L’ami du prince / Marianne Jaeglé

Ce roman historique est une très belle découverte faite grâce à la sélection du Prix Orange du Livre 2024. J’ai été totalement happée par cette histoire passionnante faite de trahisons et de jeux de pouvoir. Il faut dire que l’autrice ménage le suspense autour de ses personnages.

Nous sommes à Rome, dans l’Antiquité. Sénèque avant de mourir, sur ordre de l’empereur, écrit une dernière lettre à son ami Lucilius. Il lui raconte sa vie depuis son retour d’exil et son rôle en tant que précepteur auprès du prince et futur empereur qu’il a conseillé jusqu’à ce jour du 12 avril 65 après Jésus-Christ, où il reçoit une leçon bien cruelle de la part de son élève.

Il s’agit de l’histoire d’un homme vertueux qui agit pour le bien et qui se confronte au pouvoir. Il pense mener un combat à l’intérieur du pouvoir en enseignant au prince un idéal de justice et de paix. Mais la mère du prince, Agrippine est une femme avec un pouvoir immense, maline, manipulatrice. Elle anticipe tous les obstacles qui pourraient empêcher son fils d’accéder au trône. Même son fils la craint. Au programme : meurtres, empoisonnements, complots, jeux de cirque sanguinaires…

Il y a quelques termes latins, toujours traduits et donc accessibles aux non-latinistes comme moi. Cette histoire vieille de plus de 2000 ans résonne fortement avec notre monde actuel. Ce roman est original, intelligent et passionnant. Il se lit facilement et invite à une pensée philosophe sans prise de tête. Bien écrit et agréable à lire, je me réjouis de découvrir les autres livres de cette autrice. En attendant, je vous recommande vivement celui-ci.

Il figure parmi les 5 finalistes du Prix Orange du Livre 2024 ! D’ailleurs vous pouvez voter pour votre livre préféré avant le 5 juin minuit !

Note : 5 sur 5.

Incipit :
Nomentum, le 12 avril
Seneca Lucilio suo salutem
Sénèque salue son cher Lucilius
Voilà, c’en est fini de moi, Lucilius.
Il m’a suffi de voir arriver la cohorte du lointain, tout à l’heure, pour comprendre. Désormais, il n’est plus personne dans l’Empire qui ignore ce que cela signifie, je le crains. Sur la petite route caillouteuse qui mène à ma villa, leurs armes étincelaient dans le soleil. Je savais que les soldats venaient ici ; je savais qui les avait envoyés et pour quoi.

Du fin fond de mon île, j’avais écrit un traité sur l’éducation et comme par miracle, mon traité me faisait revenir à ma ville. La puissance de ce geste d’écriture m’éblouissait. Désormais, on me rappelait à Rome pour poursuivre mon œuvre par l’action. Comment n’y aurais-je pas vu une manifestation de la grandeur divine ?
Puisque les dieux me faisaient la faveur de me rendre à ma vie passée, de me ramener à l’Urbs, je faisais le vœu de vouer le reste de ma vie à agir pour le bien de l’Empire.

C’est ainsi qu’a commencé ce qui devait durer près de cinq années : des déambulations à travers les ruelles pavées grouillant de vie, de longs moments passés ensemble à écouter puis analyser les échanges au Forum, des leçons d’histoire données devant les différents arcs de triomphe de la ville, des visites aux temples, aux théâtres et au cirque, alternant moments de réflexion et divertissements.
Je devais apprendre à Domitius à prendre la parole et pour cela, je devais lui apprendre à raisonner. Pour parler juste, Lucilius, il faut penser justement. Et penser justement implique de mettre en rapport ses pensées, son discours et ses actes. Aujourd’hui, j’en suis intimement convaincu, Lucilius, l’apprentissage de toute notre vie pourrait se résumer à ceci : un usage approprié du langage. Quand un homme n’aurait appris que cela, au cours de sa vie, il n’aurait pas vécu en vain.

Voilà ce que signifiait être précepteur d’un prince Lucilius. J’ai été témoin de cela : la condamnation par un simple hochement de tête de Claude de deux hommes qui n’avaient eu à cœur quel les intérêts de son fils.
De ce jour-là, j’ai senti que ma propre vie ne tenait qu’à un fil et compris qu’il me fallait chaque jour être prêt à mourir.

Dans l’aula regia, Burrus lui tend l’ordre d’exécution de deux malfaiteurs notoires afin que l’empereur y appose sa signature, puis son sceau.
C’est la première fois qu’il lui faut prononcer la mort d’un homme, et bien qu’il s’agisse de criminels endurcis, Nero ne s’exécute pas. Au contraire, il recule de la table, me cherche du regard puis examine le visage sévère de Burrus, comprend qu’il ne peut se dérober à ses obligations et soupire :
« Ah, dit-il, je voudrais ne pas savoir écrire ! »
Autour de nous, on répète en chuchotant cette formule qui demain se propagera dans toutes les provinces de l’Empire.
L’empereur est bon, l’empereur est miséricordieux. Il préférerait ne pas savoir écrire que de condamner deux criminels à mort ! Quelle modération ! Quelle humilité ! Que nous sommes heureux… L’empereur ne sera pas un fou sanguinaire comme Caligula, un tyran colérique comme Claude. Voilà de quelles conclusions la ville bruissera demain et tous les jours suivants.

Nero se montre clément, mettant en œuvre les recommandations de mon traité. Tu le sais, l’essentiel de cet écrit réside en peu de mots : on doit punir, non pour châtier, encore moins pour assouvir sa colère, mais pour prévenir. Gouverner consiste en cela : regarder devant soi, et tenter d’empêcher des maux à venir. Il ne s’agit pas de chercher à rendre justice à la place des dieux, encore moins d’assouvir quelque vindicte que ce soit.

J’étais comme un homme dans un tremblement de terre, qui reste debout alors que tout autour de lui vacille et s’écroule.

Dum spiro, spero. Tant que je respire, j’espère, affirme la sagesse populaire.

Philosopher, c’est apprendre à mourir. Je n’ai jamais rien fait d’autre, Lucilius.

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