J’avais beaucoup aimé le roman du « Liseur du 6h27 », je n’ai pas hésité à lire ce recueil de nouvelles de cet auteur disparu trop tôt.
Ce sont 5 nouvelles issues du recueil « Macadam ». Elles ont toutes été primées lors de concours de nouvelles et ont révélé le talent de Jean-Paul Didierlaurent.
Les histoires sont bien menées avec des dénouements ou chutes souvent inattendues. C’est drôle ou satirique. L’écriture est vivante et imagée. L’auteur a assurément le sens de la formule.
Voici un résumé en une phrase de chacune des nouvelles. Un soldat allemand blessé en Pologne enlaçant un arbre. Un enfant qui attend le retour de son père. Un vieux, obsédé par la graphologie, collectionne les listes de courses égarées sur la place du marché. La vie pas banale d’une maison de retraite. Une querelle de clocher, les églises catholiques et protestantes n’indiquent pas la même heure et perturbent tout un village.
Une sympathique lecture à petit prix à glisser dans son sac cet été !
Ce livre de 77 pages me permet de cocher la case « un poche de 200 pages max » du challenge de l’été VLEEL !
Extrait de « Le vieux » :
Sur le tableau noir accroché au mur, était inscrit le menu du jour. Andouillette sauce moutarde, pommes vapeur, tarte de saison. Le vieux ne put s’empêcher de sourire. La main qui avait tracé ces mots était nouvelle. Un stagiaire, sûrement. Bien que d’apparence anodine, l’écriture laissait apparaître par endroits des failles, des anfractuosités par lesquelles il glissa son esprit pour analyser la personnalité de son auteur. Les points sur les lettres i des mots andouillette et saison étaient décalés sur la droite. Les boucles des s et des e étaient entrouvertes. La plongée des traits finaux des trois m contenus dans le texte témoignait des difficultés que devait surmonter la personne pour rester à la hauteur de son travail. Mais c’est sur le p que le vieux porta principalement son attention. Il aimait le p, le vieux. On pouvait lire énormément de choses dans la seizième lettres de l’alphabet. Selon son inclinaison, sa forme, liée, en V, en bâtonnée, sa taille, il était souvent bavard, le p. Ici, celui du mot pomme voyait son arcade, en retrait et dissociée de la hampe, couper le jambage au derniers tiers, contrairement au p de vapeur dont l’arcade, elle, se trouvait légèrement dissociée du corps de la lettre. Pressé d’en finir, le marmiton, songea-t-il. L’écriture, que l’on devinait appliquée au début, était plus spontanée sur la fin. Plus lâche aussi. Le type qui avait écrit ça manquait d’assurance et de constance, à n’en pas douter. Au final, une graphie fadasse d’un être sans intérêt à ses yeux.
Extrait de « Brume » :
Ma voisine de droite geint. Le pain est trop dur, le beurre trop mou. La confiture trop sucrée. J’ai envie de lui dire qu’elle est trop geignarde mais j’avale ma phrase avec le verre d’eau posé devant moi et les trois petits cachets qu’il me faut prendre tous les matins de peur de ne pas pouvoir assister au prochain lever du soleil, s’il daigne bien faire l’effort de pointer son nez. Une pilule rose pour la tension, une blanche pour la thyroïde et une bleu clair pour je ne sais plus quelle autre malédiction que la vieillesse a inventée pour nous égayer l’existence. Certains ici ont droit à toutes les couleurs de l’arc-en-ciel et passent plus de temps à ingurgiter la ribambelle de cachetons posés devant eux que la tranche de pain tartinée avec l’ersatz pâlot à zéro pour cent de matières grasses qui tente de se faire passer pour du beurre ! Ici, tout est à zéro pour cent. Ils veulent que l’on meure en bonne santé. Cette nuit, il y a eu un nouveau départ. Aux Glycines, le mot « décès » est soigneusement proscrit. Toujours cette fichue persistance à ne pas oser affronter la mort en face, même ici, où elle a ses quartiers et où l’on peut la croiser à tout instant ! Alors on tourne autour, on fait des ronds de jambe et on l’habille de beaux mots comme « départ ». J’aurais aimé pouvoir vous dire que l’atmosphère qui régnait ce matin dans le réfectoire était au recueillement mais il n’en était rien. Les bruits de succion et de mastication humide de mes congénères semblaient juste un peu plus discrets qu’à l’accoutumée. Les bouches peut-être moins avides. Les coups d’œil plus furtifs, les tintements de couverts un soupçon plus feutrés. Le seul signe extérieur de l’absence était cette place libre qui attirait tous les regards : la chaise vide de Marcel Garnier qui faisait comme une béance intolérable au milieu du réfectoire !
