Voici un livre qui se vit plutôt qu’il ne se raconte. Entrez dans une ambiance, sensorielle et sensuelle. Il n’y a pas de lieu ni de temporalité, à part la saison de l’hiver. Pas de majuscules ni de point.
Il est beaucoup question de sang, d’abord dans la scène d’ouverture où Peau-de-sang est morte dans son atelier, mais aussi dans les scènes d’éviscération des oies ou d’autres animaux pendus à des crochets, pour récupérer ensuite leurs plumes ou fourrure.
Après la scène d’ouverture, on part en arrière pour savoir ce qui s’est passé. C’est la morte qui raconte. Peau-de-sang est travailleuse du sexe et vit dans une plumerie. Elle aide chacun, aussi bien les femmes que les hommes. Elle prépare les jeunes filles avant leur mariage. C’est une femme libre qui parle de désir et de sexualité sans détours. Elle montre son corps le soir venu.
D’autres voix se mêlent ensuite à la sienne, notamment un chœur de femmes du village comme dans une tragédie grecque. Les notables défilent chez elle, d’autres la regardent par sa vitrine.
Un livre qui peut décontenancer certains lecteurs, mais qui en vaut largement la peine. C’est un texte original et poétique, une voix unique, un imaginaire foisonnant. Laissez-vous bercer par cette voix sortie d’outre-trombe, comme dans une sorte de conte.
Il s’agit du sixième roman de l’autrice québécoise Audrée Wilhelmy, actuellement en tournée en France.
Je remercie Frédéric Martin et les éditions du Tripode pour cette lecture par l’intermédiaire de VLEEL.
Incipit :
« longtemps, j’ai enseigné ma fin
à l’heure de ma mort, je pends entre mes bêtes, cheveux et corps et mains, mon visage basculé vers le plafond, mes yeux avalés par la pénombre ; dans la rue, les hommes
– combien ?
– ils ne se comptent plus
– et les femmes, compte-les ?
– conte aussi les femmes
se demandent s’ils sont ouverts ou fermés, mes yeux ; personne ne les voit ; tout ce qu’on distingue dans la lumière du quinquet, ce sont mes côtes, mes seins élongés, ce qu’il reste d’une jupe de soie blanche ; du sang tombe en gouttes noires sur les viscères empilés, sur les carcasses des oies, sur le cou mince des jars qui s’amoncellent près de l’étal »
« un an plus tôt
– rembobine le fil
– un an
– le fuseau du temps est soudain plus rond
– un an ce n’est rien
– détisse les mois, détisse les semaines
– révèle la trame
un an plus tôt, Pierre Arquilyse s’arrête devant ma plumerie
de l’autre côté de la fenêtre, je pince une lame à deux doigts : j’en remonte le fil, vérifie l’affûtage, puis je pose le coutelas sous les carcasses suspendues ; je couvre la bassine à boudin, pleine du sang du jour, et balaie des nuées de plumes ; la lumière vacille sur les faisandages ; je retire mes tabliers
– le premier protège le second
– le second couvre le troisième
le troisième, long du col aux chevilles, dissimule l’ombre rouille de ma jupe »

Un avis sur « Peau-de-sang / Audrée Wilhelmy »