Ce roman est absolument fascinant et bouleversant. Il est basé sur un fait divers des années 1990, un braquage suivi de coups de feu lors de la fuite. L’autrice s’interroge sur ce qui fait qu’une vie bifurque. Pourquoi Jeanne, 19 ans, issue d’une famille bourgeoise, bascule dans la criminalité ? Ses parents n’approuvent pas sa relation avec Tristan, un voyou qui se drogue. Mais à vingt ans, Jeanne est amoureuse et n’a qu’une envie, fuir la maison familiale.
L’autrice a vécu une histoire d’amour similaire avec Romain, héroïnomane. Mais à l’inverse de Jeanne, elle a quitté Romain, avec beaucoup de culpabilité puisqu’il est mort ensuite d’une overdose.
Comme elle, cette histoire m’a fascinée. Je l’ai suivie dans ses réflexions. Les chapitres sont courts et on tourne les pages avidement pour tout connaître de Jeanne. Il y a l’interrogatoire, le procès mais surtout la prison dont il est beaucoup question dans ce livre. Elle aborde aussi la façon dont les femmes meurtrières ou délinquantes sont perçues par la société et la justice.
J’ai perçu quelques longueurs ou une impression de tourner en rond par moment mais cela ne m’a pas empêchée d’avancer dans ma lecture et de vous la recommander fortement. Le sous-titre pourrait être : « Portrait intime d’une jeune femme sous emprise amoureuse ».
Une belle surprise de cette rentrée littéraire !
Incipit :
« C’était le début des années quatre-vingt-dix, un jeudi dans la nuit. Pendant que Jeanne et Tristan commettaient l’irréparable, je regardais l’aiguille de la seringue s’enfoncer dans la veine de Romain. J’avais vingt ans, lui vingt-cinq – à quelques mois près, le même âge que Jeanne et Tristan. »
« Le commissaire ne fatiguait pas. Il répétait sans cesse les mêmes questions, inlassablement suivies d’un « pourquoi ? »
Plus il parlait, plus le vide s’installait dans la tête de Jeanne. Les gens voulaient toujours savoir pourquoi les choses arrivaient. Mais si des réponses existaient, la plupart des choses n’arriveraient pas.
Non, elle n’avait pas eu l’intention de tuer. Avait-elle tué ? Pourquoi ? Comment ?
– Nous avons retrouvé des cahiers remplis de vos colères. D’où vous vient cette haine de la société ?
– Qui sont vos parents ?
– Vous ne voulez prévenir personne ?
– Quel âge avez-vous ?
Il fallait la faire parler. C’était la mission des prochaines vingt-quatre heures. »
« A vingt ans, j’avais cette croyance profonde qu’il suffisait d’aimer inconditionnellement, sans discernement, pour sauver quelqu’un. Les amours de jeunesse – quelle folie.
On tremble souvent, il fait sombre, mais on avance, sans mesurer les conséquences. Vingt ans, c’est un âge dangereux pour explorer notre part d’ombre. La jeunesse, cet unique pays où il est impossible de revenir. Fébriles, on n’hésite pas à côtoyer la mort. Amoureux, elle ne nous fait pas peur. Tout nous porte vers elle. Nous sommes des oiseaux battant des ailes pour la première fois. Si on saute du toit, on est persuadé de pouvoir voler. Le ciel est à nous.
Rien n’est trop haut, rien n’est trop bas. Nous aussi, on peut marcher sur la Lune, visiter l’Enfer. Il faut qu’il se passe quelque chose, que notre vie en vaille la peine.
Vaincre l’ennui, à tout prix. Rien de plus vertigineux que cette impatience, cette conviction d’immortalité, ce besoin de se sentir unique. Ce qui nous arrive n’arrive pas aux autres. Ce qui arrive aux autres ne peut pas nous arriver.
On fume à s’en arracher les poumons. On boit sans limites. Rien ne peut éprouver ce corps vaillant. Fascinés par la mélancolie, par des cérémonies macabres qui nous angoissent autant qu’elles nous attirent.
On a besoin de croire en tout et en rien à la fois. On est gothiques, on est punks, on est bourgeois chantant L’Internationale. On est hétérosexuels, homosexuels, pansexuels, peu importe. Fantômes, vampires, expériences de mort imminente, extraterrestres, drogues, tout ce qui nous promet un monde nouveau. Un monde le plus éloigné possible de celui qui nous a construits.
On enlève sa ceinture de sécurité et on fonce à contresens sur les voies à grande vitesse. On sort du cadre pour trouver sa place sur la photo.
Les adultes, on les fuit. Ils entravent. Sans remparts, on avance, à vif, vulnérable et confiant, sur la crête qui longe le vide. Survivre à la jeunesse relève du miracle.
Et si, sur ce chemin à peine entamé, une rencontre malheureuse se greffait ? Un tandem dangereux, exacerbé par la passion ? Alors, il est possible de commettre l’irréparable.
C’est la mauvaise loterie.
Il y a certainement des explications psychiatriques, des dysfonctionnements héréditaires, pour ce genre de dérives. Mais le hasard joue aussi son rôle. Pourquoi Jeanne, et pas moi ? »

Un avis sur « Vingt ans / Karine Silla »