Mais quelle écriture !
Ce roman nous plonge dans l’enfance de Henni, 8 ans, juive et vivant dans un pays de l’Est. Elle raconte sa famille dont chaque membre a une place sur un de ses doigts des mains. La mère est physiquement là mais absente de son rôle maternel. Elle met au monde des enfants et cela l’épuise. Alors ce sont les filles qui s’occupent chacune d’un ou deux bébés. Elle se méfie de son grand frère, Lev, qui lui fait peur. Son père est bon et gentil, pas du tout comme les autres pères craints par leurs enfants. Dès l’âge de 4 ans, Henni est initiée aux tâches ménagères. Sa grande sœur, Zelda, lui apprend tout et lui sert de mère de substitution. Henni s’occupe de « son bébé », Avrom, avec amour, et Zelda, de deux bébés, Iossif et Kolia. Les deux sœurs se relaient les nuits.
On ne connaît donc pas exactement le lieu où se déroule cette histoire ni l’époque. En tout cas, on s’y déplace à cheval et il n’y a pas d’électricité. On comprend qu’il existe une forme de racisme envers les Juifs et que c’est certainement la raison pour laquelle sa famille est attaquée ce soir-là. Tout cela est vu à hauteur d’enfant avec des mots d’une enfant de 8 ans. Henni nous plonge dans son imaginaire, ses peurs et sa poésie.
Un soir donc, des hommes débarquent dans leur maison et les menacent. Lev, Zelda et Henni s’enfuient, courent dans la neige et se réfugient dans une briqueterie. Le roman se concentre sur cette nuit de peur et de froid vécue par Henni qui se retrouvent séparée de sa sœur à moment donné. Elle doit décider de son chemin, réfléchir pour éviter les dangers et surtout elle essaye de comprendre ce qu’elle voit et cela est totalement incompréhensible pour une petite fille.
Ce texte est puissant et ne peut laisser indifférent. Il ressemble par moment à un conte. L’écriture est centrée sur les sens, sur ce que ressent Henni. J’avoue ne pas avoir tout compris et il y a un certain nombre de questions qui restent en suspens à la fin de ma lecture. En tout cas j’ai ressenti tout l’amour de Henni pour sa famille. Une petite fille attachante qu’on a envie de protéger. Tout au long du roman, on espère qu’elle retrouvera sa famille, sa maison, sa vie, même si rien ne pourra plus être comme avant et qu’on sait que l’innocence et l’enfance de Henni sont désormais derrière elle. Une prouesse littéraire très réussie et bouleversante qui résonne malheureusement avec l’actualité. Si vous aimez être bousculé par vos lectures, celle-ci est de cette trempe !
Incipit :
« Au moment précis où, enfin, Henni s’apprête à s’enfuir au-dehors dans la neige, c’est le plus grand, le plus maigre des hommes entrés dans la maison qui arrache le dernier bébé du sein de Pessia et le soulève au-dessus de lui. Le cri qui monte avec l’enfant emplit l’air de faisceaux, de fumées, de roches explosives. »
« Mais chaque jour on grandit.
Tiens plutôt le chiffon dans ta main comme ça, dit la sœur qui sait faire car elle a huit ans. Zelda n’a pas besoin d’avoir un tabouret, elle a la taille pour tout. N’appuie pas trop et commence par le haut, ajoute-t-elle en lui attrapant le bras pour montrer. Tu vois. Pas la peine de passer deux fois. La saleté est comme nous, elle tombe.
Zelda est celle qui sait car la grand-mère morte l’année précédente lui a tout appris. Zelda est aussi celle qui sourit. Elle ne tombe jamais. Ne moque pas, ne gronde pas davantage que le père, et console. Elle est Zelda, savante, admirable, à nulle autre pareil. »
« Soupirs et râles sont le langage des mères, a vite compris Henni. Les mères sont tristes et lourdes, glacées. Leurs yeux chavirent s’ils sont ouverts et peuvent même, on l’a vu, se mettre à déborder à l’évocation de sujets qu’on a oubliés car ils sont interdits. Les bébés sortent d’elles par magie et c’est à la fois une joie et un malheur. C’est Lev, le grand frère, qui l’a dit avec sa drôle de grimace. Un grand malheur. »
« Et puis, à huit ans passés, en plus de la cuisine et de la couture il y a du nouveau pour les filles.
Les bébés.
Si Zelda a déjà Iossif et Kolia, le jour d’Henni est arrivé. A son tour, enfin, de posséder quelque chose de vivant. Au début de l’hiver, la mère a fabriqué pour elle un garçon minuscule. Il s’appelle Avrom. Ses yeux sont clairs comme l’eau. »
« Elle n’a pas l’habitude de rester sans bouger, et attendre lui pèse. La nuit, si Zelda dort c’est qu’Henni est de garde pour les bébés. Il faudrait pourtant dormir elle aussi, sa sœur l’a dit et elle a raison. Aucun des bébés n’est là. Ne pense pas. Dors. Elle est fatiguée, plus fatiguée que d’habitude, engourdie, hébétée. C’est le froid, et c’est la briqueterie.
Pourtant, elle reste les yeux ouverts le plus gros su temps, elle avale sa salive, sa morve liquide et salée, elle scrute l’obscurité silencieuse, chantonnant au-dedans. Une écharde bas dans le doigt qui est celui qui s’appelle Henni. Elle parle tout bas aux autres doigts, elle les embrasse, les entrecroise, elle les serre fort entre eux pour qu’ils n’aient plus de noms ou qu’ils n’en aient qu’un seul. »

Je ne vois passer que d’excellentes chroniques sur ce roman. Mon libraire l’a mis en avant !
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