Prélude à la goutte d’eau / Rémi David

Entre roman d’anticipation et thriller écologique, Rémi David nous entraîne dans un monde proche du nôtre avec les effets du réchauffement climatique poussant les migrants à accepter des conditions amorales pour survivre.

En 3 chapitres, d’abord 2050, puis 2040 et enfin 2061, on suit Samira, le personnage principal du roman. En 2050, elle assiste une avocate, Meryem, dans la défense d’un iceberg remorqué par la Dolomont Corporation pour le transformer en eau douce. S’ensuivent des questions juridiques, éthiques et philosophiques. Est-ce qu’un iceberg peut être considéré comme un être ? à qui appartient la nature ?

Samira est en couple avec Antoine, un serveur. Leur relation se termine abruptement. Samira disparaît du jour au lendemain sans donner de nouvelles. Il y a bien entendu quelques secrets derrière tout cela mais je ne divulgâcherai rien.

Le roman est rythmé. La lecture est fluide. Les personnages sont intéressants. La fin est à mon goût un peu invraisemblable mais pourquoi pas après tout. En tout cas, il a le mérite de poser des questions et donc à inviter à la réflexion. Il plaira très certainement à de nombreux lecteurs. Ne soyez pas effrayés par le côté anticipation, il s’agit surtout d’un roman contemporain sur des enjeux qui nous concernent tous.

Je remercie VLEEL et les éditions Gallimard pour cette lecture

Replay et podcast de la rencontre VLEEL à venir !

Note : 4 sur 5.

Incipit :
« Après l’été, c’était encore l’été. »

« Le monde entier scrutait l’Hexagone, l’iceberg jouant le rôle d’un immense compte à rebours, un sablier de glace. Mais la question posée aux juges n’était pas des plus simples à résoudre et revenait plus ou moins à se demander : à qui appartient la nature ?
Lui attribuer des droits était en France, en 2050, un concept encore nouveau. L’Équateur, depuis plus de quarante ans, reconnaissait dans sa Constitution celle qu’il appelait « Pachamama », la Terre Mère, comme un sujet de droit. La Bolivie, dès 2010, avait mis en place la fonction de Défenseur de cette Terre Mère. Sept ans plus tard, la Nouvelle-Zélande avait accordé la personnalité juridique à la rivière Whanganui. La même année, en Inde, la Haute Cour de justice de l’État d’Uttarakhand considérait le Gange et la Yamuna, son affluent, comme des personnes morales et les gratifiait des droits afférents. Plus récemment, en 2045, une plainte en justice avait été déposée au nom de l’archipel panaméen de San Blas, aux Caraïbes, submergé en grande partie par les eaux en raison du réchauffement climatique et, selon ses avocats, de l’inaction humaine. L’année suivant, un autre ensemble d’îles, les Tuvalu, en Polynésie, demandait réparation à la Chine, tenue pour responsable par ses émissions de gaz à effets de serre, de l’engloutissement de son territoire par les eaux. Et en 2048, dans l’archipel indonésien des îles Raja Ampat, en Papouasie, la barrière de corail était reconnue comme sujet de droit naturel, devenant par là même l’employeur officiel de milliers de personnes de l’industrie touristique.
Vu de l’Hexagone, pour beaucoup encore, tout cela était symbolique, c’était avant tout de la communication, et puis c’était l’Inde ou la Nouvelle-Zélande, la Papouasie, l’Indonésie, c’était loin, c’étaient leurs croyances et leurs lois animistes. On voyait des âmes partout là-bas, dans la forêt, dans les montagnes, dans les fleuves, dans les champs.
Le droit des animaux, cela dit, avait évolué en France. Mais c’étaient des êtes sentants, c’était différent. Pour les êtes de la nature, toute tentative de leur accorder la personnalité juridique s’était soldée par un échec. L’Aneto, dernier glacier survivant dans les Pyrénées, disparut sans avoir le droit d’être entendu par la justice. Et la proposition de verser dommages et intérêts directement à l’entité naturelle terrestre Vallée-du-Rhône, suite aux crues dévastatrices du fleuve en 2043, fut un court temps médiatisée puis rejetée par le législateur.
En 2050 l’approche de Meryem, qui portait la parole d’un iceberg en justice, était donc inédite. Elle faisait sourire les médias dominants, qui au mieux laissaient émerger des interrogations éthiques, juridiques ou philosophiques, au pire sortaient d’emblée leurs boucliers conservateurs. Il fallait de l’audace pour porter une telle vision sur les plateaux. 


« Sur ces terrains s’érigèrent les « villages DOLCO », qui poussèrent comme des arganiers dans le sud du Maroc. L’acronyme désignait des « villages DOtés de Logements COnventionnés » par un accord passé entre la Dolomont Corporation, l’Etat marocain et l’Union européenne. Chaque acteur de la convention tripartite y trouvait son compte. L’Etat marocain déléguait à l’entreprise la construction et l’administration d’unités d’hébergement pour accueillir dans des conditions dignes les populations arrivées massivement et clandestinement d’Afrique subsaharienne : elle proposait à chaque famille une tiny house – un container aménagé en habitation – et une Dolcofiltreuse. Dans le même temps, le Royaume était célébré sur la scène internationale comme un modèle pour sa gestion de l’eau et des flux migratoires. L’Union européenne, à coups de milliards d’euros, finançait presque intégralement le projet, officiellement pour venir en aide aux populations d’Afrique victimes des bouleversements climatiques, officieusement pour externaliser ses frontières, maintenir les migrants sur l’autre rive de la Méditerranée. Et la Dolco, forte de son expertise en la matière, protégée par un brevet, évitait la concurrence et raflait tous les appels d’offre, les uns après les autres, en engrangeant des bénéfices colossaux pour savoir transformer en paradis l’habitat en milieu hostile. »

« Si les publicités vantaient la mise à disposition gratuite, pour les migrants, de logements convenables et d’une eau éternelle, il n’était jamais spécifié que la force de travail était utilisée pour payer les factures de leur accueil dit gracieux. Que cette eau, ces logements étaient conditionnés par la Dolco à l’exécution de ce que l’entreprise appelait des « services ». Des services de ménage, de ramassage d’ordures, de triage des déchets, de charriage de fruits, de nettoyage des intérieurs, des extérieurs, des voies urbaines, de gardiennage de domiciles, de parkings, de chiens, d’enfants, d’écaillage de poissons, de lavage de voitures, d’achalandage de magasins… Des « services » pour tout âge.
Lesdits services rendus l’étaient en échange de bons d’achat délivrés par la Dolomont Corporation, utilisables exclusivement dans les deux magasins qu’elle possédait à Attoulal, où les prix pratiqués étaient bien supérieurs à tous ceux du marché. A défaut d’enrichir celles et ceux qui les lui rendaient, les services venaient accroître les marges bénéficiaires déjà record de l’entreprise. »

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