Cabane / Abel Quentin

En 1972, le professeur Daniel W. Stoddard réunit quatre jeunes chercheurs de l’université de Berkeley. Ensemble, ils mettent au point un programme avec un ordinateur IBM 360 permettant de faire des projections sur l’évolution de la planète. Ils rédigent leurs conclusions dans le rapport 21 et alertent sur l’urgence écologique.

Ce roman choral raconte l’histoire de ce rapport et les suites de sa publication. Une bonne partie du roman est centrée sur le couple américain Mildred et Eugene Dundee. Ils se sont déplacés en Europe pour faire des conférences et promouvoir le rapport. Ensuite la parole est donnée au polytechnicien français, Paul Quérillot. Il raconte son point de vue sur cette aventure qui a bouleversé leurs vies. Le quatrième chercheur est un mathématicien norvégien, Johannes Gudsonn. La cabane du titre, c’est celle de Gudsonn où il se réfugie pour fuir la croissance exponentielle du monde et ses effets sur la nature. Un être insaisissable qui disparaît et qu’un journaliste français tente de retrouver 50 ans plus tard. Rudy écrit un article pour les 50 ans du rapport 21.

L’auteur indique en préambule qu’il s’est inspiré du rapport Meadows sur « Les limites de la croissance », du MIT en 1972. Je salue la somme de travail pour vulgariser ce rapport et montrer la non prise de conscience de l’urgence écologique.

C’est très documenté mais j’avoue n’avoir pas été séduite par l’écriture plutôt journalistique. Pour moi, il y a trop de longueurs et de détails. Le roman devient intéressant et romanesque quand on découvre le journal de Gudsonn, mais ensuite il prend un virage ésotérique. Je me suis donc ennuyée et je me suis forcée à terminer ce livre pour ma participation au jury du Prix du Roman d’Écologie. Une lecture mitigée pour ma part où je n’ai pas toujours saisi les traits d’humour. Mais il a été apprécié par d’autres lecteurs puisqu’il est lauréat du Prix des libraires de Nancy et des journalistes du Point 2024.

Note : 3 sur 5.

Incipit :
« Le 1er juillet 2007, le Français Paul Quérillot rendit visite au couple Dundee, à l’occasion d’un colloque qui l’avait conduit à traverser l’Atlantique pour se rendre non loin de leur élevage de porcs, au sud de Salt Lake City.
A cette date, les quatre auteurs du « rapport 21 » étaient encore en vie. »

« Il n’y a rien de plus monstrueux qu’une fonction exponentielle, poursuivit le maître. Or, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous sommes entrés dans une ère de croissance exponentielle. Mais nous ne nous en inquiétons pas, pour une raison très simple : le bon sens ne craint pas ce qu’il ne peut pas se représenter. La seule chose qui nous intéresse, c’est de constater que l’humanité s’enrichit. »

« Je ne suis pas le premier à penser que nous allons au-devant de très graves problèmes. De l’effondrement de notre civilisation thermo-industrielle, peut-être. Seulement, personne n’a jamais pu le démontrer. Scientifiquement, je veux dire. C’est ce que je vous propose de faire. »

« Gros Bébé était formel : aucune de ces mesures ne pouvait, seule, éviter l’effondrement. Pour espérer une issue favorable, elles devaient être mises en œuvre SIMULTANEMENT… et IMMEDIATEMENT. En d’autres termes, il fallait ralentir immédiatement la croissance mondiale. Et, dans le même temps, introduire un contrôle drastique des naissances, ajoutait Eugene, soucieux, presque vieilli. Quérillot se mit à fumer. Plus personne n’avait envie de rire, pas même Mildred, la plus enjouée des quatre. »

« Est-ce que Nixon allait démissionner, c’est ce qui passionnait les citoyens américains de 1974. L’avenir des États-Unis dans deux ou dix ans, disait-on en substance aux Dundee, est une chose sérieuse. L’avenir du monde dans cent ans ne l’est pas. L’avenir du monde est une préoccupation oiseuse, une lubie bizarre pour tout dire. Si on se préoccupe de l’avenir du monde alors on oublie l’avenir des États-Unis et pendant ce temps-là les Chinois n’oublient pas l’avenir de la Chine, eux. Les Russes n’oublient pas l’avenir de la Russie, eux. Et pendant que vous rêvez tout haut, pendant que vous lisez l’avenir dans vos graphiques et vos modèles compliqués, vous vous faites voler. Les Chinois et les Russes vous font les poches en riant. Ils nettoient les poches, littéralement. L’avenir du monde est une préoccupation de perdant, de raté, de poissard, ça déprime tout le monde et rapidement les gens vous fuient comme si vous aviez la peste. Les gens n’avaient pas envie qu’on les angoisse avec des images de destruction et de mort. Ils en avaient eu envie un peu, un moment, à présent ils en avaient assez. Ils ont aimé se faire peur, parce que la vie était incroyablement douce, et que l’on pouvait se payer ce luxe-là, de penser aux siècles à venir. A présent la vie est un peu moins douce. »

« Mildred et Eugene firent l’expérience amère des vieux chanteurs d’un seul succès, les has-been qui ressassent leurs tubes dans des salles des fêtes après avoir connu l’ivresse du Carnegie Hall. »

« En 1980, l’espoir des Dundee fut brisé net.
Au moment de voter des mesures concrètes, les parlementaires américains tortillèrent du cul, tergiversèrent. Un groupe d’experts, réuni au mois d’octobre. Au milieu des stucs rose meringue, les participants bricolèrent un texte embarrassé, bourré de conditionnels et d’incertitudes. »

« A vrai dire, les Dundee avaient senti aussi qu’il se passait quelque chose. L’année 1992 avait été l’occasion d’une nouvelle jeunesse du rapport. Toiletté par Mildred, réactualisé, il s’était vendu auprès d’une jeune génération qui ne savait pas encore lire en 1972. Le livre était auréolé d’une revanche éclatante, celle des chiffres : vingt ans après le rapport, chacune de ses anticipations s’était révélée exacte. »

« Ce retour en grâce coïncidait avec le sommet de la Terre qui se tint à Rio de Janeiro, au mois de juin de cette année-là. Les Dundee avaient été invités. »

« En gros : les écologistes formaient une caste d’emmerdeurs professionnels, de gens qui détestaient la vie ; non contents d’y renoncer pour eux-mêmes, ils ambitionnaient de gâcher celle des autres. »

« Je voyais bien qu’il y avait un problème. Seulement, il me semblait qu’il n’était pas nécessaire de tout remettre à plat, c’était un problème localisé, il suffisait de changer un peu, de protéger les maisons avec de laine de verre, remplacer les radiateurs de type « grille-pain » par des poêles à granulés, faire le tri. Ce n’était pas la peine de se mettre la tête à l’envers, quoi.
Jiminy Cricket me susurrait encore à l’oreille, mais il ne portait plus la toque du Duce, il l’avait troquée contre une chemise Bruce Field immaculée et des petites lunettes carrées de cadre chez Areva. Au lieu d’éructer il parlait doctement, ses mains jointes en chapiteau : « le cri d’alarme des écologistes est justifié, mais pourquoi s’accompagne-t-il d’autres réflexions totalement délirantes qui jettent le doute sur tout le reste : animisme, hantise des vaccins, obsession antinucléaire, et surtout (pensais-je alors) technophobie primaire qui les conduit trop souvent à jeter le bébé avec l’eau du bain ? »
Évidemment, j’étais encore loin du compte. Il me fallut quelques années supplémentaires pour comprendre que les pamphlétaires conservateurs, tout brillants qu’ils fussent, étaient des imbéciles. »

« Je terminai le rapport. Le livre n’était pas une lecture aisée, et cependant il était d’une puissance rare. Il racontait, en creux, un aveuglement collectif qui durait depuis cinquante ans. Un demi-siècle après sa publication, même un lecteur averti le prenait en pleine face. »

« Les inégalités étaient un des cancers abordés par le rapport 21. De façon curieuse, d’après Mildred Dundee et ses collègues, elles participaient de la frénésie consommatrice. Une société inégalitaire consommait plus, écrivaient les auteurs. Ce, à cause d’un phénomène appelé consommation ostentatoire, forgé par un sociologue américain au début du XXe siècle. Il se résume assez simplement : chaque classe sociale veut imiter celle du dessus, et notamment ses habitudes de consommation (les « signes extérieurs de richesse »). De cette manière, les inégalités entretiennent une compétition mortifère et alimentent la spirale infernale qui conduit à l’épuisement des ressources. »

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