Ici ça va / Thomas Vinau

Un couple s’installe à la campagne, dans la maison familiale où a grandi l’homme jusqu’à ses 7 ans. Des souvenirs d’enfance remontent, des interrogations aussi, concernant son père disparu à cette époque. Peu à peu il dévoile les peurs qui l’ont faire fuir et sa reconstruction au milieu de la nature. Des moments simples avec sa compagne Ema et des rencontres lui redonnent le goût de vivre. Amour et deuil sont au cœur des pages de ce court roman tout en douceur. On pourrait dire aussi que la rivière est un personnage à part entière.

Le titre fait référence à la phrase qui ponctue invariablement chacune des lettres envoyées par l’auteur lorsqu’il partait loin. Les chapitres sont courts, 1 ou 2 pages. Des phrases brèves emplies de poésie. D’apparence simples mais elles disent tout ou l’essentiel. La beauté de ce texte résonne encore en moi. Je connais davantage l’auteur pour ses recueils de poésie. Ce roman publié en 2012 chez Alma puis en poche en 2014 chez 10-18 m’a totalement conquise.

Il me permet de clore magnifiquement ma grille du challenge de l’hiver VLEEL !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
« Ici ça va. La maison n’est pas toute neuve mais elle est propre et les plafonds sont hauts. Au moment où Ema a ouvert la porte grinçante, dont le bois humide avait gonflé autour des gonds et de la serrure, il y a eu comme un grand silence de poussière et de souvenirs. Les tomettes usées du sol, les toiles d’araignée qui voilent les fenêtres, l’odeur de renfermé, je ne sais pas pourquoi j’ai ressenti de la tendresse pour cet endroit. C’est plutôt bon signe. Il faudra se l’approprier bien sûr, reconstruire quelque chose, mais une fois que nous aurons tout installé, je pense que nous ne serons pas trop mal. C’est toujours mieux qu’avant. Et puis il y a la lumière. Omniprésente. On dirait parfois qu’elle monte de la terre. Avec le bruit de la rivière. Qui lui sert d’escalier. »

« La force des petits matins frais. Ema m’a répété cette phrase ce matin. J’ai la force des petits matins frais. Elle revit ici. C’est ce qui compte. »

« Ici nous pouvons ne pas échanger un seul mot de tout l’après-midi, et pourtant nous partageons. Nous sommes reliés par un regard, un bruit, un sourire. Nous sommes ensemble. Nous pouvons dès lors savourer nos silences. »

« J’ai commencé mes crises d’angoisse dans une voiture. Depuis je n’aime pas trop conduire. La période difficile est passée. C’était il y a un an et demi. Presque deux ans. Ce n’est pas comme une fièvre. C’est comme un plaie. Une jambe tranchée. La cicatrice fait mal. Longtemps. Peut-être toujours. La douleur reste, même sans le membre. Il faut réapprendre à marcher. Il faut tout réapprendre. S’accrocher. Accepter de changer. D’être différent. Pour toujours. Sans Ema je serais resté au fond du trou. J’y aurais creusé un autre trou. J’ai décidé de me battre. Je n’ai pas eu le choix. Il fallait cesser de croire que c’était suffisant. C’est arrivé au moment où tout allait bien. Ça a sûrement tué des choses en moi. Ça en a fait naître. Finalement nous nous sommes retrouvés ici. »

« Apparemment ce sont des cantines récupérées par le vieux lorsqu’il avait racheté la maison à ma mère. Elle ne voulait pas les garder. Comme tout le reste d’ailleurs. Elle n’a rien gardé. Elle a brûlé photos, lettres, papiers. Il fallait survivre. S’occuper de nous. Je la comprends. Même si cela a contribué à faire de ma vie une terre brûlée. Plus tard, lorsque j’en ai eu besoin, ma mère a été là pour me raconter ce qu’il y avait à raconter. Le reste c’est à moi de le faire. »

« Je me méfie. J’ai toujours peur que ça ne dure pas. Dès qu’il y a un moment de bonheur, de paix, je me répète que ça ne durera pas. Que le temps est un menteur. Qu’avoir quelque chose c’est commencer à le perdre. C’est comme cela que je fonctionne. C’est ce que la vie m’a appris. Si tôt. La perte. Le peu de fois où je l’ai oublié, le boomerang m’est revenu dans les dents. C’est ainsi que les crises ont commencé, je crois. En oubliant trop tout ce qu’il y avait à perdre. En se voilant la face. En se forçant à croire. La confiance ne se déclame pas. Il faut l’apprendre. Tout doucement. Il faut que quelqu’un d’autre vous l’apprenne. A grands coups de demains et de câlins. »

« Je porte un collier de perles noires et invisibles autour de mon cou. Le collier de ceux qui gardent leurs absents à l’intérieur. Nous sommes nombreux à le porter. »

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