J’avais lu le recueil de poésie de Lisette Lombé qui m’avait beaucoup plu. Je n’ai donc pas hésité une seconde à tenter ma chance pour la masse critique privilégiée proposée par Babelio pour ce roman de la rentrée littéraire 2023.
J’ai retrouvé la langue, le rythme et la poésie de l’autrice. Ce roman est l’histoire d’une jeune femme, Eunice, 19 ans, Belge. Son petit ami vient de la quitter. Elle s’est saoulée pour oublier et n’a pas vu les nombreux messages sur son téléphone que ses proches lui ont envoyés pour lui annoncer la mort de sa mère. Un décès a priori accidentel mais elle refuse d’y croire et mène sa propre enquête auprès de sa famille, des collègues de sa mère, de sa coiffeuse, etc.
Eunice est une jeune femme très vivante, athlète, étudiante en psychologie, adepte des soirées et ouvertes aux rencontres amoureuses avec les deux sexes. Elle recherche l’amour, le désir. Elle se cherche aussi. Des secrets du passé ressurgissent. Elle essaye de comprendre qui était sa mère. Durant son deuil, elle rencontre Jennah lors d’un atelier d’écriture. Jennah, l’écriture et le slam l’aident à s’apaiser.
Le roman est découpé en 4 parties : couper, recoudre, cicatriser, vivre. La narratrice s’adresse à Eunice en la tutoyant, donc le roman est principalement rédigé à la deuxième personne du singulier.
Le ton et le style d’écriture de Lisette Lombé en font une voix unique de la littérature francophone contemporaine. Le lecteur se retrouve plongé dans la tête d’une jeune femme en proie aux doutes mais aussi très ancrée dans la société actuelle, libre sexuellement. Il y a parfois des mots crus. C’est un livre qui parle beaucoup des femmes et de la façon dont la société perçoit les femmes. Une lecture coup de poing comme le dit très bien la quatrième de couverture.
Si vous cherchez un roman singulier dans cette rentrée littéraire, une voix, si vous aimez être surpris par vos lectures, je vous recommande « Eunice » de Lisette Lombé !
Ce roman paraît aujourd’hui, le 18/08/23.
Merci Babelio et le Seuil pour cette lecture.
Incipit :
Rupture.
Le mot n’est pas prononcé tel quel.
Détours. Périphrases. Excuses minables.
C’est mort.
Ça puait déjà la fin de l’histoire depuis hier soir : le truc très important qu’on préfère ne pas te dire par écrit, le resto romantique qui switche en simple verre d’afterworf, le ton faussement détaché.
« Il n’y a qu’un temps pour les crop tops et les minijupes.
Chacune son tour !
Et plus tôt tu captes que la société te considère comme un produite parmi les produits, avec une date de péremption, moins tu t’exposes à cette course contre le temps aussi désespérée que vaine. »
« On peut sortir du ventre d’une femme, on peut être nourrie par elle durant près de vingt ans, on peut vivre sous son toit, dormir toutes les nuits à une cloison d’elle, et ne s’être jamais demandé qui était vraiment cette femme.
Qui s’intéresse à ce que sa mère ressent en tant que femme ? »
« Tu as peu de temps devant toi, Eunice. Tu causeras du cas de ton oncle une autre fois. Une merde à la fois. Direction le grenier sans passer par la case café. Tu ne sais pas ce que tu cherches exactement, une lettre, une babiole, n’importe quoi qui puisse t’aider à y voir plus clair, qui puisse te relier d’une manière différente à ta mère et à cette nuit-là. »
« Comment on s’affranchit des dogmes, des normes, des prescrits religieux. Comment on se déleste du poids des traditions familiales et des attentes d’autrui pour répondre à l’appel de la passion. »
« Hier, le MC a introduit la soirée en disant qu’on n’arrive jamais au slam par hasard, que c’est le slam qui nous choisit au moment où nous avons le plus besoin de transformer nos émotions en poèmes. Tu ne sais pas si ces considérations s’appliquent à toi, Eunice, mais tu sens qu’il s’est passé quelque chose d’important, hier, derrière le micro.
Tu le sens dans ton corps. Tu pètes la forme ce matin. Tu t’es réveillée à cinq heures trente avec une envie féroce d’écrire un nouveau texte. C’est comme si tes idées étaient des grains de maïs trempés dans une huile en ébullition, qu’elles boursoufflaient à toute vitesse, explosaient et débordaient de la casserole en tous sens.
Les mots jaillissent. Les pages de ton calepin semblent se noircir d’elles-mêmes. Tandis que tu écris, tu observes ta main se déplacer de gauche à droite et fébrilement revenir à la ligne. Sensation étrange d’être la spectatrice d’une autre personne, diserte, confiante, lyrique, une personne qui a un tas de trucs à dire sur le monde et qui ne se sabote pas en questionnant sa légitimité et sa capacité à pondre des histoires intéressantes.
Tu te laisses porter. Tu ne contrôles rien. Tu ne tentes pas de faire du beau, du logique. Tu te fous des fautes d’orthographe, tu bazardes la ponctuation. Tu n’ordonnances rien. Tu traces.
Écriture automatique.
Une phrase puis une phrase puis une phrase. »
« Tu ne cherches pas à comprendre, Eunice, pourquoi c’est ce souvenir-là qui remonte à la surface, ce matin. Tu écris le souvenir, tu le déroules, tu le dilates. Tu gardes trace, tu captures. On verra plus tard pour l’interprétation. On verra plus tard si un poème peut naître de cette fulgurance ou si cette frénésie de l’aube n’a vocation qu’à te décharger de ton trop-plein d’énergie et à te faire démarrer la journée du bon pied. »

Un avis sur « Eunice / Lisette Lombé »