Bruno Doucey nous offre à nouveau un très beau portrait de femme avec Zena, résistante en Crète, lors de l’envahissement par l’armée allemande en 1941. Elle n’a alors que 17 ans mais sa vie se transforme en destin.
C’est toute une population qui résiste. Plusieurs intrigues se développent en suivant divers personnages, des bergers devenus résistants mais aussi un ignoble protagoniste, l’Oberfeldwebel Schubert. Le rythme s’accélère à l’approche du danger pour Zena et sa famille.
Impossible de lâcher cette héroïne, j’ai dévoré ce roman intense en émotions. Véritable hymne à la liberté, ce livre fourmille d’histoires : de famille, d’amour, de secrets, d’ode à la nature.
On croise des personnages de ses précédents romans, notamment Melina dans « Indomptables ». On rencontre leurs ascendants et on découvre leurs racines. Avec « Ne pleure pas sur la Grèce », ces 3 livres forment une trilogie sur l’engagement et la résistance. Ils peuvent se lire séparément et dans n’importe quel ordre. On peut aussi rapprocher l’œuvre de Bruno Doucey de celle de Murielle Szac, qui partage sa vie et les mêmes thèmes d’écriture, avec entre autres « Eleftheria » et celui à paraître aux éditions Emmanuelle Collas.
L’écriture est toujours poétique et pleine d’humanité. Encore un très beau roman touchant et engagé. Un coup de cœur de cette rentrée littéraire d’hiver que je vous recommande.
Je remercie les Éditions Emmanuelle Collas pour cette magnifique lecture
Replay et podcast de la rencontre VLEEL à venir !
Incipit :
« Mönichkirchen
22 avril 1941
Un silence de mort règne dans la salle du quartier général où le Führer est sur le point de faire son apparition. »
« Je suis calme.
Calme et résolue.
En cet instant, à l’heure de mener à bien ma première course en montagne, je mesure les changements qui se sont opérés dans ma vie. Il y a un an, j’avais abandonné mon travail et mes études en raison de la guerre. Je me trouvais à Anogia, presque à l’abri, comme terrée, et me voici maintenant exposée à tous les vents de la résistance. Sans fusil ni grenade, sans bataillon ni place forte à défendre, avec mes jambes pour seule escorte, mon sens de l’orientation, et l’endurance qui sied à de telles opérations. »
« Il est deux ou trois heures du matin, et je suis seule dans la montagne.
Ne pas laisser l’imagination me jouer des tours, Zena.
Scruter la nuit, avec la prudence qu’il faut, mais faire taire le tumulte des pensées.
Fermer la porte à la peur.
Se remettre en marche.
Avancer, longer les falaises, jusqu’au moment où le sentier obliquera vers le sud.
Je me rassure. Une montagne n’est ni mauvaise ni bonne, une montagne hostile, ça n’existe pas. Ce sont les êtres humains qui projettent sur les lieux des sentiments qui leur sont propres. La falaise est une falaise, le gouffre est un gouffre. Tout le reste est imagination. »
« Les souvenirs chantent dans ma tête comme un ruisseau.
Tout m’a été donné d’un coup, l’année de mes dix-sept ans : le désir et la liberté, l’amour et le combat, la littérature et la vie. »
« Un nom qui sème la terreur est déjà sur toutes les lèvres : le Jagdkommando Schubert, mené par un sous-officier de la Wehrmacht à qui l’on a confié la mission de terroriser les Crétois. »
« En cet instant, le berger a une conscience aiguë de ce qui est en train de se jouer. La guerre n’est plus la guerre, ou plus exactement une autre guerre vient de débuter, qui ignore les lois de celle qu’il a connue en 1941 lorsqu’il ajustait les soldats allemands à la mire de son fusil pour défendre sa terre. Désormais, on vole, on viole, on pille, on rafle, on anéantit, et les civils servent de monnaie d’échange. L’équation est simple : soit tu déposes les armes, résistant crétois, soit on brûle ton village, on martyrise ta mère, on livre ta sœur à l’avidité des hommes de troupe, et on te laisse le soin d’offrir une sépulture au corps des enfants calcinés.
La liberté ou la mort, proclamais-tu hier.
Ta reddition ou l’anéantissement, te rétorque-t-on aujourd’hui. »
« Le jour va bientôt se lever. Celles et ceux qui se réveillent tôt savent qu’il y a deux moments, celui où le ciel s’embrase sans que l’on sache d’où proviennent les lueurs, et celui où apparaît le soleil. Quand il sort de la mer, quand il fait éclater la crête des montagnes, quand il déchire la brume pour imposer sa splendeur, il est déjà trop tard. C’est l’instant d’avant qui importe. Celui où le noir devient rouge, rose, orangé. Le seul moment où les dieux ne sont pas encore morts, où le jour et la nuit s’unissent dans une étreinte furtive, avant de séparer pleinement. Qui saisit cet instant s’empare d’un fragment d’éternité. Je l’aurai vu mille fois, et mille fois différent. La beauté du monde est toujours nouvelle. »

Un avis sur « Où que j’aille / Bruno Doucey »