Dernier ciel / Michel Marx

Micha, c’est bien Michel, l’auteur de ce roman très autobiographique. Il est qualifié de scénariste hypermnésique. Le livre s’ouvre sur une photo de famille ; son père, ses grands-parents, ses oncles et tantes, et ses cousines qu’il n’a jamais connues. Micheline et Jacqueline, ainsi que leurs parents, sont décédés en 1945 officiellement. Elles étaient des enfants, encore des bébés. Tous les quatre sont passés par les camps de Drancy et d’Auschwitz.

Une des obsessions de Micha est le rapport de son père à la Shoah. Il fouille le passé, les souvenirs, les documents d’archives. Il contacte même Ginette Kolinka et Simone Veil. On suit sa quête avec émotion. Il y a aussi son amie Sylvie, presque une psy pour lui.

Sa deuxième préoccupation, c’est la réapparition d’anciens camarades de lycée. Après 46 ans sans nouvelles, un groupe WhatsApp fait resurgir des noms appartenant au passé. Au début il n’a pas envie de répondre, puis il cède et programme des retrouvailles. S’éloigne-t-il de sa quête ? Pas forcément, elle le mène à Limoges sur les traces de l’enfance de sa mère.

En apparence joyeusement foutraque, ce roman est un défilé d’événements et d’émotions, la vie quoi ! J’ai aimé suivre Micha dans ses interrogations et ses recherches. J’ai avalé les dernières pages à toute vitesse en espérant qu’il trouve enfin les réponses à ses questions.

Sans pathos et toujours avec un certain humour, voici un joli récit-roman intime sur la mémoire, la transmission et les fantômes de la Shoah. Le titre fait référence au dernier ciel que sa famille a pu voir avant de partir. A découvrir parmi les romans de cette rentrée littéraire d’hiver !

Je remercie les éditions de l’Antilope pour cette lecture

Note : 4 sur 5.

Incipit : « Aujourd’hui toutes et tous sont morts. Je voudrais être photographe et les faire poser à nouveau. »

 « Sylvie, avec son regard caché par les verres fumés de ses lunettes de vue vintage, a fait la synthèse de mon propos :
– C’est comme quand on perd ses clés, on les cherche parce que forcément on estime que c’est important. Et alors on cherche partout et on tombe sur autre chose, un objet qu’on avait oublié et qui nous emmène vers une autre clé, tu me suis ? Une clé symbolique. Alors on peut oublier ce que l’on cherchait parce que nous voilà pris par une recherche plus importante. Mais il a fallu perdre ses clés… »

« Ma mère, qui, à la fin de la guerre avait perdu la sienne atteinte d’un fibrome mal soigné par crainte de se rendre à l’hôpital, et transformé en septicémie, faisait une sorte de blocage, répétant avoir mis un écran sur le passé, ne se souvenir de rien du temps d’avant la mort de sa maman. Combien de fois l’ai-je entendue dire « Je mets un écran ! » ? Etait-ce pour cela que j’étais devenu professeur de cinéma ? Ma mère parlait du passé au présent. Physiquement, et dans son phrasé, elle avait une certaine ressemblance avec Marguerite Duras. »

« Non, m’a dit Sylvie à qui j’ai tout raconté à notre terrasse habituelle : l’invitation, le lieu, le fameux dessert en perspective (on était en juin et il faisait beau).
– Non, c’est eux que tu veux retrouver, c’est eux ton enfance.
Et elle a ajouté :
– C’est tout de même curieux que tu cherches en vain des petites filles disparues et qu’au même moment, alors que tes amis te cherchent toi, tu rechignes à ce qu’ils te retrouvent. C’est bien ça qui se passe, n’est-ce pas ?
– Non, j’ai logé dans la maison d’un de ces anciens…
– Tu me l’as raconté… mais c’était en sachant que tu ne le verrais pas…
– Tu veux dire que je fais comme elles ?
– Non, m’a dit Sylvie assez sèchement, parce que toi tu es vivant donc tu te planques. Elles, elles sont mortes, elles ne font plus rien. Ce n’est pas leur volonté, tu comprends. Elles, elles auraient sûrement voulu qu’on les retrouve… et manger un Paris-Brest. Si je peux me permettre, elles se sont mangé un Drancy-Auschwitz, alors en effet ce n’est pas pareil… Tu devrais penser à ça, aux non-choix, aux destinations et aux destins. »

« Il y a dans chaque famille un fantôme, des fantômes. Pour les familles juives, ils sont répertoriés, ils font partie de listes désormais consultables sur Internet, dans divers lieux de mémoire. Du temps de mon père ce n’était pas possible d’accéder à ces informations numérisées, il n’a pas su autant que nous, il est parti avant Internet, il connaissait à peine le code de sa carte bleue. »

« Le temps effacerait le souvenir du coup de ciseaux dans le torchon, mais c’était sans compter sur la puissance de la vexation, ou sur l’envie de liberté de Myriam, ou sur un quotidien entaché dont je ne saurais jamais rien, comme je n’ai presque rien su de l’enfance de mon père, peu de l’enfance de ma mère, quelques phrases, on passe vingt ans, trente ans, davantage, avec des gens, on ne sait rien. »

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