profité pour visiter quelques musées et expositions dont « la BD à tous les étages » au Centre Pompidou, « Insert coin » à la Monnaie de Paris, « Théodore Rousseau » au Petit Palais. J’ai fait dédicacé le livre de Marianne Jaeglé et celui de Kiyémis. J’ai reçu la BD de Clarisse Crémer et Maud Bénézit, les lauréates du Prix de la BD Orange, que j’ai hâte de lire.

Retour sur la soirée de remise du prix

Jeudi soir, direction la Maison des polytechniciens ou l’hôtel de Poulpry dans le 7ème arrondissement, pour retrouver le comité des anciens jurés, mais aussi ceux de cette année, les lauréats, des auteurs, des éditeurs, des blogueurs, des journalistes, etc. Le cadre est vraiment magnifique. Le temps est estival. L’ambiance est joyeuse et festive. Quel plaisir de se retrouver et de poser ensemble pour une photo souvenir.

Après le discours de Françoise Fernandes, de Jean-Christophe Rufin et de Cy, quelques jurés prennent la parole pour présenter le roman et la BD de chacun des finalistes. L’annonce des résultats arrive enfin. Marianne Jaeglé est récompensée. Pour la BD, c’est l’éditeur qui est venu représenter les lauréates, l’une étant en mer et l’autre sur le point d’accoucher !

La soirée se poursuit, entre petits fours et champagne. J’ai pu discuter avec les uns et les autres. Échanger bien sûr avec les finalistes, notamment Kiyémis, et oui « la poésie c’est la vie ». Revoir Paul Saint-Bris, mon chouchou 2023.

Toute l’équipe de la Fondation Orange a été aux petits soins avec nous. Merci Françoise, Montserrat et Nicolas pour cette organisation toujours au top. Merci à la Fondation Orange pour ces très beaux prix qui mettent à l’honneur la culture.

Cette aventure débutée il y a 2 ans est un vrai bonheur. J’ai noué de belles relations avec d’autres passionnés littéraires avec qui je suis encore en contact aujourd’hui.

Je vous recommande la lecture des 5 romans finalistes, de mon côté je commence la lecture des BD finalistes. Bonnes lectures !

Pour en savoir plus

https://www.lecteurs.com/article/marianne-jaegle-laureate-du-prix-orange-du-livre-2024-pour-lami-du-prince/2444726

https://www.lecteurs.com/article/clarisse-cremer-et-maud-benezit-remportent-le-5e-prix-orange-de-la-bd-pour-jy-vais-mais-jai-peur/2444725

Pour lire ma chronique et savoir tout le bien que je pense de ce roman, cliquez sur le titre :
L’ami du prince / Marianne Jaeglé

Retrouvez toutes mes chroniques le tag « Jury Prix Orange du Livre 2024 » :
https://joellebooks.fr/tag/jury-prix-orange-du-livre-2024/

Sur mon compte Instagram et ma page Facebook, vous pouvez voir davantage de photos de la soirée.

Médecine douce / Nicolas Rey

Martin faubert, 52 ans, marié, père de 2 enfants, médecin à Paris, voit défiler dans son cabinet ses patients. Il pratique des tarifs à la tête du client. Il lui arrive de mentir également. Bref il n’est pas très moral ni déontologique.

Un jour il tombe amoureux d’une de ses patientes, Aurore Rosier. Il est prêt à tout pour arriver à ses fins. Et c’est très drôle ! Il y a beaucoup de dialogues savoureux, de rebondissements. Les personnages sont hauts en couleur, notamment la fille de Martin et celle d’Aurore. Il aborde le thème de la famille (recomposée) et toujours celui des relations entre les femmes et les hommes.

Il suit un patient qui réussit à sortir de la drogue grâce à l’amour. Peu à peu leur relation évolue et les rôles s’inversent. Les chapitres s’enchaînent et la fin est surprenante.

J’ai beaucoup aimé le clin d’œil à son éditrice, Marion Mazauric, que vous trouvez en extrait ci-dessous. C’est un plaisir de retrouver la plume de Nicolas Rey, en forme !

Un roman satirique, ironique, avec quelques scènes d’ébats amoureux, idéal pour se détendre.

Laissez-vous surprendre par cette histoire loufoque !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Je m’appelle Martin Faubert et tu n’es pas en train de consulter un essai sur la sobriété heureuse ou la puissance des pensées positives qui ne demandent qu’à surgir de toi-même. Je ne suis vraiment pas d’humeur en ce moment. »

Cioran disait : « Aimer c’est savoir allier le tempérament d’un vampire à la discrétion d’une anémone. »

« Vous savez, la médecine, c’est un peu comme la confiance dans un couple, ça n’a pas de prix. »

« – Pas commun comme histoire.
– Oui mais tu ne peux pas comprendre si tu n’as pas le tome II en tête.
– Je pourrais te présenter une éditrice que le tome I pourrait intéresser.
– Ah oui ?
– Oui. C’est une ancienne patiente. Je l’ai bien connue par le passé. Je suis incapable de te dire de quelle planète elle nous est arrivée. On raconte tellement de choses sur cette femme. Elle se prénomme Clara. Certains disent même qu’ils l’ont vue voler. D’autres racontent, que, dès son plus jeune âge, elle mangeait déjà des compotes de couilles de taureaux au sortir de la crèche. Elle est brave comme un aigle. Farouche comme un fauve. Libre comme personne. Au petit-déjeuner, elle saigne des jeunes capitalistes qu’elle juge trop libéraux ainsi que quelques antispécistes pour boire leur sang à grandes gorgées. Elle dit que ça forge le caractère et que c’est formidable pour la santé. Elle est capable de publier le meilleur comme le pire et c’est dans le pire qu’elle est la meilleure. Je ne l’ai jamais vue avoir peur de quoi que ce soit. Elle possède cette façon particulière de faire un pas de côté pour regarder les gens, les choses et les œuvres. Avec sa façon d’aimer l’étrange et le paranormal, même ton histoire, elle sera capable d’en hisser les couleurs. Pour la beauté du geste. Pour faire chier le monde. Ou parce que c’est bien plus beau lorsque c’est indéfendable.
– Elle a l’air bien cette fille.
– Plus que ça Joseph. Beaucoup plus que ça. »

« Le docteur Monge se caresse la barbe et m’observe comme si j’étais un spécimen rare et peu réceptif à toute forme de communication. Je me décide à briser le silence :
– Que dois-je faire pour m’en sortir, cher confrère.
– Que dalle. Vous allez essayer tout un tas de trucs qui vont échouer les uns après les autres. La volonté n’a rien à voir là-dedans. Pire, il n’y a aucune dépendance physique à la cocaïne. Donc aucun sevrage valable. Pas le moindre médicament de substitution. Vous allez rechuter à de nombreuses reprises et enchaîner les séjours de clinique en clinique. Parfois, même, vous allez renoncer avec la certitude que cette fois-ci, le combat est bel et bien perdu. Votre consommation de drogue risque de vous isoler de façon irrémédiable. Elle va abîmer vos relations avec vos proches, y compris ceux auxquels vous tenez le plus. Sans compter votre future déroute professionnelle et votre compte bancaire qui va s’évanouir comme neige au soleil.
– …
– Et puis un jour, quelqu’un  va vous tendre la main, quelqu’un ou quelque chose que vous n’attendiez plus. Bien sûr, c’est une maladie chronique, personne n’a jamais la certitude d’être totalement sorti d’affaire mais vous allez pouvoir vivre à nouveau, enfin. Et c’est un beau début.
– Avez-vous des conseil pratiques à me donner pour les jours à venir ?
– Aucun. Je viens de vous le dire. »

« Les histoires d’amour qui se terminent mal sont les plus belles car ce sont celles qui ressemblent le plus à la vie. »