Ce second roman est basé sur plusieurs faits divers de féminicide. Un homme déclare la disparition de sa femme, infirmière de nuit, la nuit du 12 au 13 décembre 2023 dans l’Aude. Quelques mois plus tard il est soupçonné et emprisonné. Malgré les recherches dans les étangs et les forêts aux alentours, aucun corps n’est retrouvé.
La force de ce texte est l’alternance de trois voix pour former un puzzle : celle de l’enfant, Mathis, de la femme, Élodie, et du mari, Pierre Lavergne. On fait des allers-retours dans le temps, sans ordre chronologique et la construction est très fine et habile. L’autrice nous donne des éléments au fur à mesure pour essayer de comprendre la psychologie de chacun. Pas de stéréotype, chaque personnage est complexe. Pas de jugements, des éclats de vérité apparaissent, au lecteur de se faire son opinion.
Delphine Saubaber a été grand reporter et lauréate du Prix Albert Londres. Elle a traité plusieurs cas de féminicide dans ses articles. Elle donne ici à entendre la voix d’une victime collatérale d’un féminicide. Le point de vue de cet enfant de 6 ans est édifiant. Il n’a plus ni mère ni père subitement et se retrouve loin de sa maison, à habiter chez son grand-père maternel qu’il ne connaît pas bien. Toute une vie chamboulée. On ressent sa solitude et son manque d’amour. Les silences sont omniprésents. Que peut comprendre un enfant aux histoires des adultes ?
Pierre Lavergne est écrivain ou plus précisément ghostwriter. L’autrice aborde le thème de l’écriture et insère des citations.
Le roman alterne les points de vue des trois personnages et d’un narrateur omniscient. Il y a aussi des coupures de journaux, des extraits d’audition à la gendarmerie et les séances des Mathis avec Julie, une psychologue. L’écriture est poétique et sensorielle.
N’ayez pas peur de cette lecture, la violence n’est pas décrite. Avec cette structure narrative impressionnante, la tension monte. Elle est palpable jusqu’à la dernière page. Impossible de lâcher ce roman touchant, tout en pudeur et qui interpelle. C’est le grand pouvoir de la littérature.
Je remercie Netgalley et Phébus pour cette lecture de la rentrée littéraire d’hiver
Replay et podcast VLEEL à venir !
Incipit :
« Un petit garçon tout en os qui se hasarde sur de l’eau morte. C’est ça qu’elle a pensé en premier en le voyant.
On dirait un héron. Démarche silencieuse faite d’hésitations, hanches trop hautes attachées à des jambes maigres comme deux brindilles dans le vent, tête ébouriffée plantée sur un clou, yeux naïfs. »
« Je m’appelle Mathis. Vous voulez savoir qu’est-ce que c’est d’être le fils de la disparue ? Vous voulez que je vous ouvre ma tête pour voir dedans ? Si j’étais vous je voudrais pas savoir. »
« Moi je dis : si vous avez une maman faut la garder. Parce qu’un jour, elle peut s’envoler. Comme mon ballon d’anniversaire dans le ciel. »
« Le petit M. L’enfant du féminicide. Celui dont on ne verrait jamais le visage, ni n’entendrait jamais la voix. »
« Quand on disparaît, c’est qu’on n’est plus là ? Mais on continue quand même à être quelque part, non ? »
« Il ne répond pas.
Elle reprend, tout bas.
– Tu as eu peur de quelque chose, Mathis ?
Il redresse son maigre cou cran par cran à la façon d’un oisillon pour faire non de la tête. Il ne peut pas répondre. Il ne peut pas répondre parce qu’il ne dit plus jamais « j’ai peur », cet enfant. Il ne le dit plus parce que, depuis deux ans, il n’y a plus personne à qui la dire, la peur du noir, de la chute, la peur de la perte. »
« On ne s’attend jamais à la disparition, à ne plus voir le sentier, là, après la barrière. A l’effacement du chemin, de la trace. A la nuit sans étoiles. A l’oubli d’un sourire, d’une voix, d’un visage.
Cet enfant a peur d’oublier sa mère. »

Un avis sur « L’Enfant de l’ogre / Delphine Saubaber »