Publié dans la collection Ma nuit au musée, dirigée par Alina Gurdiel, ce texte est né lors d’une nuit passée à l’Institut du Monde Arabe au cœur de l’exposition consacrée à Baya, une peintre algérienne.
Kaouther Adimi y passe donc la nuit au avec ses carnets, stylos, photos, archives. La galerie se trouve au 2ème sous-sol, un endroit « lugubre » mais illuminé par les tableaux de Baya. Elle se remémore son enfance, lorsqu’en 1994 son père, militaire, décide leur retour en Algérie alors que les attentats se multiplient. La peur au ventre, elle raconte comment elle a dû s’adapter à un pays dans lequel elle n’a pas grandi et dont elle ne parle pas la langue, l’arabe. Elle rêve de sa vie en France avec ses copines.
Le livre alterne entre l’histoire de Baya et celle de l’autrice. Elle évoque à la fois le galeriste Aimé Maeght, l’exposition coloniale de 1931 et le GIA (Groupe islamique armé), la méfiance des voisins. Elle replonge dans ses carnets et ses souvenirs. Elle interroge son père mais c’est l’écriture qui lui permet de se remémorer, de chercher la vérité. Certains événements traumatisants ont marqué l’autrice et la femme d’aujourd’hui.
Ce récit intime est sincère et touchant. Il m’a permis de découvrir l’univers de Baya. Je remercie Netgalley et Stock pour cette lecture.
Incipit :
« Alger.
Les rues s’entremêlent, se séparent, se rejoignent. Les corps se frôlent. Le soleil m’aveugle. Et la mer, la mer, difficile de la manquer. Je respire fort, très fort. Je respire toujours ainsi chez moi. Partout où mes pas me mènent, chaque mur, chaque parcelle de terre porte un fragment de notre peur passée mais nous ne le montrons pas, nous n’accorderons pas cette joie à nos ennemis, nous ne tremblerons plus. Et partout, partout à Alger, avec tous ceux qui déambulent à mes côtés, je le sais, je partage le secret de nuits interminables.
L’écho de la guerre résonne encore à mes oreilles ; résonne aussi le rire de Baya. »
« Dans Passages, Henri Michaux définit l’acte d’écrire en ces termes : « J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie. » Me parcourir c’est rouvrir des boîtes scellées et cachées au fond d’un puits de noirceur. C’est écorcher le récit patiemment bâti au fil des années. C’est sauter à pieds joints dans les souvenirs, au risque de s’y enfoncer et d’être incapable d’en ressortir indemne. »
« Je revenais d’une année passée à Rome et j’étais sur le point de repartir pour New York. Entre ces deux voyages, j’étais retournée à Alger pour respirer, prendre une grande bouffée d’air pour tenir ensuite, car loin d’Alger, je ne fais que cela, tenir. »
« L’angoisse dévorait mes parents. J’ai vu sans comprendre ce qui peut bouleverser n’importe quel homme : l’immense peine d’assister au naufrage de son pays. »
« S’il est désormais admis que ma mémoire me fait défaut et qu’il m’est bien sûr impossible de me souvenir de mes mots, je crois savoir ce que je ne lui raconte pas.
Je ne dis rien de l’effroi de mes nuits, des loups que j’entends hurler et qui n’étaient peut-être pas des loups, je ne dis pas que chaque réveil, aussi gris soit-il dans ce pays qui a perdu toutes ses couleurs, est un miracle. Je n’écris pas qu’après le faux barrage, j’ai commencé à souffrir d’un étrange mal de ventre qui ne se déclenchait qu’à la nuit tombée. »
« Baya est mon point d’appui, la colonne vertébrale de ce texte. Sans elle, l’écriture vacille. Baya est ce qui me permet de tenir, de reprendre souffle lorsque les souvenirs me submergent. »
« Me voici donc propriétaire de deux archives : celle qui est sur les cassettes et celle que je porte en moi. Et entre les deux, un gouffre. Ces images filmées allaient rester, mais elles ne raconteraient jamais toute l’histoire. Elles diraient seulement ce qui avait été autorisé à exister. Pas la nuit, pas les cris étouffés, pas le silence.
Peut-être est-ce là tout le projet de ce livre : inventer une contre-archive. Raconter à côté, en-dessous, parfois contre. Reprendre les fragments, les débris, les blancs, et les inscrire dans le récit. Non pas pour rétablir la vérité – il n’y en a pas – mais pour faire exister ce qui, sans cela, serait à jamais absent. »
« Aucun de nous d’ailleurs n’essayait. Essayer c’était échouer. Et nous avions l’échec en horreur, nous ne le comprenions pas, ne le tolérions pas, ne l’acceptions de personne. Nous n’avions pas la possibilité de rater. Une maladresse, une mauvaise décision et vous finissiez dans la tombe. Il était impératif de se battre tous les jours pour survivre. »

Un avis sur « La joie ennemie / Kaouther Adimi »