Seul l’océan pour me sauver / Samantha Hunt

Une jeune américaine de 19 ans vit au bord de l’océan avec sa mère et son grand-père. Elle se croit sirène. Elle est amoureuse de Jude, plus âgé qu’elle, qui refuse d’être son amoureux.

Son père a disparu. Le deuil est difficile. Elle veut croire qu’il peut revenir. Ses grands-parents sont typographes. Les mots sont importants dans le roman. La jeune femme revient souvent à la racine des mots, aux définitions.

Jude, de retour de la guerre d’Irak, est hanté par la violence vue et vécue. L’alcoolisme et la condition sociale des habitants de cette petite ville américaine de pêcheurs figurent également parmi les thèmes de ce livre. Une question revient sans cesse pour la narratrice indécise, faut-il rester ou partir ?

J’avoue n’avoir pas tout compris de ce roman mais cela ne m’a pas empêché de le lire jusqu’au bout et de l’avoir apprécié. Il peut y avoir plusieurs interprétations possibles. Je l’ai trouvé très poétique. Il est teinté de réalisme magique et de fantastique. Quelques passages sont écrits à l’envers (en mode miroir).

A lire si vous aimez découvrir des univers littéraires, à la fois étrange et ensorcelant !

Je remercie les éditions du Gospel et VLEEL pour cette lecture qui élargit mes horizons littéraires ❤

traduit de l’américain par Alex Ratcharge
postface de Maggie Nelson

Note : 4 sur 5.

Incipit :
La carte : un prologue
Ici l’autoroute ne part que vers le sud. C’est dire comme on est au nord. Peu de routes quittent la ville, ce qui explique pourquoi si peu de gens s’en éloignent. Les choses qui ne nous sont pas familières sont loin d’ici et aucune voie directe n’y mène. Tout ce qu’on a, c’est une rue qui donne sur une rue qui passe sur la digue jusqu’à une route qui mène à un pont aboutissant sur une route puis sur une autre avant d’atteindre l’autoroute.
Si tu tentes de partir, des gens que tu auras côtoyés depuis ta naissance reconnaîtront ta voiture et te verront t’en aller. Ils se demanderont où tu vas et te gratifieront d’un petit signe de main, un signe qui ressemblera à un « stop » ou à un avertissement à quiconque tenterait d’oublier cette toute petite ville. Ce sera beaucoup plus simple de rester.

« Je ne viens pas d’ici, pas vrai ? » je demande à ma mère tandis qu’elle resserre la ceinture de son peignoir. Je ne veux pas venir d’ici parce que la plupart des habitants de cette ville me considèrent comme une pourriture ou un champignon vénéneux qui risquerait d’infecter leurs caves. Je suis le vilain petit canard de cette ville. Je suis leurs cœurs qui moisissent.
Ma mère entrouvre son peignoir pour révéler l’élastique de sa culotte rose et son nombril. Il est écarquillé et rond comme une bouche d’égout. « Regarde », dit-elle en me montrant son ventre comme si c’était une preuve. « C’est de là que tu viens, voilà dix-neuf ans. »
« Papa disait que je venais de l’eau. »
« Voilà qui serait très original. »
Ma mère hésite souvent entre s’autoriser à être elle-même ou demeurer ma mère. Cette bataille mentale est parfois visible, comme si deux têtes lui sortaient du cou. Ces deux têtes se chamaillent comme des sœurs.

« Comment ça se fait qu’on ne se connaisse pas ? » ai-je demandé. Normalement, la ville est assez petite pour que tout le monde se connaisse.
On a regardé l’eau entre nous. « Je ne sais pas », a-t-il répondu. « Mais maintenant tu me connais », a-t-il ajouté et on a regardé l’eau entre nous se précipiter vers le large et je jure que j’ai vu l’océan se remplir de mots, comme si Jude saignait toutes les choses qu’il ne pouvait dire à personne parce que ça risquait de le tuer.

On a deux pièces qui servent de bibliothèques avec deux systèmes d’organisation distincts et incompatibles, celui de ma mère par sujet, celui de mon grand-père par ce qu’il ressent pour l’auteur : Animosité, Bonheur, Curiosité, Dégoût, etc. Des piles en cachent d’autres. Un jour, l’enfant d’un voisin a eu le bras cassé quand l’une de ces piles lui est tombée dessus.

Pour comprendre la façon dont une vague scélérate se détache de l’océan, imaginez que vous êtes e, train de lire un livre et que vous êtes arrivé à une certaine page, mais imaginez que, lorsque vous en êtes arrivé à cette page, au lieu d’être large de douze centimètres, elle est large de soixante mètres. Tellement large qu’au moment où vous tournez la page, elle vous écrase, vous broie sous son poids. Vous n’atteindrez jamais la page 41.

Ma mère est une petite femme d’un mètre cinquante. C’est quelqu’un de fort, mais ses os sont très fins et parfois, quand je la serre dans mes bras, je sens son cœur battre dans sa poitrine comme si c’était un insecte piégé à l’intérieur d’une lampe.

Elle était encore très douée pour se taire quand elle a rencontré mon père. C’est là qu’elle s’est rendu compte qu’elle avait accumulé le silence dans un fin et délicat pot en verre caché dans sa cage thoracique. Le pot n’avait pas de couvercle alors elle devait toujours faire très attention à ne pas le renverser.

Tant que mon grand-père n’a pas fini son dictionnaire, ce qui n’arrivera sans doute jamais, le plus gros dictionnaire au monde reste l’Oxford English Dictionary. Il est énorme. On ne l’a pas. Il vaut trop cher. On en a juste une version condensée. La couverture est bleu marine. J’y ai cherché le mot navy (marine) et j’ai découvert qu’il partageait des racines avec nausea (nausée) et navel (nombril), du sanskrit na ou sna ou snu. Quand on déroule ainsi le langage, il se met à ressembler aux câbles blancs d’un cerveau en morceaux. Dérouler certains mots peut se révéler dangereux. Jude n’était pas dans la marine. Il était dans l’armée, army, et army vient de ar : être à sa place, s’enrôler, voir art, voir inertie, dixit le dictionnaire.

Des scientifiques sont venus en ville pour nous étudier parce qu’on a le taux d’alcoolisme le plus élevé du pays. Plus élevé, disent-ils, que dans les réserves amérindiennes de l’ouest, plus élevé qu’en Floride, qu’au Texas, qu’en Louisiane ou que dans tout autre État à la noix.

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