Le livre est divisé en 2 parties : « âge un » et « âge deux » qui correspondent respectivement à l’enfance et à l’âge adulte de la narratrice, Elsa.
Elle raconte sa relation avec sa mère. D’abord ambiguë, on sent que la mère veut être rassurée par sa fille, savoir qu’elle l’aime. La solitude et l’angoisse caractérisent la mère. Puis une relation plus toxique apparaît.
En déménageant, Elsa a également changé d’école. Elle devient amie avec Issa. Mais là aussi la relation est ambiguë. Elsa reproduit un schéma familial hérité de sa mère.
Devenue adulte, l’emprise est toujours présente. Elsa est toujours enfermée dans ce duo malsain, sorte de huis clos perpétuel alors qu’elle a son propre appartement.
J’ai lu cette histoire en apnée. J’avais une boule au ventre ou à la gorge selon les passages. L’écriture s’appuie sur les sens et intensifie le récit de l’enfant. Une lecture angoissante qui ne sera pas pour tout le monde. En tout cas si vous n’avez pas envie de lire de roman sur l’inceste maternel, la violence psychologique et physique intrafamiliale, passez votre chemin. Mais si vous aimez être bousculé par vos lectures, alors ne passez pas à côté de ce premier roman fort, puissant, marquant et remarquablement écrit ! Il a reçu le prix Goncourt du premier roman 2023 mais je trouve qu’il est passé un peu inaperçu. L’avez-vous lu ?
Incipit :
« Les mollets sculptés et les pieds douloureux dans ses escarpins à talons carrés, debout, seule au milieu de la chambre, ma mère trace une petite croix dans l’angle supérieur gauche du plan de l’appartement. Au-dessus de la croix, elle note le mot « cloques ». Juste en dessous, elle précise « plafond ». Elle lève les yeux et fixe un moment la peinture boursoufflée, les bulles maculées de taches vertes aux contours dilués au-dessus de sa tête. Les restes d’un dégât des eaux. Il y a peu de risques que cela s’aggrave. Elle se demande si une telle remise en état lui coûterait cher en travaux. Un soupir lui échappe, bref et nerveux. »
« Nous emménageons à la fin du mois d’octobre 1993. J’ai sept ans. Je change d’école. Je fais beaucoup d’efforts pour que ma mère ne remarque pas ma tristesse. »
« Je retrouve ma mère à l’entrée de la chambre, le bras tendu vers l’intérieur de la pièce.
Ça te plaît ?
Je reconnais la moquette bleu mer. Les sacs de voyage où j’ai rangé mes jouets et mes vêtements, ma petite table à dessiner sont rassemblés sous la fenêtre. Contre le mur, je découvre deux lits superposés.
Ma mère me regarde, elle espère que je dise quelque chose. Son souffle court trahit son enthousiasme, son impatience est encore lisible sur son visage. Je reste un moment sans comprendre. Une chambre à deux lits. Je n’ai ni sœur, ni frère, ni perspective d’en avoir. J’ai toujours connu ma mère seule. Jusqu’ici, elle ne m’a présenté ni amies, ni amoureux. Elle n’en parle pas non plus.
Une hostilité imprécise naît en moi, mêlée de crainte et de colère, comme si elle essayait de me jouer un mauvais tour mais que je ne parvenais pas à comprendre lequel, ni comment m’y dérober.
Tu pourras inviter tes nouvelles copines à dormir, comme ça.
Elle guette une réaction. Je lui souris, je tente un remerciement maladroit. Elle m’embrasse fort sur la joue. J’observe à nouveau la structure en bois. Elle m’apparaît un peu plus sympathique qu’au premier abord. En bas, une couette violette à fleurs et une taie d’oreiller assorties et bien repassées. En haut, une housse à imprimé rouge qui semble dessiner un paysage. Je ne les ai jamais vues, ni l’une ni l’autre. Elles doivent être neuves. »
« Elsa ? Tu dors ?
Oui.
C’est maman.
Je sais.
Dis-moi que tu m’aimes. »
« A mesure que les jours passent, la nervosité de ma mère augmente, les traits de son visage se creusent. Elle dort mal. Elle occupe ses nuits à fumer dans le salon. Elle se lève tard. L’après-midi, elle s’agite, semble abattre un travail considérable, pourtant, les placards et les étagères restent vides, les objets attendent en tas, certains sont encore empaquetés. »
« La structure de bois autour de moi se met à tanguer. J’ai peur que tout s’effondre et de passer par-dessus bord, la cervelle répandue sur la moquette. Ma mère se couche, puis se roule, se tord et se frotte contre le matelas du lit du bas.
Elsa.
Un gémissement aigu, soufflé, désagréable me perce le crâne. Sa voix siffle et grince. Je plonge sous la couette pour ne pas l’entendre. Elle répète mon nom écorché, son râle discret provoque chez moi un frémissement d’horreur. S’ensuivent des sanglots pitoyables.
Je ne peux pas dormir toute seule.
Soudain, j’ai mille ans et j’ai enfanté toutes les mères du monde. Je la déteste. Je voudrais la chasser à coups de pieds et de poings. Je sens la colère bouillir au fond d’elle. Je l’écoute tourner sur elle-même, griffer les draps. Le duvet bruisse. Elle frappe l’oreiller. Elle m’appelle, encore. Sa plainte monte, elle me tranche en deux. Je ne réagis pas. Je fais semblant de dormir, obstinément.
Au bout de plusieurs minutes, elle cesse de bouger. Je scrute le silence, yeux et oreilles grand ouverts. Elle se racle la gorge. Sa voix change. L’ordre l’emporte.
Descends. »
« En quelques semaines, c’est devenu une habitude. Tous les matins, nous nous retrouvons au même endroit, sur le rebord de pierre froide de l’île au saule. J’arrive la première, j’attends qu’Issa passe la porte du hall. Je ne parle à personne de peur de la manquer. Elle apparaît, ses cheveux noués en tresses rebondissent sur son ventre, ou bien ils volent derrière elle, pris dans une queue-de-cheval. Elle jette son cartable par terre, elle s’assied à côté de moi. Ses fesses touchent les miennes, nos genoux se cognent. Nous parlons, son nez et sa bouche sont tout proches des miens, sa respiration chaude se répand sur mon visage, semblable à un rayon de soleil. Une torpeur irrésistible, des frissons délicieux prennent mon corps. Ça commence au sommet de mon crâne, puis ça descend le long de mon cou, ça remonte sur mes joues, mes pommettes, ça dégringole dans mon ventre, je serre les cuisses pour que ça reste à l’intérieur. Quand c’est trop fort, je plonge mon pouce et mon index dans ma bouche, je m’assieds sur mon talon et je gigote sur la semelle de ma chaussure. »

Ça a l’air d’une lecture qui remue !
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Oui roman « coup de poing » donc souffle coupé !
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